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Environnement
© Adrien Herda

Sommes-nous tous égaux face à la pollution de l’air?

Alter Échos n° 464 24 mai 2018 Manon Legrand

Une étude menée dans plusieurs villes européennes analyse le lien complexe entre pollution de l’air et inégalités sociales. En Belgique, la question commence à être timidement étudiée.

 «La pollution de l’air n’est pas vécue de manière uniforme. Elle frappe davantage les quartiers défavorisés socialement», expliquait dans nos pages le sociologue Razmig Keucheyan, auteur d’un ouvrage consacré aux «inégalités environnementales»(1). Apparue aux États-Unis, cette notion fait le lien entre précarité sociale et exposition environnementale. Elle montre que les populations défavorisées économiquement ainsi que les minorités raciales sont davantage touchées par la mauvaise qualité de l’environnement: pollution, proximité de sites industriels, manque d’espace vert… Pour ne citer qu’un exemple: l’ouragan Katrina a frappé de plein fouet les pauvres et les Noirs, leurs quartiers étant souvent situés dans les zones inondables.

Un lien complexe

En Europe, une étude récente, menée dans 16 grandes villes, vient éclairer le lien entre pollution de l’air et inégalités sociales(2). «L’objectif était de voir l’articulation entre des critères individuels (éducation, niveau socio-économique), collectifs (taux de chômage dans le quartier) et la pollution de l’air», explique Bénédicte Jacquemin, spécialiste en pollution atmosphérique à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) à Paris.

Selon l’étude, il n’y a pas de lien clair entre profils socio-économiques défavorisés et exposition accrue à la pollution de l’air. «Dans certaines villes, les personnes avec un niveau socio-économique plus élevé sont plus exposées et c’est le contraire dans d’autres», explique Bénédicte Jacquemin. «À Paris ou à Barcelone, les quartiers très huppés, situés dans le centre, sont très pollués, car ils concentrent une grande circulation.»

Si les populations défavorisées ne vivent pas toujours dans les quartiers les plus pollués, elles en meurent davantage lors des pics de pollution.

En revanche, «dans la majorité des villes étudiées, les personnes issues des quartiers avec un taux de chômage plus élevé sont plus exposées», ont constaté les chercheurs. Dans les quatre villes françaises étudiées, par exemple, le taux de dioxyde d’azote est de 35 µg/m3 quand le taux de chômage du quartier est au-dessus de la moyenne française de 9,5%. Il est à 27 µg/m3 lorsque le taux est en dessous. Conclusion principale de cette étude de grande envergure: le lien entre pollution de l’air et inégalités sociales dépend davantage de la configuration urbaine des quartiers que du profil socio-économique des individus.

Une autre étude récente consacrée au lien entre la pollution de l’air et la mortalité à Paris confirme ce phénomène(3). Elle met aussi en lumière que «si les populations défavorisées ne vivent pas toujours dans les quartiers les plus pollués, elles en meurent davantage lors des pics de pollution». En cause, une superposition de facteurs de risques: peu de prévention en matière de santé, plus de temps dans les transports, mauvaise alimentation, pollution intérieure…

Et en Belgique?

«La Belgique n’est pas très sensible à cette question du lien entre inégalités sociales et pollution de l’air», souligne d’emblée Liévin Chemin, responsable du projet air et mobilité au BRAL Bruxelles (mouvement citoyen qui se bat pour un Bruxelles durable). Par sa pratique de terrain, notamment l’animation de groupes citoyens de mesures de l’air (lire «Souffle citoyen sur Molenbeek» p. 28), il constate que, «selon leur occupation, leur géographie et leur niveau social, les habitants sont différemment exposés». Et d’appuyer son observation empirique par l’exemple d’un Bruxellois vivant dans le centre-ville. Il se lève tôt pour aller travailler et sent une odeur de feu de bois. «La pauvreté fait que les gens se chauffent mal, cela pollue l’air intérieur mais a aussi un impact sur l’air extérieur de certains quartiers.»

Pour Catherine Bouland, directrice de la section «santé environnementale» de l’École de santé publique de l’ULB, les inégalités d’exposition à la pollution de l’air – et le lien avec la précarité sociale – sont claires quand on regarde et qu’on superpose les cartes bruxelloises. «Les personnes plus précaires habitent plus près du trafic. On constate aussi que l’habitat paupérisé se situe à proximité des grandes chaussées, majoritairement dans le croissant pauvre», souligne-t-elle. Plus touchées par la pollution, les populations précarisées ont, en plus, moins de moyens d’y «échapper». Comme le constate Liévin Chemin pour Bruxelles, «il y a moins d’espaces verts dans les quartiers pauvres à Bruxelles. Aussi, les personnes en difficulté économique auront moins la possibilité d’aller passer le week-end à la campagne, ou même de se rendre en classes vertes».

Ceux qui respirent l’air sale ne sont donc toujours pas ceux qui le produisent.

