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Migrations

Le collectif Migrations Libres rapporte des témoignages accablants du centre pour demandeurs d’asile de Jalhay

Manque de suivi administratif et médical, insalubrité, réduction du personnel, menaces de la direction et exploitation des résidents. Les témoignages recueillis par le collectif Migrations Libres au centre pour demandeurs d’asile de Jalhay, aux mains de la société Svasta, viennent confirmer les craintes liées aux conséquences de la privatisation de la gestion de l’asile sur les résidents demandeurs de protection. Un enjeu qu’Alter Échos a traité dans plusieurs enquêtes.

21-04-2021
L'un des campings partenaire de Fedasil. © Fedasil.

En octobre dernier, Svasta – coopérative à finalité sociale créée par le groupe hôtelier Corsendonk – s’est vu confier par Fedasil la gestion du centre d’accueil installé sur le site du camping Spa d’Or à Jalhay, propriété de Corsendonk, mais jusqu’alors aux mains de la Croix-Rouge. Externaliser la gestion des centres des demandeurs d’asile pour assurer non seulement la gestion du bâtiment mais aussi le recrutement et l’encadrement du personnel est une « pratique » assez courante ces dernières années, dont on vous parlait en mars dernier dans notre enquête « Flexibilité et rentabilité : l’asile se privatise » (Alter Échos n° 491, mars 2021, par Julie Luong).

Aujourd’hui, sur les 80 centres d’accueil que compte le territoire national, 28 sont gérés directement par Fedasil tandis qu’une majorité est confiée à des partenaires ONG, tels que la Croix-Rouge, Caritas ou le Ciré. Les opérateurs privés, eux, n’ont pas disparu : Svasta (Jalhay et Sol Cress à Spa), Umami (Hasselt), My Assist (Marcinelle) et G4S (Etterbeek, Kalmthout et Liège).

« En 2015-2016, l’argument de Fedasil était de dire qu’on était dans une situation exceptionnelle et que la collaboration avec des opérateurs privés se justifiait par l’urgence, commentait Jessica Blommaert, juriste responsable des questions d’asile au Ciré à Alter Échos. Mais les chiffres des arrivées de 2019 et 2020 ne permettent plus cette justification. »

« S’occuper de demandeurs de protection, ce n’est pas s’occuper de marchandises. Ce n’est pas du gardiennage. L’enjeu de l’accueil, c’est que les personnes qui doivent être protégées obtiennent la protection », rappelait aussi Jessica Blommaert, qui comme d’autres observateurs émettent des craintes quant aux conséquences de ce « business des centres d’hébergement pour demandeurs d’asile » pour les personnes qui y résident.

« Des variables d’ajustement »

Les témoignages récoltés par Collectif Migrations Libres n’ont rien de rassurant à ce sujet. Dans l’article « Centre d’accueil de Jalhay : quand les demandeur.ses d’asile paient le prix de la privatisation » sorti cette semaine sur leur site, le Collectif liégeois – collectif de personnes précaires qui soutient les personnes exilées – rapporte des témoignages accablants sur la gestion de ce centre, provenant « de plusieurs personnes qui travaillaient dans le centre pour la Croix-Rouge et ont passé le flambeau ainsi que de résidents », nous indique l’un des membres du collectif.

« La transition de la Croix-Rouge à Svasta s’est accompagnée d’une réduction du personnel, passant de 30 à 12 travailleur.s.es. »

Manquements dans la distribution du courrier, négligences en matière de soins de santé et diminution du personnel de soins, manque d’accompagnement… « La réduction du personnel a eu un impact direct sur la qualité du suivi des personnes. Les résidents ont l’impression d’être des variables d’ajustement », résume notre interlocuteur.

Une situation qui n’est pas sans rappeler celle d’un centre à Couvin, « The Hell Camp » comme l’avait rebaptisé l’un de ses résidents.

« La transition de la Croix-Rouge à Svasta s’est accompagnée d’une réduction du personnel, passant de 30 à 12 travailleur·ses. De l’ancienne équipe, il ne reste que cinq membres, rapidement réduits à deux, en raison de la nouvelle gestion », lit-on dans l’article. Une situation qui n’est pas sans rappeler celle d’un centre à Couvin, « The Hell Camp » comme l’avait rebaptisé l’un de ses résidents, en 2016, au moment où la société privée Refugee Assist en reprenait les rênes (lire ici). Autre détail intéressant : le directeur de la SCRL Refugee Assist, Peter De Roo, est un ancien du cabinet de Geert Bourgeois (N-VA). À la tête du groupe Corsendonk, propriétaire dudit camping, on retrouve Dominique Nédée, qui a lui, fait un bref en politique. Comme l’évoque Migrations Libres, aux élections fédérales de 2007, on le retrouvait sur la liste de Lijst Dedecker – Libertair, Direct, Democratisch, le parti flamand de droite radicale.

