Thaïs: se loger pour se reconstruire

par Martine Vandemeulebroucke

Thaïs: se loger pour se reconstruire

Thaïs: se loger pour se reconstruire

Martine Vandemeulebroucke
Photos : Mathieu Guinot
22 décembre 2017

À Liège, Thaïs accueille tout le monde: couples, familles, sans-papiers, sans-abri, toxicomanes ou anciennes prostituées, tous ceux qui vivent de graves problèmes de logement. Mais l’association donne surtout les clés pour tenter de sortir de la grande précarité.

Le logement, c’est seulement la porte d’entrée

Thaïs se niche sur les hauteurs de Liège, rue Pierreuse. Une rue qui porte bien son nom. De gros pavés dans une ruelle étroite et une fameuse dénivelée qui met les poussettes pour enfants et les cœurs fatigués à rude épreuve. Dans ce quartier populaire, on monte, on descend, on remonte. Comme dans la vie.

Thaïs, c’était une belle courtisane athénienne qui a vécu au IVe siècle avant notre ère. Elle a été la favorite des puissants de l’époque et la compagne notamment d’Alexandre le Grand dans ses invasions asiatiques avant de devenir reine d’Égypte. Thaïs, en langage associatif, c’est l’acronyme de «Temps d’hébergement, d’accueil et d’insertion sociale». Ici, c’est plutôt un voyage en grande précarité dont il est question. Jusqu’en 2006, Thaïs a été un lieu d’hébergement provisoire de personnes prostituées à Liège au sein de l’association «Le Nid». Depuis lors, les prostitué(e)s et les toxicomanes restent un public auquel Thaïs est particulièrement attentif, mais leur prise en charge n’est plus l’objet principal de l’action de l’association liégeoise. Celle-ci s’est élargie à l’hébergement et le suivi de toutes les personnes précarisées, isolés, familles avec enfants et couples.

«Le logement, c’est la porte d’entrée de Thaïs», résume Michèle Van De Moortele, directrice de Thaïs. La maison d’accueil, avec ses neuf structures d’hébergement, est la principale activité de l’association, celle qui mobilise le plus de personnel. La particularité de Thaïs est d’être accessible aux couples et aux familles avec enfants, ce qui est plutôt rare dans ce secteur. Mais chez Thaïs, on est pragmatique avant tout: «Les gens vivent en couple, c’est une réalité. Pourquoi les séparer?» Le point commun de toutes les personnes accueillies, c’est leur grande précarité. «Certains sont logés chez des amis, d’autres vivent sous tente, dans leur voiture, explique Caroline Charneux, travailleuse psychosociale. Ils n’ont pas de logement, pas de revenus, des tas de problèmes administratifs.» Ils sont souvent orientés par d’autres associations, les CPAS et, très souvent, par les hôpitaux de la région liégeoise.

Un engagement mutuel

L’urgence sociale n’est pourtant pas le «sésame» pour bénéficier d’un logement chez Thaïs. «Nous n’hébergeons jamais dans l’urgence, explique la directrice. S’il faut une réponse immédiate, nous orientons vers d’autres maisons d’accueil.» Pour entrer chez Thaïs, il faut être «accepté». Le travailleur social qui a rencontré la personne ou la famille en difficulté présente son cas à l’équipe qui décide ou non d’intervenir. Ce n’est qu’après un second entretien avec d’autres travailleurs sociaux que la personne est ou non intégrée dans le projet. Être aidé par Thaïs suppose en effet un engagement mutuel. Avoir un logement n’est pas une fin en soi. Il y a aussi tout l’accompagnement social apporté par les travailleurs sociaux de l’association, auquel la personne doit participer volontairement. Cela implique par exemple la visite régulière des travailleurs de Thaïs au domicile, cela suppose aussi d’accepter les termes du contrat d’hébergement, 18 mois au maximum. «Cela peut heurter, c’est vrai, concède Caroline. Et donc ne pas intéresser ceux qui veulent un toit tout de suite. Mais l’accompagnement individualisé, c’est l’ADN de notre projet.»

