Alter Échosr
L'actualité sociale avec le décodeur

Santé

Le confinement a verrouillé l’accès aux soins

Où sont passés les malades du cancer? Les bébés? Les personnes souffrant d’hypertension? Le confinement du printemps les a tenus à l’écart des médecins généralistes et des hôpitaux et beaucoup ne sont pas revenus. Le report de soins aura sans aucun doute des conséquences à long terme sur la santé de la population, surtout chez les plus défavorisés.

© Kathleen De Meeûs

Si Stéphane avait pu consulter un ostéopathe en avril, sans doute aurait-il pu éviter une opération. Elle est devenue incontournable, programmée mi-novembre… et reportée fin janvier. Quand le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke (sp.a), a annoncé le 23 octobre le report de toutes les opérations chirurgicales non urgentes, Stéphane a craint le pire, avec raison. Une hernie discale, ce n’est pas une question de vie ou de mort même si c’est très douloureux. Cet employé de 50 ans reconnaît qu’au moment du déconfinement, il a hésité à prendre un rendez-vous à l’hôpital. Il a du mal à qualifier la crainte qu’il ressentait. « Peur d’être mal accueilli, résume-t-il. Mais tout est allé tellement vite ! Je n’ai pu avoir de contact avec le médecin qu’à la fin de ses vacances, en août. C’était déjà un peu trop tard. »

Pascale n’a pas pu passer la mammographie prévue le 4 mai. Le rendez-vous a été annulé, sans même la prévenir, comme si ça allait de soi. Pour Pascale, ce dépistage est important et elle le sait. Il y a des antécédents de cancer du sein dans sa famille et elle-même a été opérée pour une petite tumeur maligne dans le bras, il y a deux ans. Pascale devrait passer cet examen début janvier 2021. « J’avais prévu de faire ça en septembre. Mais l’épidémie a flambé à nouveau dès la rentrée. Tous les jours, on parlait des généralistes débordés par les demandes de tests. Je n’ai pas osé le déranger. » Pascale a fini par se tourner vers un centre de planning familial, mais il lui a fallu presque deux mois pour obtenir un rendez-vous. Son cas n’est pas une « urgence ».

« Tous les jours, on parlait des généralistes débordés par les demandes de tests. Je n’ai pas osé déranger le mien. » Pascale

Pour Pascale comme pour Stéphane, le report de soins à cause du premier confinement n’aura peut-être aucune conséquence. Mais beaucoup de médecins généralistes comme les spécialistes sont inquiets. Trop de patients ont disparu des radars pendant, mais aussi après le confinement : 47 % d’hospitalisations en moins pendant le printemps et, pendant l’été, l’activité est restée de 20 % inférieure à celle de 2019. Plus grave : en matière de dépistage du cancer, le dernier décompte fin septembre montre une baisse de 15 % des diagnostics par rapport à 2019, surtout chez le public cible des plus âgés. C’est 5.000 cas qui sont ainsi passés à côté du système de santé. Une bombe à retardement, craint la Fondation Registre du Cancer.

Une première ligne non franchie

Le report des soins a commencé déjà au niveau de la première ligne, celle des médecins généralistes. La mutualité Solidaris a mené une enquête approfondie en analysant les 2,4 millions de contacts avec les médecins généralistes pendant le premier confinement. Les données proviennent des attestations de soins électroniques. Solidaris a comparé les six semaines avant le 13 mars et les six semaines après le début du confinement (du 14 mars au 25 avril). Résultat ? Les contacts avec les généralistes ont baissé de 62 %, mais les téléconsultations ont permis de réduire cet écart à 26 %. La réaction rapide de l’Inami pour rembourser la téléconsultation a limité la casse.

Le report de soins n’a pas touché tout le monde de la même manière. Depuis plusieurs années déjà, la mutualité socialiste constate que le renoncement aux soins de santé pour des raisons financières augmente et qu’il touche près d’un Belge sur deux en 2020 (contre 36 % en 2015). Ce phénomène concerne surtout les femmes (plus souvent en charge de familles monoparentales), les classes sociales défavorisées, mais aussi, de plus en plus, les classes moyennes. Pendant le confinement, ces catégories sociales sont aussi celles qui ont eu, proportionnellement, le moins de contacts avec les médecins généralistes, note Jérôme Vrancken, analyste de Solidaris et auteur de l’étude : moins 32 % pour les patients vivant dans des quartiers défavorisés, même chiffre pour les BIM (bénéficiaires à intervention majorée). Et chez les moins de 18 ans, la baisse des contacts avec le généraliste atteint même les 73 % ! « Sans doute parce qu’il a fallu délivrer moins de certificats médicaux quand l’enfant était malade, avance Jérôme Vrancken. Mais, de manière générale, ce sont ceux qui faisaient déjà le moins appel à un médecin qui présentent aussi le plus grand écart avec le chiffre moyen des reports de soins. » Un fait rassurant tout de même : les malades chroniques ont proportionnellement moins que les autres diminué leurs contacts avec le médecin.

