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Travailler quatre jours par semaine, c’est trop dur ?

La crise du Covid-19 constitue-t-elle le bon moment pour passer à la semaine de quatre jours? Syndicats et partis de gauche y songent. Les économistes, eux, mettent en garde contre certains effets induits. En Belgique, un système méconnu permet pourtant déjà de le faire…

© Flickrcc I am R.

« Allemagne : la pandémie relance le débat sur la semaine de travail de quatre jours. » Publiée en plein mois d’août, alors que la deuxième vague de Covid n’est encore qu’un ressac de la première, une dépêche AFP souligne que nos voisins songent à ramener la durée de travail de certains secteurs à quatre jours. But de l’opération ? Maintenir l’emploi pendant et après la crise. « Un temps de travail réduit avec compensation salariale partielle peut être une mesure appropriée », souligne Hubertus Heil, le ministre social-démocrate – fédéral – du Travail.

Sacrée période. Tout a un rapport avec le Covid-19. L’idée de passer à une semaine de quatre jours, avec réduction collective du temps de travail (RTT) et compensation salariale, ne date pourtant pas d’hier. Elle est même vieille comme la lutte sociale. Et ses avantages – meilleure santé des travailleurs, « partage » du travail en période de croissance faible et donc création de nouveaux emplois – seraient nombreux. « Cela remonte à Karl Marx, souligne Bruno Van der Linden, directeur de recherche du Fonds de la recherche scientifique (FNRS) et professeur d’économie à l’UCLouvain. Il y a un enjeu idéologique très fort du côté des syndicats et des partis de gauche. Ils ont cette perspective qui est de dire qu’une baisse du temps de travail est souhaitable. Et cela a déjà pu se faire dans une large mesure. » Repos dominical (1905), journée de huit heures (1921), semaine de cinq jours (1960), réduction générale du temps de travail à 38 heures semaine (2003), la liste des réductions collectives de travail acquises depuis un siècle est effectivement longue. Pourtant, depuis quelques années, elles ont laissé la place à des mesures permettant à chacun de réduire son temps de travail, mais individuellement cette fois.

« Cela fait trente ans que l’on fait des plans de relance qui ne fonctionnent pas, la croissance ne reviendra pas. » Pierre Larrouturou, eurodéputé français

La crise du Covid-19 constitue-t-elle une occasion de repasser en mode « collectif » et de voguer vers la prochaine étape : la semaine de quatre jours ? Pour Pierre Larrouturou, élu français au Parlement européen – groupe de l’alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen – sur la liste « Envie d’Europe écologique et sociale » de Raphaël Glucksman, il n’y a pas à pinailler. « Cela fait trente ans que l’on fait des plans de relance qui ne fonctionnent pas, la croissance ne reviendra pas. Il y a le Covid, mais il y a aussi des secteurs qui vont très bien. Pourquoi ne pas le faire ? »

Travailler plus, consommer plus

Si Pierre Larrouturou est à l’aise quand il parle de semaine de quatre jours, c’est qu’il a été l’une des chevilles ouvrières d’une loi d’expérimentation votée en France en 1996, en plein gouvernement Juppé : la loi Robien. Au programme, notamment : des réductions de cotisations sociales pour l’entreprise si elle s’engageait à réduire son temps de travail d’au moins 10 % et à accroître son effectif dans les mêmes proportions. Ayant permis, selon le député, à 400 entreprises de se convertir à la semaine de quatre jours et 32 heures, la loi Robien – qui ne disait rien quant à un éventuel maintien du montant des salaires – fut pourtant vite supplantée par les « 35 heures » de Martine Aubry. « Un scandale, d’après le député européen. Lionel Jospin – le Premier ministre socialiste de l’époque, NDLR – ne croyait pas à la réduction collective du temps de travail, il ne jurait que par la croissance. Et pour le PS, il était impensable de faire la pub d’une loi votée par un gouvernement de droite. »