Simone (prénom d’emprunt) a vécu ce genre de dilemme. Cette Camerounaise, qui vivait sans papiers dans un squat avec un bébé, avait besoin d’une adresse de référence pour tenter d’obtenir sa régularisation. «Je voulais que Thaïs soit ma ‘boîte aux lettres’, rien de plus. J’avais essayé de trouver un logement à Liège, en vain. Je ne recevais que l’aide médicale urgente du CPAS.» La jeune femme comprend vite qu’elle n’a pas affaire qu’à de simples «distributeurs de lits». Qu’il lui faut développer d’autres objectifs: une chambre d’accord mais aussi pouvoir vivre en Belgique, avec des papiers, avec des perspectives d’emploi. «Je n’avais rien à perdre. J’ai accepté mais, dans ma tête, j’avais anticipé l’échec. Alors, quand ils m’ont appelée fin janvier, je n’en revenais pas. Je me suis retrouvée avec ma fille dans une petite maison. Ils m’ont donné le coup de pouce juridique nécessaire et j’ai été régularisée. Je dois reconnaître qu’ils avaient raison. Trouver un logement ne suffisait pas pour que je m’en sorte.»

L’accompagnement peut prendre bien des formes. Reprendre une formation, obtenir l’aide du CPAS, en finir avec l’alcool ou les médicaments. Ou parfois tout simplement «récupérer» du stress provoqué le fait de vivre au jour le jour. Clémentine Vasseur est entrée chez Thaïs au hasard d’un stage en psychomotricité. Elle a découvert toute l’importance de travailler sur la dynamique familiale de familles déboussolées dans tous les sens du terme. «Ce sont des familles qui ont souvent eu recours à des tas d’institutions pour leurs enfants (ONE, écoles, hôpitaux). Avec elles, je tente de développer le lien d’attachement avec les enfants.» Clémentine fait des massages aux bébés, apprend aux adultes à se relaxer, à jouer avec les enfants. Le but est aussi de permettre aux parents de se «recentrer» sur eux-mêmes. «C’est un outil que nous expérimentons, explique Michèle Van De Moortele. Il renforce l’image positive des parents.»

Un public plus hétérogène

La grande précarité marque les corps, les esprits. Le service ambulatoire de Thaïs travaille avec un public très différent de celui accueilli dans les maisons d’accueil. «On est moins confronté à l’urgence sociale», explique Marc Tridetti, travailleur social. Mais 72 personnes ont tout de même fait appel à ce service en 2016. Le logement reste toujours la première demande mais elle cache presque toujours d’autres problèmes: assuétudes, alcool (près de la moitié des personnes concernées!), prostitution, problèmes administratifs, de comportements. Pour Marc, «il ne suffit pas d’entendre dire ‘j’ai perdu mon logement’. On doit s’interroger avec la personne quand c’est la dixième fois que cela lui arrive». Trouver un logement pour un public précaire n’est pas chose simple et quand la personne a des problèmes d’alcool, de toxicomanie ou vit de la prostitution, c’est mille fois plus compliqué encore. Thaïs travaille avec d’autres partenaires pour gérer ces problèmes d’addiction. Le travail social en ambulatoire prend du temps. Parfois certains décrochent. «Je les relance une fois, deux fois, explique Marc. S’ils ne reviennent pas, c’est leur responsabilité. Il arrive aussi que des personnes viennent nous retrouver, des mois, des années plus tard, dès qu’elles vivent un nouveau gros problème. C’est même fréquent.»

