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Migrations

Accueil des demandeurs d’asile : fini de marchander ?

Chaque mois, Alter Échos replonge dans ses archives pour éclairer une actualité. La question de la privatisation de la gestion des centres pour demandeurs d’asile a refait surface récemment suite aux révélations de conditions indignes dans un centre pour demandeurs d’asile. 

Dans le quartier Sainte-Marguerite à Liège, des demandeurs d’asile sont accueillis sur l’ancien site de la clinique Saint-Joseph. © Sabine Masciarelli — Archives du Groupe santé CHC

Négligences en matière de soins de santé, manque d’accompagnement social et administratif, insalubrité et même menaces de la direction et exploitation des résidents. Les témoignages recueillis par le collectif liégeois Migrations libres au centre pour demandeurs d’asile de Jalhay, installé sur le site du camping Spa d’Or, sont lourds. Sa gestion est passée en octobre dernier de la Croix-Rouge à la coopérative à finalité sociale créée par le groupe hôtelier Corsendonk, qui, en s’engageant sur le marché de l’asile, « a trouvé une occasion peut-être unique de se refaire une santé », écrivions-nous en mars dernier dans une enquête publiée sur les tensions autour de l’ouverture d’un centre d’accueil à Spa, dont la gestion a également été confiée à Svasta (« Flexibilité et rentabilité : l’asile se privatise », n°491).

Le business de l’asile

Externaliser la gestion des centres des demandeurs d’asile pour assurer non seulement la gestion du bâtiment, mais aussi le recrutement et l’encadrement du personnel, est une « pratique » assez courante ces dernières années. « En septembre 2015, face à l’arrivée de milliers de réfugiés en Belgique, Theo Francken, secrétaire d’État à l’Asile et aux Migrations (N-VA), décide de créer 5.000 places d’accueil dans des centres d’hébergement d’urgence. Fait inédit, alors que ce secteur était jusqu’ici chasse gardée du non-marchand (Croix-Rouge, Rode Kruis, Ciré, etc.), il est étendu en partie à des prestataires privés », écrivions-nous en janvier 2018 dans une enquête sur « le business des centres d’hébergement pour demandeurs d’asile » ( n°458). Selon le Ciré, « les chiffres d’affaires des entreprises actives dans le secteur européen se comptent en centaines de millions d’euros », rappelant que les marges bénéficiaires peuvent aller jusqu’à 10 %.

Aujourd’hui, sur les 80 centres d’accueil que compte le territoire national, 28 sont gérés directement par Fedasil tandis qu’une majorité est confiée à des partenaires ONG. Les opérateurs privés, eux, n’ont pas disparu : Svasta (Jalhay et Sol Cress à Spa), Umami (Hasselt), My Assist (Marcinelle) et G4S (Etterbeek, Kalmthout et Liège).

« En 2015-2016, l’argument de Fedasil était de dire que la collaboration avec des opérateurs privés se justifiait par l’urgence, commentait récemment Jessica Blommaert, juriste responsable des questions d’asile au Ciré dans nos pages. Mais les chiffres des arrivées de 2019 et 2020 ne permettent plus cette justification. » « S’occuper de demandeurs de protection, ce n’est pas s’occuper de marchandises. Ce n’est pas du gardiennage. L’enjeu de l’accueil, c’est que les personnes qui doivent être protégées obtiennent la protection », rappelait-elle aussi.

Suite à l’article de Migrations libres, Fedasil a lancé une enquête interne.

Manque de personnel

« La réduction du personnel (de 30 à 12 travailleurs) a eu un impact direct sur la qualité du suivi des personnes. Les résidents ont l’impression d’être des variables d’ajustement », dénonce Migrations libres. Une situation qui n’est pas sans rappeler celle d’un centre à Couvin, « The Hell Camp », comme l’avait rebaptisé l’un de ses résidents en 2016 au moment où la société privée Refugee Assist en reprenait les rênes (« Pluie de plaintes sur Couvin », n°427).

En 2016, le directeur régional de Fedasil reconnaissait : « Nous avions fixé des obligations de résultat, nous devrons à l’avenir aussi fixer des obligations de moyens […] Les centres privés ont tendance à engager moins de personnel que les centres de la Croix-Rouge ou de Fedasil » (« Marchandisation de l’accueil des demandeurs d’asile : stop ou encore ? », n°427).

Les récentes révélations sur Jalhay révèlent que ce cadre plus strict se fait attendre. Suite à l’article de Migrations libres, Fedasil a lancé une enquête interne. « Un suivi rapproché sera effectué et les mesures appropriées seront prises pour s’assurer que les standards d’accueil y soient respectés », a annoncé Fedasil.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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