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Le facteur ne sonnera que trois fois

Les bénéficiaires de la garantie de revenus aux personnes âgées (Grapa) sont priés d’avoir l’ouïe fine et de bonnes jambes pour dévaler les escaliers afin d’ouvrir à temps leur porte au facteur. Depuis le 1er juillet, c’est lui qui contrôle désormais la résidence de ces pensionnés aux très petits revenus.

Les bénéficiaires de la garantie de revenus aux personnes âgées (Grapa) sont priés d’avoir l’ouïe fine et de bonnes jambes pour dévaler les escaliers afin d’ouvrir à temps leur porte au facteur. Depuis le 1er juillet, c’est lui qui contrôle désormais la résidence de ces pensionnés aux très petits revenus.

« 10 h 50. Le facteur sonne. Je descends du troisième étage. Visiblement gêné, il tend une lettre que je dois signer. Il est écrit : le facteur de Bpost vous remet cette lettre en main propre, qui confirme votre présence en Belgique. Vous continuerez à percevoir votre Grapa. Et si je n’avais pas été là ? Je me suis sentie à nouveau redevable et coupable de bénéficier chaque mois d’un revenu qui, sans lui, me jetterait à la rue. » Ce témoignage est celui de Monique sur la page Facebook du « Gang des vieux en colère »1. Et elle n’est pas la seule bénéficiaire de la Grapa à exprimer sa colère ou son désarroi.

La Grapa est une allocation d’aide sociale accordée aux plus de 65 ans qui se substitue au revenu d’intégration sociale ou qui complète les trop faibles pensions. Son montant est de 1.121 euros pour un isolé, 747 pour un(e) cohabitant(e)2. L’octroi de la Grapa est conditionné à une obligation de résidence en Belgique mais depuis le 1er juillet, les règles de contrôle ont changé. Auparavant, le Service fédéral Pensions envoyait, une fois par an, un certificat de résidence qui devait être complété par la commune et renvoyé dans les 21 jours. À défaut, le paiement était suspendu. Désormais, c’est le facteur qui est chargé du contrôle. Il doit vérifier la carte d’identité de la personne âgée, lui remettre la lettre du SFP. Si celle-ci est absente ou ne réagit pas au premier passage, il y en aura un second (pas annoncé bien sûr) et éventuellement un troisième. Le facteur laissera alors un certificat de résidence à remplir dans les cinq jours et à remettre à la commune. Ce n’est pas tout : s’il veut éviter de voir son revenu supprimé pour un mois, le bénéficiaire de la Grapa doit désormais signaler toute absence faite à l’étranger et le faire également s’il part en Belgique pour un séjour de trois semaines. Ce « séjour » belge peut être une hospitalisation…

Facteur contrôleur

« C’est une lamentable régression sociale », estime un collectif de citoyens « Pour la justice sociale et la sérénité des aînés ». Dans une lettre ouverte au ministre MR des Pensions Daniel Bacquelaine3, les signataires (Michel Jadot, président de Solidaris et d’Espace seniors, Philippe Andrianne, secrétaire politique d’Eneo, des avocats, des médecins…) dénoncent une intrusion dans la vie privée, une restriction à la liberté de circulation. « Certaines personnes âgées hésitent à répondre à un visiteur imprévu par prudence ou mauvaise expérience. » Tous n’ont pas l’ouïe fine ou la capacité de se déplacer rapidement pour ouvrir la porte. Et de s’interroger : la prochaine étape, « c’est la puce électronique » ? La principale critique porte sur le rôle attribué au facteur. « Son rôle est de distribuer le courrier, pas de contrôler les gens. » C’est aussi ce qu’estiment plusieurs CPAS qui ont dénoncé cette réforme auprès de leurs représentants. La Fédération wallonne des CPAS a relayé leurs doléances auprès du ministre : « Comment la Poste a-t-elle obtenu ce mandat ? Le facteur est-il devenu un agent assermenté ? Qu’en est-il des bénéficiaires hospitalisés, alités à domicile ? » Les CPAS signalent aussi que de plus en plus souvent les facteurs glissent un avis de passage pour un recommandé ou un colis sans sonner à la porte de l’habitation.