Malgré sa fin prématurée, la loi Robien pourrait-elle constituer une source d’inspiration en Belgique ? Eh bien, c’est déjà le cas. On ne le sait pas souvent, mais la Belgique dispose depuis le début des années 2000 d’un arsenal législatif fédéral permettant de combiner réduction collective du temps de travail en deçà de 38 heures et semaine de quatre jours, dans le secteur privé. Si un employeur consent à faire passer ses travailleurs en dessous de 35 heures, il bénéficie de 400 euros de réduction de cotisations sociales ONSS par travailleur concerné et par trimestre pendant quatre ans. Mieux : s’il combine cela avec un passage à la semaine de quatre jours, il obtiendra 1.000 euros de réduction de cotisation par travailleur concerné et par trimestre pendant un an, avant de retomber à 400 euros. Seule différence – de taille – avec la loi Robien : aucune embauche compensatoire n’est demandée à l’employeur.

Pourtant, malgré cette « concession » aux employeurs, on ne peut pas dire que le succès soit au rendez-vous. D’après l’ONSS, la réduction du temps de travail combinée à la semaine de quatre jours concernait 43,6 équivalents temps pleins au deuxième trimestre 2020… Qu’est-ce qui cloche ? « Keynes avait prévu qu’à la fin du XXsiècle, on travaillerait 15 heures par semaine grâce aux gains de productivité. Par contre, il n’avait pas prévu la hausse de l’envie de consommation. Ça me surprend, mais aujourd’hui les gens préfèrent travailler plus, gagner plus et consommer plus », argumente Étienne de Callataÿ, économiste en chef d’Orcadia Asset Management. Pierre Larrouturou, lui, pointe la durée – trop courte – des réductions de cotisations sociales, qui dissuaderait les employeurs. « Un an, quatre ans, c’est ridicule, impossible pour les employeurs », lâche-t-il. En France, la loi Robien prévoyait des exonérations sur sept ans.

Vendeurs de savonnettes

Faut-il changer la loi et favoriser un usage plus vaste de la semaine de quatre jours en vue d’une période de reconstruction post-Corona ? Dès lors que l’on s’aventure sur ce terrain et que l’on se débat dans un océan d’études aux conclusions diverses et contradictoires, un constat s’impose : le sujet est éminemment idéologique. Avec d’un côté les partisans, syndicats et certains politiques en tête, pour qui il s’agit d’une solution d’avenir. Et de l’autre des économistes, souvent plus prudents, qui avertissent sur les conséquences possibles d’une telle mesure. Toutes parties qui n’hésitent pas à se taquiner. Morceaux choisis : « Lorsque je me suis penché sur les expérimentations françaises, je n’ai pas été regarder dans des rapports parlementaires. Le sujet est trop idéologiquement chargé. Il faut lire des revues scientifiques, avec des rapporteurs anonymes. Avec eux, on ne peut pas passer pour des bricoleurs qui vendent des savonnettes », commente Bruno Van der Linden. « Il y a une idéologie économique basée sur le coût du travail qui a contaminé les esprits, même à gauche. C’est ça qui est enseigné dans les universités, le débat académique est assez bouché », lâche de son côté Clarisse Van Tichelen, du service d’études et formation de la CNE.

« Ce n’est pas le moment de demander ça aux entreprises alors qu’elles sont fragilisées par la crise. » Philippe Defeyt, économiste et ancien président du CPAS de Namur

Passons maintenant aux arguments. Dans le camp des « pour », Thierry Bodson, président de la FGTB, note que « nous sommes dans une économie où les richesses produites financent davantage les revenus du capital que ceux du travail. Une des manières de casser cela, c’est la réduction collective du temps de travail ». Pour le syndicaliste, la semaine de quatre jours n’est pas la priorité « à court terme. Nous nous centrons, en cette période de Corona, sur le chômage temporaire et de force majeure. Mais la crise va durer plus longtemps et, sur le moyen terme, nous allons poser des revendications concernant la RTT ». Une des pistes sera de réformer la législation existante.