« J’ai vu des choses catastrophiques avec le retour des patients. Un de mes patients est décédé. Il ne venait pas, il ne voulait que des prescriptions électroniques. » Lawrence Cuvelier, médecin généraliste

Quelles sont les raisons du report de soins ? L’Université de Louvain et Solidaris ont analysé les explications données par les personnes concernées. « Une personne sur deux dit avoir renoncé à des soins de spécialistes pour des rendez-vous pris avant le confinement, constate Sandy Tubeuf, professeure en économie de la santé à l’UCLouvain. Et la première raison, c’est d’abord parce que ces services étaient inaccessibles. » Vient ensuite la peur d’attraper le virus en allant se faire soigner. Sandy Tubeuf relève aussi que près de 39 % des répondants rapportent avoir eu un nouveau problème de santé, pendant le confinement, pour lequel ils ou elles n’ont pas consulté alors que cela aurait été leur réflexe en temps normal. « Les gens ont préféré attendre d’aller mieux ou alors leur médecin leur a demandé de ne pas venir. »

Un report à l’initiative du médecin

Solidaris est allé plus loin dans l’analyse des raisons du report de soins en partant du cas des malades chroniques (diabète, maladies cardio-vasculaires, dépression, asthmatiques…). Comme Sandy Tubeuf, la mutualité relève de fortes différences selon les disciplines médicales. Ce sont surtout les rendez-vous avec les médecins spécialistes qui n’ont pas été maintenus. Dans huit cas sur dix, c’est le médecin qui a annulé la consultation prévue, mais, dans un tiers des cas seulement, un nouveau rendez-vous a été programmé. Même scénario pour les autres professionnels de la santé (kinés, dentistes, radiologie, examens de laboratoire) : 77 % des malades chroniques n’ont pas eu de prestation à la date prévue et 66,5 % n’en ont pas eu du tout, toujours en raison de l’annulation par le professionnel de la santé. Solidaris constate que les plus touchés par ces annulations de soins sont les femmes, les plus jeunes, les personnes qui se disent en mauvaise santé physique et mentale.

Si l’initiative de l’annulation revient très majoritairement au médecin, dans deux cas sur dix, le report s’est fait donc à la demande du patient. La principale raison évoquée est la crainte de contracter le virus, puis la peur de « déranger » le médecin. Mais un bon quart a jugé aussi que « cela pouvait attendre », note Jérôme Vrancken. Et, après le confinement, tous n’ont pas repris rendez-vous. Selon l’étude de l’UCLouvain, un répondant sur deux disait, fin juin, ne vouloir consulter que si « le mal devient très sévère ». Pourtant, dans l’enquête Solidaris, un malade chronique sur cinq (un sur trois pour les plus défavorisés) estime que le report de soins aura des répercussions importantes sur sa santé.

Les consultations à distance ont leurs limites

Lors du déconfinement, les consultations n’ont repris que très progressivement. Entre le 4 mai et le 4 juin, 75 % des consultations ont pu avoir lieu comme prévu, mais, fin juillet, on était encore dans un volume de 10 % inférieur à 2019. Lawrence Cuwelier, médecin généraliste à Bruxelles confirme que « la machine a mis du temps à redémarrer. Les consultations n’ont commencé à revenir à la normale qu’en septembre. J’ai vu des choses catastrophiques avec le retour des patients. C’est le cas des diabétiques, de certains malades chroniques et surtout des patients souffrant de cancer. Un de mes patients est décédé. Il ne venait pas, il ne voulait que des prescriptions électroniques ». « La peur du médecin est encore bien présente, poursuit le généraliste, et plus encore celle du spécialiste. Ils ont peur de contracter le virus, mais aussi peur d’encombrer, de déranger. Je dois bien constater que, depuis le début du mois d’octobre, quand l’épidémie a recommencé à flamber, les gens ont cessé d’appeler pour des problèmes non-Covid. »

« Une personne sur deux dit avoir renoncé à des soins de spécialistes. » Sandy Tubeuf, professeure en économie de la santé à l’UCLouvain

Que faire ? « Les consultations électroniques ne sont pas la panacée », estime Lawrence Cuvelier. Certes, elles ont permis de maintenir le contact avec certains patients. « Mais on ne perçoit pas toujours bien le degré de gravité du mal pour lequel le patient appelle. Actuellement, je travaille à distance et en présentiel. Le plus gros problème, c’est le suivi des malades chroniques, mais aussi de tous ces patients qui se disent ‘ça peut attendre’ et qui n’appellent pas. Nous sommes quatre médecins dans la maison médicale et notre salle d’attente ne permet pas d’accueillir plus de trois patients selon les normes sanitaires. Le fait d’être accueillant au téléphone est essentiel. Nous avons du personnel pour le faire, mais, pour le médecin qui travaille en solo, c’est très difficile de pouvoir répondre sur-le-champ tout le temps. Ce qui est certain, c’est que nous assistons à une vraie dégradation de la qualité des soins, soupire Lawrence Cuvelier. Sans compter les décompensations psychiques ! Les plus fragiles n’échappent pas à la dépression. »

L’impact du second confinement sera-t-il aussi important en matière de report de soins ? Pour le vérifier, Solidaris va reprendre son enquête, mais en partenariat avec les autres mutuelles cette fois. « Je pense tout de même que les choses seront moins graves, avance Jérôme Vrancken. La communication des autorités est tout de même très différente. Au printemps, on disait : n’allez pas chez votre médecin, n’allez pas dans les hôpitaux. » Sandy Tubeuf est du même avis : « Beaucoup de professionnels de la santé (kinés, radiologues…) sont restés accessibles. C’est une énorme différence. »

Revenons à Stéphane et à son opération reportée. Il n’est pas catastrophé. « Je n’aurais pas aimé me retrouver à l’hôpital maintenant et encombrer les professionnels de la santé de ma présence », dit-il. La douleur ? Il a trouvé un bon kiné qui continue à le recevoir. En attendant la guérison en janvier ? « On verra. L’opération ne sera peut-être pas nécessaire si j’ai moins mal. » Stéphane finit par reconnaître que sa décision dépendra aussi de l’évolution de l’épidémie. Le report des soins est un phénomène qui n’est pas près d’être reporté.

Martine Vandemeulebroucke

Martine Vandemeulebroucke

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)