Les gens ont l’impression qu’on leur met un bracelet électronique en leur interdisant de quitter le territoire pendant plus de 29 jours

Pourquoi la Poste ? Bonne question à laquelle celle-ci ne répond pas. Mais le collectif a son explication : « Avec la baisse du courrier, la Poste doit se diversifier. À Ostende, avec le CPAS, elle le fait tout autrement en aidant les aînés de plus de 80 ans. Les facteurs sont formés pour détecter les personnes en situation d’isolement. S’ils constatent des situations de détresse, ils transmettent ces informations au CPAS qui les analyse. »

Daniel Bacquelaine n’a pas encore répondu aux CPAS, mais, le 6 août, il a réagi dans La Libre à la lettre du collectif. L’obligation de résidence a toujours existé, rappelle-t-il. La procédure ancienne obligeait le bénéficiaire à se déplacer à la commune. La nouvelle est plus « efficace » et « le facteur est parfaitement dans son rôle lorsqu’il facilite les démarches administratives des bénéficiaires de la Grapa. […] Son intervention permet de recréer du lien social avec la personne âgée ».

Bracelet électronique

Étrange conception du lien social, très différente de celle qui prévaut à Ostende. Beaucoup de facteurs, qui se plaignent déjà de leur surcharge de travail, ne sont pas à l’aise avec ce rôle d’« indic » qu’on leur demande de jouer, explique Pol Buisseret, pour le « Gang des vieux en colère ». Pour lui, « les agents de quartier sont plus légitimes que les facteurs pour contrôler la résidence d’un citoyen. Il est anormal que des personnes retraitées qui n’ont plus aucune obligation par rapport au marché du travail soient contrôlées à leur domicile sous prétexte que la Grapa est une allocation sociale. On culpabilise ses bénéficiaires parce qu’ils n’auraient pas assez cotisé pendant leur carrière. Mais la pension est un système de redistribution. Nous cotisons tous pour les pensionnés du futur. Les gens ont l’impression qu’on leur met un bracelet électronique en leur interdisant de quitter le territoire pendant plus de 29 jours ». Le « gang » a reçu des témoignages qui montrent le dysfonctionnement de la nouvelle procédure. « Certains n’ont jamais vu le facteur. Notamment parce que des facteurs ne respectent pas la procédure en ne sonnant pas ou ne prévenant même pas de leur passage. » Comment réagir ? Ce n’est pas simple, soupire Pol Buisseret. « Nous avons fait une action devant l’Office des pensions mais, politiquement, électoralement, nous n’intéressons personne. »

Il y a très précisément 104.265 personnes, dont 68.107 femmes (plus de 65 % !), qui bénéficiaient de la Grapa en 2018. Pas de quoi peser parmi les 2,3 millions de pensionnés ? Le « Gang » cherche la solidarité d’autres acteurs sociaux, comme le personnel des maisons de repos, les CPAS, les associations de défense des allocataires sociaux. « Nous ne voyons rien venir du côté des syndicats de la Poste, déplore Pol Buisseret. Pourtant nous avons rencontré pas mal de facteurs très fâchés par ce qu’on leur demande de faire. » La FGTB explique qu’elle s’est opposée à plusieurs reprises à cette mesure de contrôle au sein du comité de direction du SFP et demande au prochain gouvernement de retirer celle-ci. Le prochain gouvernement ? Les bénéficiaires de la Grapa ont intérêt à vérifier les piles de leur sonnette.

  1. « Sous les pavés, le grand âge », portrait du Gang des vieux en colère à lire dans Alter Échos n° 474, juin 2019, Manon Legrand.
  2. Bien qu’elle ne parle pas à proprement parler de « cohabitation », la législation Grapa accorde un taux de base aux personnes qui partagent une même résidence principale, alors que le taux « majoré » est octroyé à celle qui vit seule. Lire : « Colocation : quel impact sur les allocations sociales ? », Les Échos du crédit et de l’endettement, 22 juillet 2019, Nathalie Cobbaut. En ligne : www.echosducredit.be.
  3. Publiée dans La Libre le 1er août 2019.
Martine Vandemeulebroucke

Martine Vandemeulebroucke

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