Quand Célestin est né l’an dernier à l’hôpital Delta à Bruxelles, il a reçu du lait maternel d’autres mamans que moi. L’allaitement tardait à «se lancer», disaient les médecins, et pendant que je m’évertuais, sur mon lit d’hôpital, à «stimuler» mes seins avec un tire-lait massif et bruyant, mon bébé buvait de petits biberons de lait fourni par d’autres jeunes mères. Des dons. Car oui, comme le sang, les ovocytes ou la moelle osseuse, le lait maternel peut être «donné» – à condition de respecter des conditions strictes. Mon bébé était né depuis quelques heures à peine, et déjà, j’avais appris quelque chose grâce à lui.
Après la naissance de son fils Mattia, Sara Inal, 32 ans, originaire de Tongres à côté de Liège, a fait don de son lait pendant six mois (c’est le maximum autorisé en Belgique, car, après une demi-année, les propriétés du lait changent). «J’avais une lactation très importante, et pour moi, c’est important d’aider mon prochain. Alors, quand ma cousine m’a parlé de ces dons de lait, je n’ai pas hésité», explique cette mère de deux enfants. Elle s’est rapprochée de la clinique CHC MontLégia à Liège et a entamé les démarches nécessaires – compléter un dossier médical, faire une prise de sang. etc. Ainsi, les surplus de lait non consommés par Mattia ne seraient pas perdus.
Les mères qui donnent leur lait l’extraient avec un tire-lait (acheté ou loué, manuel ou électrique), elles le transvasent dans des poches en plastique qu’elles étiquettent – avec la date du tirage et la quantité. Elles congèlent ces sachets, et les ramènent régulièrement dans une banque du lait, en veillant bien à ne pas rompre la chaîne du froid. «C’est toute une organisation et on pourrait se dire que payer les sachets ou l’essence ne vaut pas le coup, mais en fait, si, c’est utile et motivant», témoigne Sophie Wydooghe, 39 ans, mère de quatre enfants nés entre 2011 et 2025. Le petit dernier se prénomme Manoé, il joue sous son arche en écoutant sagement sa maman.
«C’est toute une organisation et on pourrait se dire que payer les sachets ou l’essence ne vaut pas le coup, mais en fait, si, c’est utile et motivant.»
Sophie Wydooghe, 39 ans, mère de quatre enfants nés entre 2011 et 2025.
Au lactarium, le lait est alors reconditionné, pasteurisé (pour limiter la contamination bactériologique), contrôlé et conservé dans de maxi-congélateurs. Sur la page web du lactarium de la clinique CHC MontLégia, le lait est qualifié de «trésor». Et pour cause, «il peut sauver des vies», rappelle Sara Inal. Les dons de lait profitent le plus souvent aux enfants nés prématurés et qui sont suivis dans l’unité de néonatalogie des hôpitaux. À la maternité, les nouveau-nés comme Célestin en reçoivent si les stocks le permettent. Priorité aux bébés qui ne sont pas nés à terme ou qui ont des soucis de santé.
Une première banque de lait dès 1909
La diététicienne Caroline Hoeters, responsable de la biberonnerie et de la banque de lait de la clinique CHC MontLégia, rappelle que l’étape de la pasteurisation rime forcément avec la «perte de quelques priorités du lait maternel, mais le lait de don reste meilleur que n’importe quel substitut, qui est, dans tous les cas, un produit ultra-transformé». Depuis le début de l’année, elle passe un temps fou à vérifier les numéros des lots de lait en poudre qui franchissent les portes de la clinique. En effet, des laits infantiles provenant de groupes comme Nestlé, Lactalis ou Danone ont été rappelés en masse, à cause de la présence éventuelle de céréulide pouvant provoquer diarrhées et vomissements.
«Les études scientifiques qui montrent les bénéfices du lait maternel ne manquent pas: il est notamment plus digeste que les laits de substitution», abonde sa collègue Anne Vervoort, médecin à la tête du service de pédiatrie de la maternité. Elle insiste: «Tout don de lait maternel est bon à prendre, même un tout petit: il pourra, c’est certain, aider l’un ou l’autre bébé.»
D’après l’Association européenne des banques de lait (EMBA), l’Europe (au sens large – Ukraine, Turquie ou Royaume-Uni compris) disposerait de 282 banques de lait en activité. L’Italie en compterait 39, la France 36, l’Allemagne 31, la Belgique 4. «Dans le Nord de l’Europe, on trouve de très bons élèves. L’organisation de la société y fait que l’allaitement est plus accepté dans les lieux publics. Et on peut plus facilement tirer son lait au travail. Tout cela explique les taux d’allaitement plus élevés, et des dons de lait plus répandus», explique Clair-Yves Boquien, président de l’EMBA et chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE). La Norvège compte 12 lactariums, la Finlande 17 et la Suède 28.
D’après l’Association européenne des banques de lait (EMBA), l’Europe (au sens large – Turquie, Ukraine ou Royaume-Uni compris) disposerait de 282 banques de lait en activité.
«La toute première banque de lait a vu le jour à Vienne, en Autriche, dès 1909», retrace la pédiatre néonatalogue Corinna Gebauer, qui gère la banque de lait de l’«Universitätsklinikum» de Leipzig. En Allemagne, la création de la première banque remonte à 1919, à Magdeburg. «À l’époque, la pédiatre Marie-Elise Kayser avait plus de lait que ce dont avait besoin son propre fils. L’idée de commencer à collecter du lait – pour des bébés dénutris ou qui souffraient de diarrhées – lui est apparue ainsi», explique encore Corinna Gebauer.
Harmoniser les lactariums?
À partir de 2027, l’Union européenne considérera le lait maternel comme une «substance d’origine humaine». Jusqu’alors, il était considéré comme un aliment. Cette nouvelle qualification va avec davantage de contrôle de l’activité des banques de lait. «L’idée, c’est notamment de mettre en place un contrôle de l’activité des lactariums par des auditeurs indépendants», explique Clair-Yves Boquien, qui a suivi de près les négociations du règlement dit «SoHO», pour «substances of human origin». Les dons de lait ne seront pas rendus plus ou moins faciles ou difficiles par ce changement, mais le nouveau règlement renforcera également la traçabilité des dons, de la donneuse jusqu’au bébé qui recevra le lait.
Depuis 2024, Clair-Yves Boquien planche sur le projet «Imagine-HMB», qui vise à publier des lignes directrices pour les banques de lait européennes – que toutes pourraient suivre, pour fonctionner de manière harmonisée.
Devant la «bib», comme elle appelle la biberonnerie de l’hôpital Delta, la pédiatre Aude Helsmoortel se réjouit: en cette mi-février, un nouveau pasteurisateur est attendu d’un jour à l’autre. «Le nôtre a un certain âge, et la cellule de refroidissement nous joue parfois des tours», explique la docteur. Elle ouvre un congélateur: il est plein à craquer. Chaque étage est rempli de flacons de lait qui viendront titiller de très jeunes papilles dans les jours ou semaines à venir. Au total, il y a quatre congélateurs pleins. Les stocks sont hauts. La pédiatre referme vite la porte. C’est donc de là que provenaient les minuscules biberons apportés à intervalle régulier à Célestin pendant notre séjour à la maternité. Mon cœur bat plus fort: merci, les mamans qui ont nourri mon tout-petit!