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Rudy Demotte sur l’éducation permanente : « éviter le repas cannibal »

L’avant-projet de décret Éducation permanente est passé au gouvernement du 13 février. Les discussions autour de ce dernier ont suscité pas mal de remous dans lesecteur et aux alentours. Les points problématiques seront traités dans le cadre des arrêtés d’application. Rudy Demotte (PS) est l’auteur de cet avant-projet.1Il répond aux questions d’Alter Échos.

28-07-2005 Alter Échos n° 139

L’avant-projet de décret Éducation permanente est passé au gouvernement du 13 février. Les discussions autour de ce dernier ont suscité pas mal de remous dans lesecteur et aux alentours. Les points problématiques seront traités dans le cadre des arrêtés d’application. Rudy Demotte (PS) est l’auteur de cet avant-projet.1Il répond aux questions d’Alter Échos.

Vous aviez évoqué un moment l’idée d’un pacte associatif. Où en est la démarche ? Quels sont les objectifs atteints et ceux à venir ? Où sesitue l’éducation permanente dans ce processus ?

Je pars d’un constat qui est l’articulation complexe de l’institution publique à la mouvance associative. (…) Je suis soucieux à la fois du rôle del’État, de son bon fonctionnement, et conscient de ce que, quand on a parlé du rôle de l’État, on n’a pas tout dit. À côté del’État, en suppléance de l’État mais jamais en substitution, le monde associatif est irremplaçable. Il se divise en différents secteurs (des beaux-arts,à l’aide sociale, en passant par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture…). On y trouve une palette vraiment très nuancée de secteursd’activités, avec dans toutes ces nuances et ses diversités, un point commun : c’est l’absence de vision pérenne liée à des structurescontinuellement soumises à des remises en cause. À l’intérieur de ce monde, il y a une espèce de logique verticale où l’on retrouve les associationsd’éducation permanente. L’éducation permanente dans le monde associatif, c’est très compliqué, parce que beaucoup se situent dans le giron del’éducation permanente, et ont rendu difficilement lisible ce qu’est l’éducation permanente dans le monde associatif. C’est un héritage qui vientessentiellement de la pensée de Marcel Hicter (…). Et on a, avec le temps qui passe, retenu uniquement le squelette de sa fonction, on en a oublié la chair, le dynamisme, etc. Ona travaillé avec une espèce de mausolée de Marcel Hicter et finalement à force de vénérer la pensée d’un homme, on a fini par la trahir, parcequ’on ne l’a pas renouvelée.

Une des fibres les plus sensibles du Pacte associatif, c’est l’éducation permanente. Le point le plus douloureux des relations entre l’État et le monde associatif, c’estl’éducation permanente. Elle est ambiguë. À la fois vous êtes censés développer cet esprit critique et vous recevez de l’argent pour le faire. C’est un mondeterriblement complexe.

Face à ce constat, quelles sont les stratégies mises en place ?

Nous avons organisé des forums dans plusieurs villes. Ils étaient intéressants parce qu’à chaque fois différents. (…) C’était un publictrès hétérogène mais avec ce souci commun d’être perçu comme moderne. Or, un des points de vue exprimé à l’endroit du mondeassociatif et de l’éducation permanente dans le monde associatif, c’est une forme de ringardise. Il faut être moderne, c’est-à-dire être du tempscontemporain et avec des outils du temps contemporain. (…). Souvent il y a eu un complexe du monde associatif d’être dépassé par le temps. Et certains ontbaissé les bras en laissant le temps les dépasser réellement. Ils sont minoritaires, mais l’impact que ça a pu avoir sur le moral a été trèsmauvais.(…) Les forums ont servi à exorciser ce sentiment de décalage avec la modernité. Les thèses développées par l’éducation permanentesont encore modernes et les outils, en tant qu’approches de la société, quand ils sont dépassés sont perfectibles. Les forums ont réconcilié le mondede l’éducation permanente avec l’optimisme.

Et en termes de moyens ?

Les moyens vont se phaser jusqu’en 2010. Au terme de la période de refinancement, ils seront en base annuelle de l’ordre de 20 millions d’euros, en plus de ce qui existedéjà. Il ne s’agira pas de x pour cent de plus par association. (…). Le décret comprend trois niveaux, qu’on avait sentis se construire lors des forums et qui finalementaboutissent maintenant. Un premier niveau, c’est le « core business », le métier de base, de l’éducation permanente : c’est avoir les moyens de sonfonctionnement pour atteindre ses objectifs et rémunérer à juste titre les gens qui doivent être là. Au deuxième niveau, on trouve la définition delignes budgétaires pour des projets pluriannuels (…) qui peuvent être liés notamment à l’impulsion du politique (la campagne « La haine je dis non » aulendemain du 11 septembre p. ex.). Au troisième niveau, le monde de l’éducation permanente face à lui-même, des points de mariage entre associations. (…) J’ai enviede financer des projets qui ont des attaches multiples que l’on peut mener ensemble.

