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Regard critique · Justice sociale

Rond-point Schuman

Le mouvement «My voice, my choice» fait entendre sa voix

L’avortement pour toutes, oui, mais sans argent frais. C’est, en substance, ce qu’a répondu la Commission européenne, fin février, à l’initiative citoyenne européenne (ICE) «My voice, my choice» («Ma voix, mon choix») qui réclame un droit à un «avortement libre, gratuit et sûr» partout dans l’Union européenne (UE), pour toutes les femmes.

Céline Schoen Crochet 24-03-2026 Alter Échos n° 528
(c) My voice, my choice

C’est l’histoire d’une lutte. Une lutte pour un droit. Celui d’avorter en sécurité, partout en Europe. Ce droit a été accordé par la Commission européenne fin février, mais seulement du bout des lèvres. Pour comprendre, il faut remonter au mois de septembre 2025, lorsque le collectif «My voice, my choice» («Ma voix, mon choix») a déposé une initiative citoyenne européenne (ICE) auprès de la Commission européenne, réclamant que le droit à un avortement libre, gratuit et sûr dans l’Union européenne (UE) soit garanti – et ce alors que 20 millions de femmes n’y auraient pas accès sur le Vieux Continent.

Plus précisément, le collectif demandait la création d’un nouveau mécanisme financier européen visant à financer ces avortements, lorsque les femmes ne peuvent pas y avoir accès dans leur propre pays. Selon le collectif, qui se définit comme un «mouvement de copines, de militantes et d’organisations qui ont uni leurs forces pour faire de l’Europe un territoire plus bienveillant», le coût de l’intervention médicale, les frais de déplacement transfrontaliers ainsi que l’hébergement devaient être couverts.

La Commission européenne a rendu son verdict le jeudi 26 février: elle n’a pas créé un nouveau fonds dédié, mais a estimé que des enveloppes existantes, notamment le Fonds social européen plus («FSE +»), peuvent être utilisées par les États membres pour financer des frais d’interruption volontaire de grossesse (IVG) de femmes originaires d’autres États. Aux yeux de l’exécutif européen, «étant donné que l’aide de l’UE peut déjà être fournie relativement rapidement par les États membres disposés à le faire au titre des instruments existants, il n’est pas nécessaire de proposer un nouvel instrument juridique».

Le «FSE +», auquel la Commission européenne propose donc aux États de recourir pour financer certains avortements, est doté d’un budget de 142,7 milliards d’euros pour la période 2021-2027. Son architecture et son enveloppe seront renégociées dans le cadre des négociations du prochain cadre financier pluriannuel (CFP) de l’UE, post-2027. D’un point de vue juridique, «les États membres qui choisissent d’utiliser le ‘FSE +’ pourraient devoir d’abord modifier leurs programmes nationaux ou régionaux afin de couvrir ce type d’action dans le cadre de leurs priorités», précise la Commission. Pour le collectif, c’est donc une victoire en demi-teinte.

Respecter la volonté démocratique

La Slovène Nika Kovač, coordinatrice de la campagne «Ma voix, mon choix», est le visage du collectif. Elle était aux États-Unis en 2022 quand la Cour suprême a annulé l’arrêt Roe v. Wade de 1973, supprimant le droit constitutionnel fédéral à l’avortement et rendant ainsi à chaque État le pouvoir d’interdire ou de limiter l’IVG. «J’ai vu la peur des gens, la douleur. Puis, rapidement, une question s’est imposée à moi: quelque chose de similaire pourrait-il se passer en Europe? Et comment l’éviter?», retrace-t-elle. D’emblée, son ambition a été claire: «Faire en sorte que l’Europe suive un chemin différent et cesse d’être passive à ce sujet.» D’après les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 483.000 avortements dangereux ont lieu chaque année en Europe.

À la tête de l’Institut du 8 mars («Inštitut 8. marec») en Slovénie, Nika Kovač a regroupé autour d’elle un petit groupe d’amis et d’activistes, et son mouvement a grossi, petit à petit. Rapidement, l’option de passer à l’action par le biais d’une ICE a été choisie. Ainsi, comme le permettent les traités de Lisbonne, le collectif a organisé cette initiative qui permet à des citoyens de porter un texte devant la Commission afin de pousser celle-ci à agir. Si une ICE dépasse le seuil requis du million de signatures (en provenance de minimum sept États), alors l’exécutif européen est obligé d’y répondre.

Au total, l’ICE a recueilli 1.124.513 signatures et les «conditions de forme» imposées par les textes européens ont bien été respectées. «Ce que nous voulons est simple: que la Commission reconnaisse l’urgence de traiter le problème, qu’elle respecte la volonté démocratique exprimée par les citoyens européens, et qu’elle apporte une réponse claire et positive», martelait Nika Kovač juste avant le verdict de la Commission.

Nika Kovač
(c)Hladnikm, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons

La date du mercredi 25 février avait d’abord été choisie par l’exécutif européen pour donner sa réponse. Quelques jours avant, elle a repoussé ses annonces d’un jour. Pire, le collectif avait eu, dans la dernière ligne droite, des «échos négatifs» en provenance de la Commission européenne. En clair, les organisatrices étaient persuadées que la réponse de l’institution allait être «non».