Dans le camp des « pour » toujours, Michel Cermak, porte-parole du collectif Roosevelt.be, un mouvement citoyen « créé pour promouvoir 15 solutions concrètes et réalistes pour sortir de la crise » (dont un autre partage du temps de travail, NDLR), concède que « la semaine de quatre jours n’est pas une baguette magique. Mais elle est diabolisée. Il s’agit de la réhabiliter comme un outil parmi d’autres. Et le Corona peut constituer un bon moment. On sait qu’on va devoir réfléchir à la pertinence de secteurs, comme l’aéronautique. On sait qu’on va devoir moins voler. Est-ce qu’on se dit : on va revenir à la normale et puis on verra si on vole moins ? Ou bien est-ce qu’on vole moins maintenant et on trouve des solutions ? »

Du côté des plus circonspects, Étienne de Callataÿ et Bruno Van der Linden, sans enterrer l’idée, mettent en garde contre les effets possiblement induits de la mesure : hausse du coût de la main-d’œuvre, difficulté à trouver des personnes suffisamment formées lorsque de nouveaux emplois auront été créés via la semaine des quatre jours. Bruno Van der Linden juge que le moment n’est pas propice. En cela, il est rejoint par Philippe Defeyt. Pourtant pas franchement à droite, l’économiste et ancien président du CPAS de Namur estime lui aussi « que ce n’est pas le moment de demander ça aux entreprises alors qu’elles sont fragilisées par la crise. Et puis ce qu’on oublie, c’est que dans le non-marchand, ce sont les pouvoirs publics – via les subsides – qui vont payer la réduction du temps de travail. Une chose est de dire ‘Les patrons paieront’. Une autre est de voir comment on gère ça dans le non-marchand ».

Tous, à part Pierre Larrouturou, s’accordent cependant sur un point : hors de question d’appliquer la semaine de quatre jours de façon « linéaire ». Il faudra adapter la mesure aux réalités sectorielles.

Une solution fédérale ?

Et si le politique venait arbitrer le débat ? En Région wallonne, le cabinet de Christie Morreale (PS), ministre de l’Emploi, explique qu’« il n’y a actuellement pas de discussions concernant l’initiative de la semaine de quatre jours et pour réduire collectivement le temps de travail. Cela pourrait néanmoins revenir ».

À Bruxelles, en 2019, l’ancien ministre de l’Emploi, Didier Gosuin (DéFi), avait confié à l’ULB la réalisation d’une recherche-action au sein de Bruxelles-propreté sur la réduction du temps de travail, afin de réduire le chômage des moins qualifiés. En privilégiant le scénario d’une semaine de quatre jours à 32 heures/semaine sans perte de salaire et sans coût pour l’employeur, avec embauche compensatoire. L’étude affirmait que la mesure aurait pu permettre de créer 10.209 emplois parmi les peu qualifiés. Seul hic : lasagne institutionnelle belge oblige, une partie du coût de la mesure aurait été pour le portefeuille de la Région alors que les économies de chômage seraient tombées dans les poches du fédéral. Didier Gosuin plaidait donc pour un plan interfédéral, également pour activer les réductions de cotisations sociales de l’ONSS. Sont ensuite venues les élections puis la crise du Covid-19… Néanmoins, suite au nouvel accord fédéral, le ministre bruxellois de l’Emploi, Bernard Clerfayt (DéFi), a adressé un courrier à Pierre-Yves Dermagne (PS), le ministre fédéral du Travail « afin de solliciter une rencontre. […] Le ministre souhaite y aborder des points qui concernent tant le fédéral que la Région, et donc notamment […] la semaine de quatre jours », nous dit-on du côté du cabinet de Bernard Clerfayt.

Cela tombe bien : au cabinet Dermagne, on fait remarquer que l’accord de gouvernement fédéral souligne que « le système actuel de réduction de la cotisation ONSS pour réduction collective du temps de travail sera évalué et, le cas échéant, adapté ». « On veut poursuivre la discussion sur la RTT et le système actuel de réduction des cotisations ONSS », affirme le cabinet. Comme quoi…

En savoir plus

« Temps de travail : remettre les pendules à l’heure », Alter Échos n° 475, juillet 2019, Martine Vandemeulebroucke.

« Le cercle vertueux de la réduction collective du temps de travail », Alter Échos n° 447, juin 2017, Céline Teret.

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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