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Qualité de l’air : un détail qui tue

Chaque mois, Alter Échos replonge dans 25 années de journalisme social. Cette fois, on s’intéresse à la qualité de l’air où, en la matière, la Belgique est désespérément à la traîne. 

© Flickrcc Emily

En février dernier, la Commission européenne demandait des explications à la Belgique concernant la réglementation européenne sur la qualité de l’air. Notre pays continue depuis plusieurs années de ne pas remplir ses obligations au regard de la législation européenne censée assurer un air « pur » aux citoyens. Une directive de 2008 établit en effet l’obligation pour les États de surveiller différents paramètres de la qualité de l’air en extérieur, via des prélèvements et mesures. Le texte fixe aussi des seuils à ne pas dépasser, en ce qui concerne la concentration dans l’air de plusieurs polluants, dont les particules fines et le dioxyde d’azote. Or, « les valeurs limites applicables aux concentrations de dioxyde d’azote (NO2) sont dépassées dans la zone de qualité de l’air de Bruxelles depuis 2010 », et c’est la même chose à Anvers « depuis 2015 ». Ce n’est pas la première fois que la Commission européenne – qui a évalué le coût de la pollution atmosphérique au système de santé belge à huit milliards d’euros par an – rappelle à l’ordre notre pays pour non-respect des normes de qualité de l’air. Si Anvers et Bruxelles sont dans le viseur de la Commission, cette dernière met en garde aussi la Wallonie, où il manque, selon elle, un lieu de prélèvement à Charleroi destiné à mesurer la pollution liée au trafic.

Un problème sous-estimé

Au sud du pays, on a longtemps cru qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter de la pollution. Pourtant, « en Wallonie, le problème de pollution atmosphérique est officiellement et systématiquement sous-estimé, parce que le réseau de mesures n’est pas représentatif, surtout pour les émissions de dioxyde d’azote dues au trafic. Les points de mesure sont en campagne. En ville, ils sont beaucoup plus rares, on en trouve uniquement à Liège et à Charleroi, et les capteurs sont quand même placés loin du trafic », précisait Joeri Thijs, expert qualité de l’air et mobilité pour Greenpeace, en 2018 (« La pollution atmosphérique est sous-estimée en Wallonie », 464). « Officiellement, la Wallonie ne dépasse donc pas les normes européennes, alors qu’il n’y a aucune raison qu’elle ne soit pas au-dessus. Cela a pour conséquence que les citoyens wallons pensent qu’il n’y a pas de problème, contrairement à Bruxelles et à la Flandre où l’on observe depuis plusieurs années une attention citoyenne et des actions pour revendiquer une meilleure qualité de l’air », ajoutait l’expert.

Greenpeace a décidé par ailleurs de poursuivre en justice les gouvernements wallon et flamand concernant la pollution de l’air, plus particulièrement les dioxydes d’azote. En septembre 2017, l’ONG mettait en demeure les deux Régions. Si pour le cas opposant Greenpeace à la Wallonie concernant la qualité de l’air, la juge a estimé que la Wallonie respectait les obligations européennes, Greenpeace n’a pas abandonné pour autant sa lutte pour la santé des citoyens wallons et envisage de nouvelles démarches juridiques vis-à-vis des autorités. Dans le procès entre Greenpeace et la Flandre, la cour d’appel devrait en principe rendre son jugement à la fin du mois de mars.

Plus touchées par la pollution, les populations précarisées ont, en plus, moins de moyens d’y « échapper ».

Des inégalités sociales

À côté des actions en justice, et si les différences peuvent être régionales en matière de qualité de l’air, elles sont aussi et surtout sociales. Il faut dire qu’en Belgique, « la pollution de l’air n’est pas vécue de manière uniforme. Elle frappe davantage les quartiers défavorisés socialement », expliquait dans nos pages le sociologue Razmig Keucheyan, auteur d’un ouvrage consacré aux « inégalités environnementales » (« Le changement climatique va radicaliser les inégalités », , 2015).

Une étude menée dans plusieurs villes européennes a d’ailleurs analysé le lien complexe entre pollution de l’air et inégalités sociales. « L’objectif était de voir l’articulation entre des critères individuels (éducation, niveau socio-économique), collectifs (taux de chômage dans le quartier) et la pollution de l’air », expliquait en 2018 Bénédicte Jacquemin, spécialiste en pollution atmosphérique à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) à Paris (« Sommes-nous tous égaux face à la pollution de l’air ? », 464).