Nika Kovač s’en était ouverte aux plus de 17.000 abonnés du compte «myvoicemychoiceorg» sur Instagram, à qui elle a permis de suivre son combat en quasi temps réel à coups de selfies devant le Berlaymont, le quartier général de la Commission sur le rond-point Schuman ou de photos des dirigeants américain Donald Trump, russe Vladimir Poutine ou hongrois Viktor Orban assorties de la légende: «You will not take our future away» («Vous ne nous prendrez pas notre avenir»). Ainsi, le samedi 21 février, vêtue de noir et assise devant un tableau moderne en noir et blanc, Nika Kovač admettait, dans une courte vidéo, que les nouvelles n’étaient pas bonnes: «Nous entendons de sources indépendantes que la réponse de la Commission est formulée de manière négative», expliquait-elle.

La décision de la Commission européenne, quelques jours plus tard, positive bien qu’imparfaite aux yeux de Nika Kovač, a donc rimé avec un soulagement immense. Il faut dire que le collectif n’avait pas ménagé ses efforts pour s’assurer du soutien de la Commission, en ligne comme hors ligne. Une pétition pour pousser l’institution à agir avait été relancée mi-février, tandis qu’à Bruxelles, des autocollants noirs et roses, signés «Ma voix, mon choix», avaient fleuri sur bon nombre de poteaux et de lampadaires dans le quartier européen: «Responsables politiques, on vous surveille: votez pour garantir l’accès à un avortement sûr», pouvait-on y lire.

Une «grande victoire pour toutes les femmes de l’UE»

Côté Parlement européen, bon nombre d’eurodéputés craignaient aussi que la Commission ne balaie d’un revers de main cette ICE. «Cela aurait été intolérable, cela aurait été la meilleure manière de creuser un gouffre insurmontable entre les citoyens et les institutions», explique l’eurodéputée écologiste Mélissa Camara. Dans son bureau à Bruxelles, au 6e étage du Parlement, elle a punaisé une carte compilant les taux d’accès à l’IVG en Europe. La France est en vert foncé, «un très bon score, surtout depuis que le pays a inscrit le recours à l’IVG dans sa Constitution», note Mélissa Camara. La Belgique est en vert un peu plus clair.

Mais d’autres États sont en rouge – comme Malte, le seul pays de l’UE qui interdit l’avortement, ou la Pologne, où son accès est largement restreint. «En Hongrie, on force les femmes qui veulent avorter à écouter le fœtus», soupire Mélissa Camara. L’Italie et la Croatie sont aussi largement pointées du doigt pour ne pas garantir l’accès à un avortement sûr.

En décembre dernier, l’élue normande a voté en faveur d’une résolution du Parlement qui soutient l’ICE «My voice, my choice». Celle-ci a été préparée par la Suédoise Abir al-Sahlani, membre du groupe Renew Europe. La résolution proposait aussi l’instauration de nouveaux fonds et la prise en compte des frais médicaux et des coûts annexes. Malgré tout, Abir al-Sahlani se réjouit de la décision de la Commission et y voit «une grande victoire pour toutes les femmes de l’UE, mais aussi pour la démocratie».

(c) My voice, my choice

Au total, la résolution du Parlement avait été adoptée par 358 voix pour, 202 contre et 79 abstentions. Plusieurs eurodéputés belges ont voté contre cette résolution, à l’image de Liesbet Sommen et Wouter Beke, tous deux membres du groupe chrétien-démocrate du Parti populaire européen (PPE) ou du député du Vlaams Belang Tom Vandendriessche, membre du groupe des Patriotes pour l’Europe. Assita Kanko et Kris Van Dijck, appartenant au groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE), se sont abstenus. Au Parlement à Strasbourg, le groupe CRE avait déployé une gigantesque bannière anti-avortement, montrant un fœtus blanc sur fond bleu: «It’s a life, not a choice» («c’est une vie, pas un choix»).

Après la décision de la Commission européenne, l’eurodéputé conservateur néerlandais Bert-Jan Ruissen a estimé qu’il était «regrettable que l’institution se soit laissée influencer par le lobby ‘Ma voix, mon choix’». À ses yeux, cette décision est «très décevante». Bon nombre d’eurodéputés ont malgré tout applaudi le verdict de la Commission, à l’image de Gálvez Muñoz, présidente de la commission des Droits de la femme et de l’égalité des genres (FEMM) au Parlement européen. «Aujourd’hui, je suis très fière d’être Européenne», avait-elle lancé dans la foulée.

Pour Nika Kovač, le combat continue: «La prochaine étape, maintenant, c’est de s’assurer que les femmes reçoivent bien ce soutien, en pratique.» De son côté, la Commission européenne a présenté le jeudi 5 mars une nouvelle stratégie en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes. Elle couvre la période 2026-2030 et se réfère bien aux acquis obtenus par l’ICE «Ma voix, mon choix».

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