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Pragmatisme belge dans la gestion locale de l'islam

La chercheuse Corinne Torrekens (ULB) a publié sa thèse sur « la visibilité de l’islam au sein de l’espace public bruxellois », à savoir la construction desmosquées et la fête du sacrifice.

10-05-2010 Alter Échos n° 294

La chercheuse Corinne Torrekens (ULB) vient de publier sa thèse1 sur « la visibilité de l’islam au sein de l’espace public bruxellois » (Saint-Josse,Schaerbeek et Molenbeek). L’étude se focalise sur deux éléments visibles dans l’espace public urbain et culturel bruxellois : les mosquées et la fête dusacrifice.

Corinne Torrekens propose une cartographie inédite de la communauté musulmane bruxelloise (mosquées, associations islamiques et associations culturelles) et constate uneextrême concentration de ce groupe dans seulement quelques quartiers de la Région. « Sur le plan urbanistique, il est intéressant de noter que, contrairement àla France où les lieux de culte sont souvent rejetés en périphérie des grandes villes, les mosquées à Bruxelles se trouvent généralementà proximité des lieux de résidence et donc en plein centre-ville, ce qui augmente la charge symbolique d’une telle initiative religieuse », explique Corinne Torrekenslors d’une récente présentation à l’ULB.

La Belgique est passée d’une reconnaissance officielle du culte islamique (1974) à un vide total de son institutionnalisation depuis les années ’80 et ’90, malgré lestentatives de création d’un interlocuteur central représentatif – l’Exécutif des musulmans de Belgique. Cet « organe chef de culte » ne parvenant pasà fonctionner correctement à cause de nombreux facteurs (ingérence de la politique belge, ingérences étrangères et incapacité probante des mandatairesde la communauté musulmane), les communes ont longtemps profité de cette absence de structuration pour empêcher le développement des communautés confessionnellesmusulmanes sur le territoire belge. Jusqu’au milieu des années ’90, « les bourgmestres ont tenté de limiter la création et la reconnaissance des mosquées envertu des textes urbanistiques en vigueur ou en utilisant leur pouvoir discrétionnaire, il y avait quasiment un racisme institutionnalisé avec des autorités qui demandent derespecter strictement les règles en vigueur et des bourgmestres qui envoient une lettre discrète pour demander au service de ne pas délivrer de permis pour la mosquée enquestion. » Le contexte se modifie avec le changement du code de la nationalité belge, l’apparition de nouveaux électeurs, le renouvellement des élus etl’intérêt plus évident dans certaines communes pour une gestion plus stable et plus cohérente de l’islam par rapport aux autres cultes reconnus.

Ceci n’est pas un minaret

La chercheuse pointe la mise en place de plates-formes de consultations à Molenbeek et à Schaerbeek, qui permet aux communes d’avoir un espace de négociation avec lesreprésentants de mosquées installés sur leur territoire. Des communes font également preuve de pragmatisme « à la belge ». Un exemple ?La mosquée Fatih Camii à Schaerbeek qui a voulu ajouter un petit minaret sur sa façade. Après examen du dossier, la commune a répondu que le projet de minaretentrait en conflit avec une disposition urbanistique obligeant les demandeurs à respecter l’allure architecturale de la chaussée de Haecht. Après d’intenses négociations,un conseiller du bourgmestre de Schaerbeek a trouvé la solution : le minaret n’est pas… un minaret mais une simple « enseigne commerciale lumineuse » soumise àla redevance comme la plupart des enseignes de restaurants et cafés turcs de la même rue. En échange, les gestionnaires de mosquée ont accepté le rôle purementdécoratif du minaret (pas d’appel à la prière).

Mais ce pragmatisme est constamment mis en doute, y compris à Molenbeek jugée médiatiquement « pro-islam » et où la reconnaissance desmosquées comme « équipement d’intérêt collectif » n’est pas facile, car les autorités communales préfèrent la reconnaissance (etdonc taxation) des mosquées comme « commerces » en attendant les documents officiels de reconnaissance d’un organe chef de culte en panne. D’après la chercheuse,ces demandes de reconnaissance se fondent sur trois dénis  : déni de droit (pas les mêmes droits que les autres cultes), déni des signes sociaux (pas de valorisation del’identité musulmane) et déni de « voice » (difficile de contrer la stigmatisation médiatique envers les musulmans). Face à cela, les musulmansrecourraient de plus en plus à la voie judiciaire pour retrouver leurs droits, sauf lorsque le pragmatisme local « à la belge » permet d’éviter ce recours.Assez paradoxalement, l’effet indirect de cette politique pragmatique des bourgmestres bruxellois a conduit à une prise de conscience des gestionnaires de mosquées, à lasolidification de la communauté musulmane et à des réflexions communes au sein du leadership musulman.

1. Corinne Torrekens, L’islam à Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles.

Mehmet Koksal

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