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Emploi
Christine Steinbach© Equipes populaires.

Le cercle vertueux de la réduction collective du temps de travail

Alter Échos n° 447 22 juin 2017 Céline Teret

La réduction collective du temps de travail (RCTT) comme réponse aux maux de l’emploi et du non-emploi ? Une idée qui a le vent en poupe. Citoyens et associations s’emparent de la question, se réunissant notamment autour de l’appel « Travailler moins pour vivre mieux et travailler tous ! » Christine Steinbach, présidente des Équipes populaires, figure parmi les signataires de cet appel. Au sein de son mouvement d’éducation permanente, le combat pour la réduction collective du temps de travail ne date pas d’hier, mais reprend de plus belle.

Alter Échos : Il y a plus de 25 ans déjà, les Équipes populaires plaidaient pour la réduction du temps de travail. Cette piste revient sur le devant de la scène aujourd’hui et vous vous y associez. Qu’est-ce qui motive ce combat ?
Christine Steinbach : Il y a plusieurs choses. La réduction collective du temps de travail est liée à une réflexion sur la relance de l’emploi. Les jeunes n’ont plus de perspectives, énormément de femmes sont contraintes d’accepter des temps partiels mal payés… Ce n’est pas ça qu’on peut appeler le progrès social et ce n’est pas là que les citoyens peuvent mettre leurs aspirations.
Un autre argument essentiel est le suivant : la productivité a été multipliée par cinq ces 50 dernières années, mais les gains de cette productivité ont été répartis d’une manière totalement inégalitaire. L’essentiel de cette augmentation va dans les dividendes et les bénéfices.
Si l’on veut réenvisager le progrès social de telle sorte qu’on puisse libérer du temps pour les gens, créer de l’emploi tout en permettant que cet emploi ne soit pas omniprésent dans nos vies et qu’on puisse souffler, si l’on veut le faire aussi en cherchant à ce que les gains de productivité retournent chez ceux qui ont majoritairement contribué à les produire, il faut passer par le combat sur la réduction collective du temps de travail.

AÉ : Vous insistez sur l’aspect « collectif » de la réduction du temps de travail.
CS : Depuis leurs débuts, les luttes ouvrières ont toujours tenté de conquérir du temps libre collectivement. En 1844, les travailleurs turbinaient 72 heures par semaine. En 1975, 40 heures. Depuis quelques années, nous vivons un recul social : la conquête du temps libre a perdu son sens collectif. Les formes individuelles, comme les congés thématiques (crédit-temps, congé parental, etc.), ont pris le dessus. Pour les entreprises et pour les partis qui les soutiennent, il est plus intéressant de déplacer la réflexion du champ collectif vers le champ individuel. C’est en effet beaucoup plus facile de négocier avec des travailleurs individuellement, en leur accordant ou non un congé thématique, que de négocier de manière concertée et collective et d’inscrire dans un cadre légal la possibilité de conquérir ce temps de travail. La réduction collective du temps de travail est un terrain de lutte vers lequel il faut revenir. D’ailleurs, les syndicats aussi s’en ressaisissent comme une question cruciale.

Un travailleur qui travaille moins est plus productif, tombe moins souvent malade, est moins sujet au burn-out ou au mal-être au travail.

AÉ : Réduire collectivement le temps de travail peut prendre différentes formes : semaine de 4 jours, 32 heures à répartir sur une semaine… Privilégiez-vous certains scénarios ?
CS : Nous n’avons pas de préférence pour l’un ou l’autre scénario. On peut être extrêmement inventifs et souples sur les différentes formes de réduction collective du temps de travail et s’adapter aux différentes réalités des secteurs. La réflexion ne sera pas la même si l’on se trouve dans une PME ou dans une grosse entreprise, dans un hôpital ou dans une ligne de construction automobile. Mais des scénarios, il en existe plein, qui peuvent aussi être différenciés selon des périodes de vie.
Par contre, il y a des principes fondamentaux sur lesquels on est plus volontaristes. Le financement de la réduction collective du temps de travail ne peut pas se faire sur le dos des travailleurs, simplement en réduisant les salaires, ou des consommateurs en augmentant le prix des produits. De plus, la RCTT doit s’accompagner impérativement d’une embauche compensatoire, afin d’offrir des pistes aux jeunes, des aménagements de fin de carrière…

AÉ : Ce qui nous mène à l’épineuse question du financement de cette RCTT…
CS : Pour qu’il n’y ait globalement pas de pertes financières pour les travailleurs, on peut envisager de compenser par une aide d’État, par des déductions fiscales sur le précompte professionnel de manière progressive, par des réductions de cotisations patronales avec obligation d’emplois compensatoires…

Ce qu’on a constaté par exemple en France, lors du passage à la semaine des 35 h, c’est que, globalement, les entreprises n’y ont pas perdu.

AÉ : Au risque de créer une levée de boucliers du côté des entreprises et de l’État ?
CS : Ils y gagneraient aussi ! Un travailleur qui travaille moins est plus productif, tombe moins souvent malade, est moins sujet au burn-out ou au mal-être au travail. Ce qu’on a constaté par exemple en France, lors du passage à la semaine des 35 h, c’est que, globalement, les entreprises n’y ont pas perdu. Là où les entreprises avaient payé un peu plus cher à l’heure, puisque le salaire avait été maintenu alors que le temps de travail avait été diminué, elles ont récupéré en partie en gains de productivité. Et l’État, de son côté, a investi une partie des dépenses de chômage dans les cotisations patronales accordées pour soutenir cette réduction collective du temps de travail. L’État y gagne aussi en diminuant ses dépenses liées aux soins de santé, puisque les travailleurs se portent mieux.

AÉ : C’est une vision de société bien plus large qui est proposée là…
CS : Oui, si on veut être volontaristes sur cette question, on doit avoir une vision qui articule les choses. La réduction du temps de travail permet de libérer du temps, pour d’autres dimensions de la vie, pour se lancer dans d’autres activités. Ces activités pouvant être citoyennes, sociales, de loisirs, ou encore s’inscrire dans une réflexion collective sur la transition. Il s’agit de s’inventer une forme de vie plus supportable, sans pour autant sortir du système de solidarité. De plus, en créant de nouveaux emplois (NDLR : 300.000 à 500.000 emplois selon l’économiste Philippe Defeyt), la RCTT permet non seulement à des personnes de ne plus dépendre de l’allocation de chômage, mais aussi de pouvoir retrouver un pouvoir d’achat. Qui peut à son tour contribuer à une relance économique, à condition de l’orienter vers les activités et secteurs dont on en vraiment besoin, notamment dans les services collectifs : engager des infirmières, développer les soins à domicile, les garderies d’enfants, l’enseignement, la rénovation énergétique des logements… La RCTT, c’est un cercle vertueux. Il ne faut pas uniquement regarder quel sera le coût immédiat, mais aussi les bénéfices et les bénéfices collatéraux.

En savoir plus

Appel « Travailler moins pour vivre mieux et travailler tous ! »

Le Collectif Roosevelt.be et son récent ouvrage Partageons le temps de travail : entre chômage et burn-out, mode d’emploi pour la semaine de 4 jours en Belgique, de Delphine Houba & Michel Cermak : www.rooseveltbe.org et www.dutravailpourtous.be

Tout Autre Chose

Contrastes n°177, revue des Équipes populaires, « Remettre les pendules à l’heure de la réduction du temps de travail » : www.equipespopulaires.be/revue
Alter Echos, « Penser contre le travail » plutôt que « repenser le travail », entretien avec Jean-Christophe Giuliani et Bernard Legros, auteurs de Le travail, et après ?, 2 juin 2017.

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