Certains dénoncent une dérive vers une logique de services, perceptible notamment au travers du processus de professionnalisation du secteur s’éloignant des initiatives debase ?

Quand on se professionnalise, ce n’est pas un malheur en soi. Mais si on s’assèche dans le même temps parce que l’on devient un organe de services (…), on perd beaucoup.C’est là que quelque chose se passe maintenant. On insiste moins sur la professionnalisation que sur la hausse de la qualité du travail dans la mesure où l’on peut arriver avecune équipe d’animateurs, qu’elle soit pro ou pas, à répondre à un cahier de qualité. ça ne nécessite pas des moyens exclusivement financiers. Il fautaussi des moyens organisationnels, c’est aussi la redéfinition de la technique de l’éducation permanente. Est-ce qu’on fait de l’éducation permanente avec le secteur del’édition ou de la publication pure ? C’est un substrat, on ne peut pas s’en dispenser, mais à côté il faut qu’il y ait des animations, des débats. Si on caricature,c’est un peu la relation du ciné-club à la séance de cinéma. (…) On peut faire son éducation permanente avec les copains dans un café à lasortie de la séance. D’un autre côté, le ciné-club peut très mal choisir le film, avoir une très mauvaise animation et rater son objectif (…). Leservice de l’éducation permanente sans l’après-service, ce n’est pas de l’éducation permanente.

Face aux fortes tensions perceptibles entre les acteurs dits émergents et le Conseil supérieur de l’éducation permanente notamment, comment réagissez-vous ?

On trahit la réalité du débat en opposant un monde à un autre. Souvent on voit, lorsque le vernis tombe, que, dans le monde émergent, il y a aussi des personnesqui appartiennent à un monde beaucoup plus classique. Ce que l’on critique, ce n’est pas le côté institutionnel, c’est bien plus de ne pas encore être aujourd’hui reconnu etde ne pas avoir encore la faculté de s’exprimer. Il y a de bonnes et de moins bonnes critiques qui ont été formulées par le monde émergent. Je ne m’emballe pasparce que je ne sens pas de divergences politiques majeures quant au fond du débat. Ca me paraît plutôt être la forme qui pose problème. Ce décret ouvre lafaculté d’entrer dans le cadre décrétal sans répondre à un cahier des charges de 250 kilogrammes. Maintenant on prévoit qu’avec un minimum minimorum(…) on va permettre d’entrer dans une logique de tremplin, outil par lequel on va pouvoir rebondir. Car si ça marche, on retombe sur ses pieds et on va pouvoir être reconnu. Lavocation du monde associatif émergeant n’est pas de devenir un monde associatif perdurant.

Avec l’application du nouveau décret et le système de reconnaissance qu’il met en place, ne faut-il pas présager des moments difficiles ?

L’idée est de ne pas entrer dans un repas cannibal. (…) C’est de phaser l’augmentation des moyens pour permettre à des nouveaux de venir ; et pour qu’il y ait une circulation,parce que tout le monde ne reste pas. Est-ce que les anciens sont menacés ? Si les anciens n’entrent pas dans la philosophie du décret, c’est-à-dire ne tiennent pas compte desobjectifs, ne veulent pas remettre en cause un certain nombre de pratiques liées à l’ancien décret, ce sont eux-mêmes qui vont se mettre en difficulté. C’est alorstout le système de dé-reconnaissance qui entre en jeu. (…) Il y en a peut-être qui resteront sur le bord du chemin. Mais le but ce n’est pas de faire partir aucimetière des éléphants les plus vieux de la horde et de permettre aux plus jeunes de prendre la place. Le but c’est réellement de dynamiser l’ensemble sans jouer toujourscette opposition qui ressemble un petit peu à la lutte des classes : la lutte des places…

Peut-on estimer le nombre d’associations qui seront ainsi reconnues, anciennes et nouvelles ?

(…) La critériologie doit être affinée par les arrêtés d’application. Dans ce vers quoi on avance, c’est de maintenir les moyens aux associations en exerciceet dans des ordres de grandeur tels qu’on ne crée pas de révolutions. Et pour ce qui n’existe pas encore, l’idée qu’il y ait quand même des moyens pour leur permettre devivre. C’est un exercice de diplomatie active.

1. Cab. : place Surlet de Chokier 15 – 17 à 1000 Bruxelles, tél. : 02 221 88 11, fax : 02 221 88 86.

Catherine Daloze

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