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Regard critique · Justice sociale

Rond-point Schuman

L’UE se penche sur son tout premier plan pour le logement abordable

La Commission européenne a levé le voile, en fin d’année dernière, sur un document d’une vingtaine de pages visant à faire du logement un «droit fondamental» en Europe. Mais la compétence en matière de logement reste entre les mains des États membres, ce qui ne facilite pas la tâche de Bruxelles. En ce début d’année, les pourparlers au plus haut niveau commencent.

Céline Schoen Crochet 02-02-2026 Alter Échos n° 527
(c)Duke (this edited version: Sting), CC BY-SA 2.5 , via Wikimedia Commons

C’est la toute première fois que l’Union européenne (UE) tente de se doter d’un grand plan en faveur du logement «abordable». Mi-décembre, la Commission européenne a mis sur la table cette stratégie qui tente autant de pallier les pénuries de logements que de régler les problèmes liés au surtourisme, tout en tordant le cou aux tentatives de spéculation sur le marché immobilier. L’ambition est noble, mais, dans les faits, appliquer les préconisations mises en avant par la Commission se révèle compliqué.

L’exécutif européen innove, pourtant, en comptant dans son équipe (et là aussi, pour la première fois) un commissaire responsable du logement (et de l’énergie): le Danois Dan Jørgensen. Il est socialiste, il a 50 ans tout pile, et il a hérité d’une tâche peu aisée: faire progresser l’idée selon laquelle, en Europe, l’accès au logement est un «droit fondamental».

Car la situation est grave. Le rapport s’ouvre sur des chiffres édifiants: «Entre 2013 et 2024, les prix des logements […] ont augmenté de plus de 60 % dans l’ensemble de l’UE, progressant plus rapidement que les revenus des ménages, tandis que les loyers moyens ont augmenté d’environ 20 %, les nouveaux loyers étant devenus nettement plus chers.» La Commission évoque sans fard une «crise du logement en Europe», qu’elle considère comme «un défi urgent et partagé».

La Commission estime en outre que l’UE aura besoin de plus de deux millions de logements par an pour répondre à la demande actuelle. Cela signifie qu’il faudrait ajouter environ 650.000 logements par an aux 1,6 million déjà construits. La construction de ces logements supplémentaires coûterait environ 150 milliards d’euros par an. Mais, pour la Commission, pas question de s’y prendre n’importe comment.

L’institution plaide en faveur «de méthodes modernes de construction et de rénovation», ainsi qu’au recours à des «matériaux innovants». Elle imagine aussi de nouvelles solutions de financement, issues en grande partie du programme «InvestEU» (à hauteur de 10 milliards d’euros supplémentaires pour 2026 et 2027). L’objectif affiché par l’exécutif européen, installé sur le rond-point Schuman à Bruxelles? «Augmenter les investissements publics et privés dans le logement abordable et durable.»

Le rapport s’ouvre sur des chiffres édifiants: «Entre 2013 et 2024, les prix des logements […] ont augmenté de plus de 60 % dans l’ensemble de l’UE, progressant plus rapidement que les revenus des ménages, tandis que les loyers moyens ont augmenté d’environ 20 %, les nouveaux loyers étant devenus nettement plus chers.» La Commission évoque sans fard une «crise du logement en Europe», qu’elle considère comme «un défi urgent et partagé».

La Commission mise aussi sur une «plateforme d’investissement paneuropéenne» visant à trouver de nouveaux fonds pour financer l’offre de logements dans l’UE, comme via la Banque européenne d’investissement (BEI, à Luxembourg) ou la Banque centrale européenne (BCE, à Francfort).

Dans son plan, qui tient en une vingtaine de pages et n’est disponible qu’en anglais, la Commission plaide aussi pour davantage de simplification dans les règles qui encadrent le logement en Europe, notamment pour ce qui est des procédures administratives pour obtenir des permis de construire, par exemple. La Commission est notamment favorable à une révision ciblée des règles des aides d’État pour favoriser les investissements dans le logement abordable.

Mais la mission de la Commission est d’autant moins aisée que les compétences en matière de logement restent, avant tout, nationales. L’échelon européen ne peut que donner des pistes de réflexion aux États membres (mais ces derniers peuvent ne pas du tout en tenir compte) ou légiférer dans les domaines qui lui sont propres, comme celui des aides d’État, par exemple.

Au total, dans son plan, la Commission européenne liste dix «actions», qui sont autant de directions dans lesquelles l’UE pourrait agir. S’y trouvent pêle-mêle la nécessité de s’attaquer au problème du sans-abrisme (une recommandation est attendue en la matière cette année), celle de favoriser l’accès au logement pour les jeunes ou d’endiguer la spéculation sur le marché immobilier.

Airbnb dans le viseur

La Commission européenne pointe également les dysfonctionnements liés aux hébergements de courte durée réservés par le biais des plateformes en ligne. La plateforme américaine Airbnb n’est pas directement ciblée, mais elle est clairement dans le viseur de l’exécutif européen. La Commission ne cache pas que ces plateformes «offrent de nombreux avantages», notamment un choix plus large pour les consommateurs et des revenus supplémentaires pour les hôtes, mais elle met en garde face à la «croissance rapide» (près de 93 % entre 2018 et 2024) de ces services.