Insalubrité et exploitation

Certains résidents rapportent aussi vivre dans des chalets humides, « qui ne servaient qu’à stocker du matériel lorsque le centre était sous l’égide de la Croix-Rouge » et sans accès direct aux sanitaires. Des résidents se plaignent aussi d’« exploitation ».

« Ils [Svasta] te donnent un papier, ils te disent que tu travailles du lundi au vendredi de 10h à 12h, par exemple, mais ils ne précisaient pas au début le tarif pour les heures. Il y en a qui travaillaient une semaine, et on ne les paie pas, ou alors on les paie 5 euros pour la semaine (…). C’est de l’exploitation ce qu’ils font. Il y a des personnes qui travaillent et elles doivent aller se plaindre pour recevoir leur argent, car elles n’ont pas été payées, c’est humiliant. »

Svasta abuserait également du « service communautaire », autorisé sous certaines conditions – mais « peu encadré légalement et qui a déjà fait l’objet de critiques dans les centres » -, pour aménager son autre centre en projet, à Sol Cress, ancien « village de vacances » qui a connu les belles heures du tourisme social avant de finir criblé de flèches mécontentes sur TripAdvisor. Sol Cress qui appartient au groupe Corsendonk, comme le camping Spa d’Or. Voilà qui risque de ne pas apaiser les tensions entre Fedasil et la ville de Spa au sujet de l’ouverture de ce centre.

Fedasil a rappelé qu’il existe un système de plaintes et de recours pour les résidents. « Sauf que cela passe notamment par la direction du centre, qui menace les résident·es d’interrompre leur procédure de demande d’asile et de les mettre à la rue lorsqu’ils et elles se plaignent… », rappelle le Collectif Migrations Libres.

« C’est pourquoi on a voulu, avec cet article, faire entendre ces personnes mais aussi questionner la pertinence de la marchandisation », conclut l’un des membres du Collectif Migrations Libres.

Le bourgmestre de Jalhay a expliqué avoir lui aussi reçu des « témoignages inquiétants de migrants ».

Fedasil a pris connaissance des révélations de ce collectif mais n’a pas encore réagi. En mars, son porte-parole Benoît Mansy nous assurait : « La société remet une offre de prix et ce prix entre en ligne de compte. Bien sûr qu’ils sont dans une logique financière mais le cahier des charges et les contrôles sont là pour garantir que tout se passe bien. » Le porte-parole de Fedasil justifie aussi ces partenariats par un besoin temporaire de flexibilité et dément toute pérennisation de la formule. Sur les ondes de la RTBF, le bourgmestre de Jalhay Michel Fransolet a expliqué avoir lui aussi reçu des « témoignages inquiétants de migrants » qui confirment les « menaces », ce qui l’a conduit à avertir Fedasil et la police.

Mise à jour :

Suite à l’enquête du Collectif Migrations Libres sur les graves manquements en terme de qualité de l’accueil des demandeurs d’asile à Jalhay (Liège) Fedasil a lancé une enquête interne.
 
“Un suivi rapproché sera effectué et les mesures appropriées seront prises pour s’assurer que les standards d’accueil y soient respectés”, rapporte le communiqué publié ce 23 avril.
 
 

En savoir plus

« Flexibilité et rentabilité : l’asile se privatise » Alter Échos n° 491, mars 2021, Julie Luong.

« Accueil : la privatisation, c’est maintenant ! », Alter Échos n°417, 15 février 2016, Pierre Jassogne.

« Marchandisation de l’accueil des demandeurs d’asile : stop ou encore ? », Alter Échos n°427, 2 août 2016, Marinette Mormont.

« Pluie de plaintes sur Couvin », Alter Échos n°427, 14 juillet 2016, Marinette Mormont.

« Anvers : qui remportera l’accueil des sans-abri ? », Alter Échos n°429-430, 27 septembre 2016, Aubry Touriel.

« Anvers : G4S s’occupera de l’accueil de sans-abri », Alter Échos web, 3 octobre 2016, Aubry Touriel.

« G4S mis à la porte de l’accueil des sans-abri à Anvers », Alter Échos n°447, 26 juin 2017, Aubry Touriel.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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