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© Flickrcc David Foster

Quelques suggestions de lecture pour l’été…

Alter Échos n° 475 4 juillet 2019 Alter Échos

Essai. Éloge de la triche

S’il y a bien une chose que nous retenons de l’école, c’est qu’il est très mal vu de tricher. Les tricheurs nous invitent pourtant « à connaître autrement, penser à plusieurs et à apprendre mutuellement ». C’est la réflexion de Thierry Drumm, philosophe et ancien enseignant, dans son essai « Tricher, fabrications d’intelligence collective à l’école ». Selon lui, les tricheurs font résistance à l’école, qui fabrique aujourd’hui « un individu auto-entrepreneur, compétent, évaluable et solitaire » parfaitement adapté pour le monde du travail, en le dotant d’une pensée (savoirs et compétences) individuelle, privée et monnayable. Cela passe par une obéissance à un programme, par des évaluations et nécessite des « efforts » individuels d’élèves isolés. La triche « vivifie et honore l’expérience des relations (que l’école s’efforce à étouffer et briser) et fait exister une pensée collective », considère Thierry Drumm, inspiré par le pragmatisme du philosophe William James (« expérimenter les choses à partir de leurs effets ») mais aussi par la pensée d’Isabelle Stengers. Les rituels de triche invitent à s’intéresser aux trajets, comme les « passes » de copions dans la classe (rebaptisés par l’auteur de « connaissance par transmission »), plutôt que de se cantonner aux départs et aux arrivées. La triche emprunte les marges, les interstices et « met à l’aventure nos manières de connaître ». Cet essai plaira à celui qui s’intéresse aux critiques de l’économie de la connaissance et ses logiques dévastatrices. Il est aussi une invitation passionnante à être – à l’école comme ailleurs – sujets prompts à déambuler plus qu’à se concentrer, renards plutôt que loups. (M.L.)

Thierry Drumm, Tricher, Fabrications d’intelligence collective à l’école, Presses universitaires de Liège, mai 2019.

 

Roman. Le Mars Club : plongeon en prison

« Le regret. Ils vous obligent à centrer vos vies sur un acte, l’acte que vous avez commis, et vous devez évoluer à partir de ce qu’il est impossible d’abolir : ils veulent que vous fassiez quelque chose à partir de rien. » Prison pour femmes de Stanville, Californie. Romy Hall, ancienne strip-teaseuse de 29 ans, est incarcérée pour avoir tué l’homme qui la harcelait. Cette fiction qui prend la forme d’un roman-choral, longuement documentée par son autrice Rachel Kushner, fait le portrait du système carcéral américain mais raconte surtout les tranches de vie de ses habitantes, invisibles parmi les invisibles. Prix Médicis étranger 2018, à découvrir si ce n’est pas encore fait… (M.M)

Rachel Kushner, Le Mars Club, Éditions Stock, coll. La Cosmopolite, août 2018, 480 p., 23 euros.

 

Essai. Peuple, j’écris ton « non »…

Si le populisme n’a rien d’inédit, l’émergence de pratiques politiques nouvelles nécessite de forger d’autres notions pour expliquer comment ce mouvement, né à la fin du XIXe siècle, est devenu une composante essentielle de nos démocraties. Pour définir cette réalité, Marc Lazar et Ilvo Diamanti ont inventé le terme de « peuplecratie ». Les deux auteurs montrent que les nouveaux populismes ne s’opposent plus, comme par le passé, aux démocraties, mais exigent au contraire davantage de pratiques démocratiques, en usant d’outils qui la rendent instantanée et permanente. Dans leur avènement, ces mouvements ont contraint les formations plus modérées à s’adapter à leur langage et à s’aligner à leurs revendications. Comme la rouille qui attaque le fer, la peuplecratie déstabilise les bases de nos démocraties, lesquelles sont en voie d’épuisement. Tout l’enjeu est là, selon les auteurs : soit elles se montrent capables de rebâtir leur légitimité, en répondant à la demande de démocratie que portent paradoxalement les populistes, soit, si cela ne se réalise pas, celle-ci pourrait se transformer en une démocratie illibérale comme cela existe déjà en Hongrie ou en Pologne. Le défi est considérable, et le chantier immense… (P.J)

Ilvo Diamanti et Marc Lazar, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties, mars 2019, collection Hors série Connaissance, Gallimard, 192 p., 19,50 euros.

 

Roman. Le travail pour le travail

« Il n’avait pas de contrat, pas de salaire, il n’avait rien, il se contentait de travailler, de manière irréprochable. Plus il travaillait, plus son inquiétude disparaissait. » Le travail pour le travail, TpT, c’est le nom d’un groupe clandestin qui fait des émules en Italie. Demandeurs d’emploi en fin de droit, travailleurs précaires, chercheur sans statut à l’université, manageuse, ils ont décidé un jour d’enfiler un uniforme d’Ikea ou autre grande enseigne. Sans contrat, sans salaire à la fin du mois, sans même râler, ces « ghostworkers » bossent tous les jours. Même se tuent à la tâche, au sens propre puisque ce « parcours de libération » se termine pour la plupart d’entre eux par un suicide sur leur (faux) lieu de travail. D’autres envisagent une offensive collective finale contre le travail salarié. La mise en récit est tout aussi originale que le scénario. L’auteur Daniele Zito compile des extraits de journal intime, interviews et d’autres documents posthumes de Michele Robledo, journaliste en galère qui a enquêté sur ce phénomène. Il nous met sans cesse en garde sur la fiabilité des documents de ce Robledo – « authentiques ou apocryphes ? » – et affuble les chapitres de références dont le caractère fictif se joue à quelques syllabes près (Les mondes diplomatiques, Éditions Phayot). Cette volonté de prouver des faits loufoques, ce jeu subtil sur l’illusion et la vérité accentuent l’idée que ce qui nous est conté là n’est peut-être pas si éloigné de la réalité du monde du travail aujourd’hui. Et on pourrait bien alors tomber de sa chaise (de bureau) à la lecture de cette invitation : « Essayez-vous, aussi d’entrer, dans la tête d’un de ces fantômes. Ce n’est pas difficile au fond. Il suffit de laisser un tout petit espace à l’idée qu’on peut travailler sans rien attendre, strictement rien, en échange. » (M.L.)

Daniele Zito, Robledo, Éditions Christian Bourgeois, 320 p., 22 euros.

 

BD. Le foot en rose

–         « Mais bien sûr qu’on a les couilles !

–         Grave !

–         On va leur montrer si c’est un sport de mecs !

–         De ouf ! »

Le football féminin a gagné en popularité ces derniers temps. En témoigne la plus grande visibilité dans les médias de cette dernière édition de la Coupe du monde féminine. Saison des Roses, la bande dessinée de Chloé Wary, interroge en dribles et en couleurs ce domaine traditionnellement réservé aux hommes en nous plongeant dans le petit club de Rosigny-sur-Seine, en périphérie parisienne. Saison des Roses est l’histoire d’une équipe de jeunes filles qui se démènent pour leur participation au championnat national alors que leur club, à défaut de subventions, décide de leur forfait au profit des garçons. Manque de soutien administratif et financier de l’équipe féminine, railleries de la part des garçons, mais aussi vie en HLM, rapports mère-fille, drague, le quotidien de la capitaine de l’équipe Barbara, une adolescente de banlieue en proie à ses rêves et ambitions, est celui d’une quête pour une émancipation sociale et de genre. (M.M)

Chloé Wary, Saison des Roses, Éditions FLBLB, mai 2019, 264 p., 23 euros.

 

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