Au cours des cinq dernières années, Thaïs a vu évoluer son public. Moins d’habitants du quartier populaire dans lequel l’association est installée, beaucoup de Liégeois encore mais aussi de plus en plus de personnes d’origine étrangère. Dans le service ambulatoire, c’est très net, constate Marc Tridetti. La directrice confirme: «Ce sont le plus souvent des personnes qui sortent des structures d’accueil de Fedasil. Mais cela peut être aussi des sans-papiers qui n’ont aucun revenu. Cela réoriente nos pratiques. Nous sommes davantage confrontés à des problèmes culturels, de communication, des difficultés administratives importantes. C’est un défi nouveau que nous devons rencontrer.»

Simone, la Camerounaise, fait partie de ce «nouveau» public. Elle a quitté la maison d’accueil de Thaïs après quelques mois et a trouvé une maison à Sclessin. Le squat est loin, et son premier objectif en arrivant en Belgique, aussi. «Avant, je voulais obtenir l’asile, avoir un droit au séjour mais aussi, un jour, rentrer chez moi. Maintenant, j’hésite. J’ai un enfant belge, des papiers, des revenus et bientôt peut-être un emploi. Le Cameroun s’éloigne. Et Liège… Liège, c’est bien comme ville finalement.»

Thaïs, à gros traits

Thaïs, c’est comme un chandelier à trois branches. C’est une maison d’accueil pour adultes et familles en difficultés qui comprend neuf hébergements. En 2016, 34 adultes et 29 enfants y ont été logés.

C’est aussi un service ambulatoire d’aide aux personnes prostituées et/ou connaissant des problèmes d’alcool, d’assuétudes mais qui cumulent par ailleurs des problèmes de logement et ne peuvent être accueillies dans la structure d’hébergement. Thaïs travaille, dans ce domaine, avec plusieurs autres partenaires et est reconnue par la Fedito wallonne (Fédération des institutions pour toxicomanes) qui a d’ailleurs son siège dans le même immeuble que Thaïs.

C’est enfin une association de promotion du logement (APL) depuis avril 2012. Comme APL, Thaïs a accueilli sept familles (dont 14 enfants) dans cinq logements accompagnés. Une vingtaine d’autres familles ont été suivies en «post-hébergement». Ces logements accompagnés s’adressent à des familles précarisées qui ont aussi besoin d’un accompagnement psychosocial. Neuf personnes travaillent à Thaïs dont 6,5 équivalents temps pleins.

«Dis-moi Google, que faire quand on est un couple SDF?»

Ils portent le même tee-shirt à motifs bleu marine. Tout au long de l’entretien, ils ne vont pas se lâcher la main, comme s’ils avaient peur de se perdre. Lucas et Vinciane (1) vivent en logement accompagné depuis juillet 2017 après avoir vécu en France puis sous une tente dans une cour de ferme. Ils ont un parcours ponctué par la toxicomanie et les problèmes familiaux. Ils ont chacun des enfants de leur côté. Cinq chez les grands-parents de Vinciane, trois chez l’ex-femme de Lucas. «On se connaît depuis l’âge de 15 ans, explique Lucas. On s’est retrouvés.» Et ils ne veulent plus se quitter, pas même pour dormir quelques nuits dans un abri de nuit ou une maison d’accueil. Ils sont ensemble, il faut les accepter tels quels.

Le couple n’a pas connu que l’errance. Tous deux ont loué une chambre chez un particulier à Waremme, mais le propriétaire a voulu récupérer son bien et ils ont dû partir, dans l’urgence. «On avait pourtant un contrat. On aurait dû se battre, je le sais, dit Lucas. Le CPAS nous avait dit ne de pas nous laisser faire. Mais on n’avait pas l’énergie pour le faire. Alors, on a cherché, cherché… Il fallait payer la caution, tout de suite, on ne pouvait pas, et les CPAS auxquels on a fait appel ne voulaient pas non plus nous donner immédiatement l’argent. C’était l’été, alors on a planté notre tente dans la cour d’une ferme.»