Selon l’étude, il n’y a pas de lien clair entre profils socio-économiques défavorisés et exposition accrue à la pollution de l’air. « Dans certaines villes, les personnes avec un niveau socio-économique plus élevé sont plus exposées et c’est le contraire dans d’autres, expliquait Bénédicte Jacquemin. À Paris ou à Barcelone, les quartiers très huppés, situés dans le centre, sont très pollués, car ils concentrent une grande circulation. » En revanche, « dans la majorité des villes étudiées, les personnes issues des quartiers avec un taux de chômage plus élevé sont plus exposées », ont constaté les chercheurs. Pour Catherine Bouland, directrice de la section « santé environnementale » de l’École de santé publique de l’ULB, les inégalités d’exposition à la pollution de l’air – et le lien avec la précarité sociale – sont claires quand on regarde et qu’on superpose les cartes bruxelloises. « Les personnes plus précaires habitent plus près du trafic. On constate aussi que l’habitat paupérisé se situe à proximité des grandes chaussées, majoritairement dans le croissant pauvre », soulignait-elle. Plus touchées par la pollution, les populations précarisées ont, en plus, moins de moyens d’y « échapper ». Comme le constatait Liévin Chemin pour Bruxelles, « il y a moins d’espaces verts dans les quartiers pauvres à Bruxelles. Aussi, les personnes en difficulté économique auront moins la possibilité d’aller passer le week-end à la campagne, ou même de se rendre en classes vertes ».

« Mon espoir, c’est que ces projets de mesures citoyennes poussent les pouvoirs publics à faire plus. Et que, d’ici quelques années, ils prennent plus systématiquement en charge les mesures mobiles et la science citoyenne. » Nicola da Schio (VUB)

Conquête citoyenne

Face à ces inégalités, de plus en plus de citoyens réclament des mesures plus précises, pour savoir où et quand se concentre la pollution. Si les mesures officielles donnent des indications générales à l’échelle d’une ville ou d’une région, certains polluants, comme le NO2 (dioxyde d’azote) qui résulte notamment de la combustion du diesel, sont très localisés : d’un trottoir à l’autre, d’un étage à l’autre, les concentrations ne seront pas forcément les mêmes, avec en bonus un risque accru d’asthme et de problèmes respiratoires. La mauvaise qualité de l’air serait quand même responsable, selon l’Agence européenne de l’environnement, de 12.000 décès prématurés en Belgique par an (pneumonies, cancers, accidents cardiovasculaires, etc.). Avec une cartographie précise de la pollution, les citoyens peuvent donc adapter leurs itinéraires et leurs habitudes et les politiques prendre des mesures ciblées. C’est dans ce but que des groupes de citoyens, des universitaires ou encore des sociétés commerciales, parfois avec le soutien des pouvoirs publics, se lancent ces dernières années dans des projets de mesures de l’exposition subjective des citoyens, rue par rue. « Il ne s’agit pas de remettre en question les mesures faites par les autorités », insistait en 2017 Nicola da Schio (VUB), qui a étudié, dans le cadre de sa thèse de doctorat, la qualité de l’air du point de vue de la coproduction de connaissances (« Qualité de l’air : et moi, je suis pollué ? », 438). Pour le chercheur, les citoyens fournissent des informations dont ils sont les seuls à disposer, ce qui permet d’identifier les zones où ils sont réellement confrontés à la pollution. La cocréation du savoir augmente aussi la légitimité de la science aux yeux des usagers et « transforme une information théorique en connaissance pragmatique ». « Mon espoir, soulignait Nicola da Schio, c’est que ces projets de mesures citoyennes poussent les pouvoirs publics à faire plus. Et que, d’ici quelques années, ils prennent plus systématiquement en charge les mesures mobiles et la science citoyenne. » Or, la connaissance, c’est la base du changement. « Le but, c’est de constater ou de s’enfuir ? Ou de changer les choses ? Et nous, qu’est-ce qu’on peut faire ? », interpellait en 2018 une mère engagée dans un processus de « science citoyenne » à Molenbeek. (« Souffle citoyen sur Molenbeek », 464.) Grâce à un petit capteur, elle peut connaître « son » air et celui de ses enfants. Et, à son niveau, en appeler au changement. À Molenbeek et comme partout !

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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