«Dans les destinations très prisées, les locations à court terme peuvent représenter jusqu’à 20 % du parc immobilier», pointe du doigt l’institution, estimant «nécessaire de préserver les avantages des locations à court terme tout en réduisant leurs impacts négatifs». À partir de mai cette année, un règlement portant sur les locations de courte durée devrait permettre de limiter les effets néfastes de ces locations de court terme. Et la Commission ne ferme pas la porte à l’idée d’adopter d’autres textes législatifs pour le compléter.

La Commission européenne pointe également les dysfonctionnements liés aux hébergements de courte durée réservés par le biais des plateformes en ligne. La plateforme américaine Airbnb n’est pas directement ciblée, mais elle est clairement dans le viseur de l’exécutif européen.

Lundi 12 janvier, le commissaire européen Dan Jørgensen est intervenu devant les eurodéputés du Parlement européen pour expliquer que la Commission européenne ne pourra pas «interdire» ces locations de courte durée, mais cherchera des manières de «limiter leur impact négatif». «Nous ne pouvons pas ne rien faire alors que des citoyens locaux n’ont pas accès aux logements là où ils sont nés ou là où ils veulent commencer une nouvelle vie», a lancé le Danois. Une piste sur la table est de «cartographier» ces locations de courte durée en Europe, en vue, par exemple, de les limiter à la période estivale, «pour que les étudiants puissent y avoir accès le reste de l’année», a détaillé Dan Jørgensen.

«Construire, construire, construire»

La Commission n’est pas la seule à s’intéresser de près à la problématique du logement en Europe. Le Parlement européen s’est doté, fin 2024, d’une commission spéciale sur la crise du logement dans l’UE (ou commission «HOUS»). Ses membres planchent actuellement sur l’adoption d’un rapport listant les pistes des eurodéputés pour endiguer cette crise. Ce texte est attendu au mois de mars.

La Néerlandaise Brigitte van den Bergh fait partie de cette nouvelle commission HOUS. La députée européenne voit d’un bon œil le plan mis en avant par la Commission: «La crise du logement est énorme, en particulier pour les jeunes. L’UE assume enfin sa part de responsabilité avec ce plan, notamment en misant sur davantage de financement public et privé», estime l’élue. Mais pour elle, le chantier reste énorme et les États membres auraient intérêt à échanger leurs bonnes pratiques en vue de trouver des solutions à la crise du logement en Europe.

Mais pas facile pour les élus européens de s’entendre sur la marche à suivre. L’eurodéputée Marie Toussaint, membre du groupe écologiste au Parlement européen, aimerait que le rapport émanant de la commission HOUS se préoccupe davantage des aspects écologiques inhérents à la construction de nouveaux logements. «Mais les travaux sont pilotés par la droite conservatrice espagnole, et les forces progressistes, de gauche, sont tenues à l’écart», déplore-t-elle. Le rapporteur du texte est l’Espagnol Borja Giménez Larraz, membre du groupe du Parti populaire européen (PPE).

Ce groupe politique, majoritaire numériquement dans l’hémicycle (avec 188 membres, sur 783 au total), a été le premier à publier un document expliquant son positionnement vis-à-vis du logement en Europe. Le communiqué de presse l’introduisant est intitulé «build, build, build houses» («construire, construire, construire des logements»). «Cela ne s’invente pas», fustige Marie Toussaint, regrettant l’absence de prise en compte des enjeux de durabilité dans la position des chrétiens-démocrates.

La Commission n’est pas la seule à s’intéresser de près à la problématique du logement en Europe. Le Parlement européen s’est doté, fin 2024, d’une commission spéciale sur la crise du logement dans l’UE (ou commission «HOUS»).

En fin d’année dernière, l’eurodéputé Borja Giménez Larraz a offert à ses collègues un paillasson estampillé «Welcome to what every European should be able to build: a home» («Bienvenue dans ce que chaque Européen devrait être capable de construire: un logement»). Même si elle est issue d’un groupe politique différent (Renew Europe), Brigitte van den Bergh a placé ce tapis devant la porte de son appartement bruxellois, sur le quai aux Pierres de Taille, à Bruxelles. De son balcon, elle jouit d’une vue imprenable sur la place Sainte-Catherine. Fin décembre, les lumières de la grande roue du marché des «Plaisirs d’hiver» se reflètent dans son appartement où flotte une odeur sucrée de cannelle.

Brigitte van den Bergh s’installe dans son canapé. Elle a réuni quelques journalistes pour discuter de la problématique du logement dans l’UE, et ne le cache pas: «Le simple fait de s’entendre sur des définitions communes, comme celle d’un logement social, ou d’un logement abordable, est très compliqué. Ces sujets sont loin d’être consensuels.» Les institutions européennes ont donc encore du pain sur la planche avant de réussir à changer la donne et de faire en sorte que chaque Européen puisse avoir accès à un logement abordable, alors même que, selon la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound, une agence reliée à l’UE), «en Bulgarie, en Irlande, en Pologne, au Portugal et en Espagne, ainsi que dans certaines régions d’Autriche et d’Italie, le niveau d’inaccessibilité au logement est tel que plus de 80 % du salaire médian d’un jeune adulte est nécessaire pour louer un deux-pièces standard».

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