Lucas et Vinciane ont aussi essayé de rester dans un vrai camping. «Mais quand on a demandé le prix pour rester plusieurs semaines, juste pour notre petite tente et une prise pour charger le GSM, c’était presque aussi cher qu’un appartement.» Lucas reste un moment silencieux et ajoute: «Je n’aurais pas dû lui dire qu’on était dans la rue. Quand on dit ça, les gens n’ont plus le même regard sur vous. On est jugé.» C’est finalement leur smartphone (et lui seul) qui va les aider. «J’ai tapé sur Google: ‘que faire quand est un couple SDF à Liège?’» Et la réponse, c’était de s’adresser à Thaïs.

«On était tout de même un peu réticents, admet Lucas. Il était écrit que Thaïs s’adressait prioritairement à des prostitué(e)s et toxicomanes mais on était dans l’urgence et j’avais lu qu’on pourrait être hébergé en tant couple. Alors, on a essayé.» Vinciane se souvient: «On a vu l’appartement. Avec des meubles. On n’en revenait pas. C’était magnifique. Je me suis dit: ‘On mérite ça, nous qui venons de la rue?’»

Lucas et Vinciane sentent qu’effectivement, il faut «mériter» la chance qui leur est offerte. «On a joué cartes sur table, reconnaît Lucas. On leur a parlé de tous nos problèmes. Avec Thaïs, il vaut mieux être sincère.» Lucas, qui souffre d’une hépatite, vivait des allocations de mutuelle avant de tout laisser tomber pour partir en France, retrouver son amour de 15 ans. Il a fallu retrouver une existence administrative auprès de la mutuelle, vivre avec les colis alimentaires du CPAS. «Quand Thaïs intervient, tout va toujours plus vite. Ce n’est pas normal. Ce n’est pas parce qu’on est dans la misère qu’on doit accepter de se faire maltraiter par le CPAS.»

Le couple est dans une structure «APL» qui leur laisse plus de temps qu’en maison d’accueil pour «récupérer» et se reconstruire. «On peut rester ici pendant trois ans au maximum. Cela nous laisse du temps mais on sait que nous ne sommes pas dans un logement ‘normal’. On est de passage. On ne connaît pas les gens qui vivent autour de nous. Ils ont leurs problèmes, on n’essaie pas d’établir des contacts. On rêve d’avoir notre ‘chez-soi’ à Liège, de récupérer les enfants. Mais cela passe par un logement pour les accueillir. Et, à nouveau, on cherche, mais ce n’est pas évident. Dans les quartiers ‘bon marché’ comme à Sainte-Marguerite, c’est plein de marchands de sommeil. Heureusement, Thaïs les connaît bien.»

(1) Prénom d’emprunt comme pour tous les autres témoins

 

Myriam: «J’ai connu la drogue, la prostitution. Et je m’en suis sortie»

Myriam utilise beaucoup le mot «tomber» quand elle évoque sa vie «d’avant». Elle est «tombée» sur un propriétaire peu scrupuleux, elle est «tombée» sur le CPAS puis dans la rue. Elle est tombée aussi sur «monsieur», c’est ainsi qu’elle appelle son compagnon actuellement hospitalisé pour alcoolisme. Elle était technicienne de surface, «monsieur» vivait des allocations de mutuelle avant qu’il n’en soit exclu pour des raisons un peu obscures. Vient alors la dégringolade. Chômage, exclusion du chômage, CPAS, perte du logement pour ne pas avoir payé le loyer à temps. Pendant plusieurs mois, Myriam vit avec son compagnon dans une tente dans le parc de la Citadelle, trouve provisoirement une place avec son enfant en bas âge dans une maison d’accueil pour hommes.