Pollution, racisme et enjeux sociaux

Les constats bruxellois se confirment à Anvers, terrain d’exploration de chercheurs en géographie et sciences politiques de la KULeuven qui interrogent le lien entre pollution de l’air et situation socio-économique(4). Ils ont choisi la ville d’Anvers, où les habitants perdent trois ans d’espérance de vie à cause de la pollution contre 13,2 mois pour la moyenne des Belges. La ville flamande est traversée par un ring qui voit passer 300.000 voitures par jour.

En croisant des cartes de la pollution de l’air et d’autres relatives à des paramètres socio-économiques comme la densité de population, le taux de chômage ou encore la propriété d’un véhicule, ils démontrent que la zone très polluée à proximité de ce ring compte la plus grande densité de population. Elle concentre aussi la population la plus pauvre et le plus grand nombre de minorités ethniques et culturelles.

«Nos recherches exploratoires montrent qu’il existe une relation inverse entre la possession d’une voiture et l’exposition à la pollution de l’air produite par les voitures. Les gens qui vivent près du périphérique d’Anvers et d’autres routes fréquentées n’ont souvent pas de voiture au contraire des zones où l’air est plus sain», souligne aussi Anneleen Kenis, chercheuse à la KU Leuven (et à Londres) en écologie sociale et l’une des auteurs de l’étude. Ceux qui respirent l’air sale ne sont donc toujours pas ceux qui le produisent… «La pollution de l’air est une question qui croise racisme et enjeux sociaux», en concluent les chercheurs.

La faute à qui?

«S’il est crucial d’approfondir en Belgique la recherche statistique sur ces inégalités environnementales, il est aussi important aussi d’en établir les causes, ajoute Anneleen Kenis. Est-ce l’effet du marché du logement qui fait en sorte que les gens moins aisés sont poussés vers des zones résidentielles moins intéressantes? La construction d’industries et de routes sont-elles privilégiées, dans la tête de certains politiciens, dans des zones électoralement moins intéressantes, et où les personnes ont moins de possibilités de résister et peser sur la politique?»

Car la justice environnementale, c’est aussi avoir la capacité de défendre un environnement de qualité. Et les populations précarisées – tous en conviennent – ont plus de difficultés à agir, que ce soit à travers la participation à des consultations citoyennes ou pour l’obtention des primes de rénovation, qui requièrent une procédure complexe.

Des mesures pour tous?

 «Le sursaut citoyen autour de la qualité de l’air qu’on observe à Bruxelles vient des populations favorisées qui réinvestissent le centre de la ville; on peut faire le parallèle avec les groupes de protestation contre le trafic aérien», confirme Catherine Bouland, qui souligne toutefois avec intérêt l’émergence de groupes de mesures de l’air dans plusieurs quartiers plus populaires de Bruxelles. lancés par le BRAL, ceux-ci participent à la «démocratisation de cet enjeu». Pour Anneleen Kenis, c’est une très bonne chose que des citoyens – plus favorisés économiquement, elle le confirme – mettent cet enjeu à l’agenda politique, «mais nous ne devons pas oublier que d’autres territoires ont besoin d’autant, ou peut-être même davantage de changement de politique dans ce domaine».

Les mesures politiques contre la pollution de l’air tiennent-elles compte de ces inégalités? «Les mesures ne sont pas défavorables pour les personnes pauvres, au contraire, mais elles ne sont pas choisies au hasard», considère Anneleen Kenis, qui donne l’exemple des zones à faible émission qui «peuvent, sans généraliser, engendrer un coût plus important pour les plus vulnérables, propriétaires de vieilles voitures qui devront s’en séparer» (lire «LEZ: la zone qui cache la forêt» p. 26). Et de mettre en avant, comme Catherine Bouland, l’importance de mesures structurelles, bénéfiques à tous: moins de voitures qui parcourent moins de kilomètres, le développement de transports en commun abordables, et une ville plus sûre et plus cyclable ou piétonne.

Lire l’ensemble de notre dossier «Pollution, l’air de rien», Alter Échos n° 464, mai 2018.

 

(1) Lire: «Le changement climatique va radicaliser les inégalités», Alter Échos, 30 octobre 2015 https://www.alterechos.be/le-changement-climatique-va-radicaliser-les-inegalites/).

(2) L’étude est disponible sur https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0160412016303981?via%3Dihub).

(3) L’étude est disponible via ce lien: http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0131463.

(4) «Louter lucht? Lucht, ongelijkheid et sociaal protest, par Maarten Loopmans», Filip Marrécau et Anneleen Kenis, AGORA. Magazine voor sociaalruimtelijke vraagstukken vol. 2, pages 18-21, avril 2017.

 

En savoir plus

Relire notre dossier «Climat – pauvreté: j’y pense et puis j’oublie?», Alter Échos n°412, 24 novembre 2015.

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A propos de l'auteur

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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