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Ces discours qui tuent

3 décembre 2018 Pierre Jassogne

Face aux dérives extrémistes des discours populistes en Europe et dans le monde, le mouvement psychanalytique international ZADIG (Zero Abjection Democratic International Group) organisait ce 1er décembre un forum européen rassemblant des psychanalystes mais aussi des juristes, des philosophes ou des travailleurs de rue.

«Une Internationale transatlantique de la xénophobie s’installe. Le langage qu’elle parle est simple, ses formules se résument à une pédagogie de la haine. Il y a nous, et il y a eux; il y a ici, et il y a ailleurs; il y a dedans, et il y a dehors; il y a les amis, et puis des ennemis; ceux qu’on connaît, et les étrangers. Par ces mots, elle prétend ne décrire que les données les plus immédiates de l’expérience, elle prétend ne pas parler: elle ne fait que traduire l’ordre imminent des choses qui, à leur tour, prescrivent une inexorable politique», explique Geert Hoornaert, un des organisateurs du forum, intitulé «Les discours qui tuent». Dans ce contexte, la parole politique a aujourd’hui des conséquences très directes sur la vie de milliers de personnes. «C’est que certains discours servent non pas à réfréner, mais à provoquer cette violence, tout en la masquant», poursuit-il.

Dans cette recrudescence des discours qui tuent, que ce soit au travers des témoignages d’Adriana Costa Santos de la Plateforme citoyenne de soutien aux Réfugiés ou de Cis Dewael, coordinateur des travailleurs de rue en Flandre, un même mot revenait: celui de «peur». «Il y a un véritable marché de l’insécurité et de l’angoisse», résume Cis Dewael. Ce «marché» créé par les politiques et certains médias polarise les uns les autres pour mieux diaboliser certaines catégories de la société: migrants, pauvres, chômeurs… «Pour résoudre les soi-disant problèmes engendrés par ces personnes, les responsables politiques n’hésitent pas à renoncer à certaines libertés fondamentales pour mieux protéger le reste de la société, prétendent-ils. Mais en faisant cela, ils alimentent ce marché de l’insécurité et de l’angoisse, et c’est toute la société qui risque tôt ou tard d’en être la première victime, voyant ses propres lois se retourner contre elles, à commencer par les plus faibles, en entraînant avec elle la démocratie», s’inquiète ce dernier.

«Pour résoudre les soi-disant problèmes engendrés par ces personnes, les responsables politiques n’hésitent pas à renoncer à certaines libertés fondamentales pour mieux protéger le reste de la société.» Cis Dewael, coordinateur des travailleurs de rue en Flandre.

Un constat partagé par Martin Deleixhe, politologue qui s’est intéressé au succès des formations populistes. «Depuis les années 80, leur rhétorique a glissé d’un discours anti-immigré à une dénonciation plus large, celle de la démocratie. Désormais, le principe même de délibération politique est contesté.» Derrière ce rejet, il y a un même moteur, souligne Martin Deleixhe, celui du refus du pluralisme. S’il se voit au Brésil, en Hongrie ou aux États-Unis, ce rejet s’est installé dans le logiciel de nombreux États. Pour Roger Litten, psychanalyste britannique, le Brexit en est la parfaite illustration. «Si l’une des composantes du référendum fut la crise économique, l’autre versant est sans conteste une remise en cause de la politique migratoire», explique-t-il. Il pointe notamment la politique de l’«Environnement hostile» mise en place avec l’Immigration act dès 2014 par Theresa May, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Cameron. «La politique de protection forte des frontières extérieures s’est transformée en un processus de surveillance forte à l’intérieur du pays, où la loi a commencé à être considérée comme une norme bureaucratique pour gérer les flux migratoires, en pénalisant toujours davantage le migrant. Ce contexte hostile conduit à mettre les individus à l’écart du corps social, avec un processus inquiétant d’intimidation pour favoriser le retour volontaire des migrants ou pour empêcher les citoyens de leur venir en aide.»

Concurrence fatale

Pourtant, comme le rappelle Dima Yared, responsable des  Droits de l’Homme au Haut-Commissariat des Nations Unies, les États ont l’obligation d’enlever tous les obstacles juridiques, administratifs ou financiers pour garantir aux migrants l’accès à l’emploi ou aux soins de santé. «Or, sous des prétextes sécuritaires, ce n’est pas le cas. Les États restreignent ces droits. En matière de santé, on peut même parler de xénophobie médicale, tant les soins sont inaccessibles financièrement et administrativement aux migrants.» Selon Dima Yared, plusieurs villes contournent néanmoins ces obstacles imposés par les États pour permettre cet accès aux soins. «C’est le cas à Gand où les formalités et les frais sont pris en charge par la ville.»

Face à ces discours de peur et aux politiques liberticides qu’ils entraînent, Yves Cartuyvels, professeur de droit pénal à l’Université Saint-Louis, constate des matrices communes entre les réalités vécues à travers le monde: une remise en question des fondements de l’État de droit, une disqualification des intellectuels, ou encore le dépassement d’une forme de légitimité basée sur la loi et la raison par le retour à une légitimité charismatique et religieuse… «Avec pour couronner le tout – et c’est là le coup de génie de ces discours, une organisation de la concurrence des victimes, en faisant du migrant une menace pour la protection d’autres victimes», conclut-il. Comme si la lutte des classes avait été remplacée par cette concurrence fatale…

 

 

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