Myriam a connu la toxicomanie. Elle s’est prostituée pour faire vivre sa famille. «Monsieur buvait beaucoup, pour plus de 300 euros par mois et je n’avais que 1.156 euros d’allocations comme chef de ménage. Après avoir payé le loyer, il me restait à peine 400 euros, et un bébé, c’est cher», explique-t-elle. C’est Icar, une association spécialisée dans l’aide aux personnes prostituées à Liège, qui a orienté Myriam vers Thaïs. Aujourd’hui, elle vit dans une maison d’accueil gérée par Thaïs à Bressoux. «J’ai un appartement d’une chambre. J’ai tout de ce qu’il faut, même la télévision.» Myriam y vit depuis six mois. Elle sait qu’elle ne pourra pas y rester indéfiniment mais elle est confiante: elle s’en sortira. Sa confiance en l’avenir, c’est d’abord aux travailleurs sociaux de Thaïs et à Cécile en particulier qu’elle la doit. «Avec Cécile, nous avons fait un bilan et établi une échelle du temps. Il y a beaucoup de choses urgentes à régler en même temps.»

La «petite» est scolarisée, il faut à présent s’occuper de la situation administrative de «monsieur», «pour pas que tout soit sur moi», résume Myriam. Car Myriam a beaucoup encaissé dans sa vie et même lorsque Thaïs lui a trouvé un logement, il a encore fallu gérer des situations de crise. «Une nuit, j’ai téléphoné en urgence à Thaïs. J’ai pété les plombs et ils sont venus le lendemain matin pour me voir. J’étais en colère. Je travaillais la nuit en me prostituant et ‘monsieur’ ne faisait rien. Pas même s’occuper convenablement de la petite. Je voulais qu’il arrête de boire, qu’il se soigne. Je n’en pouvais plus physiquement, mentalement. La dispute a éclaté à mon retour vers 2-3 heures du matin. Elle a duré jusqu’à l’aube.»

«Monsieur» est parti en cure de désintoxication. Myriam a maintenant du temps pour s’occuper d’elle, «se poser un peu» et gérer ses problèmes de santé. Elle est désormais aidée par le CPAS «parce que Cécile les a harcelés car sinon ‘ils’ ne vous écoutent pas». Mais cela n’a pas été sans peine. Il a fallu attendre plusieurs mois pour recevoir les allocations auxquelles elle avait droit. «En attendant, Thaïs m’a donné une carte pour aller au resto du cœur. C’était ça ou mendier ou continuer à me prostituer. Aujourd’hui j’ai cessé la prostitution.»

Quand on demande à Myriam comment elle se voit dans cinq ans, la réponse fuse. Elle travaillera dans une association. «Je voudrais entamer une formation dans le social, j’aimerais travailler à Icar. J’ai connu la drogue, la rue, la prostitution. Je montrerai aux autres que l’on peut s’en sortir. Et ce n’est pas un rêve, prévient-elle. Je suis très têtue, j’y arriverai. Pourquoi croyez-vous que je ne suis restée qu’un an et demi dans la rue?» Myriam se tait, contemple ses ongles vernis d’un bleu vif et tend les mains. «Regardez: ce sont des ongles permanents.» Elle tapote ses ongles contre le radiateur. «Cela ne s’écaille pas. C’est Delphine, l’infirmière, qui m’a fait ça. Je n’aurais jamais pu me le payer.» Sa petite fille entre alors dans la pièce, toute contente en nous montrant ses petits ongles rose vif, que Delphine vient de vernir. On admire. Myriam sourit: «Il n’y a pas que le logement. Cela fait du bien de sentir que l’on occupe de moi. Aussi en tant que femme.»

(1) Prénom d’emprunt comme pour tous les autres témoins.

Coralie: «Quand ils m’ont acceptée, j’ai pleuré»

Dans l’appartement, il y a des jouets partout. Ce sont les jouets de Camille, six mois, la dernière des cinq enfants de Coralie. «Les plus grands n’ont jamais vu mon appartement. Je serai fière de le leur montrer.» On la comprend. Cet appartement en maison d’accueil, c’est déjà une fameuse victoire pour cette jeune femme qui parle avec une grande aisance et beaucoup de lucidité de son parcours personnel. Coralie a fait des études d’éducatrice spécialisée mais la toxicomanie lui a fait tout perdre. Notamment la garde de ses enfants placés par les services de protection judiciaire. «J’habitais chez des amis, une fois chez l’un, une fois chez l’autre. Je travaillais au noir. Je prenais de la cocaïne, du cannabis, beaucoup d’alcool. J’avais touché le fond. Si je n’avais pas perdu mes enfants, je n’aurais peut-être jamais compris qu’il était temps de remonter à la surface.»

Quand Coralie tombe enceinte par «accident» de Camille, elle demande à pouvoir entrer en maison maternelle. «J’avais peur d’un refus. On m’avait dit: il y a 17 personnes sur la liste d’attente.» C’est la maison maternelle qui va l’orienter vers Thaïs. Et cette fois encore, Coralie redoute le rejet. «J’ai si souvent demandé de l’aide, en vain. Quand je suis entrée en contact avec Thaïs, quand ils m’ont expliqué leur fonctionnement, j’ai paniqué à l’idée de ne pas être acceptée. Et lorsque j’ai reçu une réponse positive, j’ai pleuré, je me suis effondrée.»

L’appartement, c’est important mais ce n’est pas tout. Caroline en est bien consciente, elle a besoin d’outils pour se reconstruire, elle a besoin des éducateurs de Thaïs, de Sébastien, qui l’accompagne pour voir ses enfants placés, de Caroline, sa «référente», de Clémentine qui lui fait faire des exercices de relaxation. «Cela me fait beaucoup de bien», dit-elle.

Coralie aime le contact avec les autres, cela se voit, cela se sent. «Vous ne venez pas assez souvent», lance-t-elle à Caroline, qui assiste à notre entretien. «Coralie nous demande de lui rendre visite plus d’une fois par semaine. Ce n’est pas le réflexe de la majorité des personnes que nous hébergeons, nous explique Caroline. Mais Coralie est très consciente de ses limites et, même si elle a cessé de consommer de la drogue, elle connaît l’emprise potentielle des addictions. «Je n’aurais jamais pu vivre seule dans un appartement. Ce n’était pas une bonne idée.»

La jeune femme redoute aussi les «amis» du passé. «J’ai tendance à attirer les mauvaises ondes, les mauvaises personnes. J’ai coupé les ponts avec mes anciennes relations.» Elle essaie de s’en créer de nouvelles. Coralie parle avec un plaisir évident du barbecue organisé l’été dernier par Thaïs avec d’autres personnes hébergées, de la journée passée à la mer, de Noël et du repas de fête qui s’annonce. L’association attache visiblement de l’importance à ces moments de convivialité collectifs qui attirent aussi les «anciens». Dans la cage d’escalier de Thaïs, les murs sont d’ailleurs remplis de photos prises lors de ces sorties en groupe et des fêtes. «Moi, plus tard, je continuerai à venir, prévient Coralie. C’est bien de voir par où on est passé.»

On sent Coralie rassurée par ces «rites» qui se sont ainsi créés avec Thaïs. «J’ai tendance à être casanière, reconnaît-elle. Le changement me fait peur.» Le changement, il se construit pourtant pas à pas. Avec des objectifs à atteindre. L’hébergement en maison d’accueil est provisoire mais on perçoit que Coralie repousse un peu l’idée qu’un jour, il lui faudra quitter l’appartement lumineux qu’elle occupe pas loin du siège de Thaïs. C’est la règle et, comme elle le reconnaît elle-même, «il y a un contrat passé avec Thaïs, des conditions que j’accepte sans difficultés».

Et donc il faudra bien franchir les étapes. Comme reprendre des études. La jeune femme voudrait renouer avec ses projets d’avant, devenir éducatrice, de préférence dans un organisme s’occupant de handicapés. Il faut régler ses dettes aussi: plus de 15.000 euros de factures d’hôpitaux essentiellement. Et, enfin, retrouver ses enfants. Convaincre le service de protection judiciaire de lui faire confiance, pouvoir passer plus de temps avec eux. Et leur montrer qu’elle a désormais son «chez-soi» qui pourrait devenir leur «chez-eux».