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Santé

Isabelle Godin : « Derrière les chiffres, il y a des mal-être et des questions d’avenir qu’il faut prendre en compte. »

Alter Échos avait rencontré Isabelle Godin en avril dernier au début du confinement, nous la retrouvons un an plus tard, pour tirer un premier bilan de la crise sanitaire. Cette socio-épidémiologiste, professeure à l’École de santé publique de l’ULB, pose un regard à la fois sociologique et historique sur la gestion actuelle du Covid-19, à l’aune des épidémies d’autrefois.

26-03-2021

Relisez l’interview d’Isabelle Godin il y a un an dans l’AÉ483 (avril 2020).

Alter Échos : En quoi l’épidémie que nous traversons est-elle exceptionnelle ?

Isabelle Godin : La situation est exceptionnelle non pas par son impact sur la mortalité, qui s’élève à un peu plus de 22.000 morts en Belgique, mais par les mesures prises par les gouvernements. C’est la première fois que la société dans son ensemble, en tout cas avec cette amplitude, ferme les frontières de l’intime et du foyer. Les mesures sont peut-être plus coercitives et plus nombreuses qu’autrefois, parce qu’elles sont mieux acceptées. Dans les années 1960, lors des épidémies de grippe, il n’était pas question de tout fermer. Il y avait des recommandations et on conseillait de porter des masques, mais il n’y avait pas d’isolation de cette manière-là. Aujourd’hui, on assiste à une nouvelle manière de prendre en charge le « mal ». Une autre spécificité à la crise aujourd’hui, c’est que l’on est dans un monde beaucoup plus globalisé. En quelques mois, la planète entière a été contaminée.

AÉ : Qu’est-ce que la crise nous apprend sur notre modèle social ?

IG : La crise que l’on vit montre les failles de notre système, qui est un système à deux vitesses. Le Covid-19 a été un révélateur, mais aussi un amplificateur des inégalités sociales. La pandémie a mené à une polarisation des postures. En 2020, dès le début de l’automne, lorsque les premiers vaccins sont arrivés, on a constaté qu’une partie importante de la population n’adhérait pas à la vaccination, pas seulement en Belgique, mais aussi aux États-Unis et au Royaume-Uni. On peut distinguer trois cas de figure : les hésitants à la vaccination, ceux qui la refusent et ceux qui l’acceptent. Parmi ceux qui se positionnent contre le vaccin, on retrouve une surreprésentation des personnes situées en bas de l’échelle sociale et qui sont issues de l’immigration. En Belgique, une partie de la population est réfractaire parce qu’elle a une défiance vis-à-vis du système de santé de manière générale. L’expérience de ces personnes leur montre qu’elles ne sont pas toujours bien reçues ou écoutées dans ces institutions.

« On ne peut pas faire un choix entre la santé et l’économie, il faudra pouvoir combiner les deux. »

AÉ : Constate-t-on une perte de confiance des citoyens dans les institutions ?

IG : Je dirais qu’il y a eu énormément de changements depuis le début de l’épidémie. Lors de la première vague, il n’y a pas eu de défiance par rapport au système de soins de santé. Cependant, le public avait des attentes et des interrogations très fortes vis-à-vis des pouvoirs publics. Les politiques ont dû travailler de manière étroite avec des scientifiques que l’on a proclamés « experts-Covid » alors que personne n’était expert du virus à ce moment-là, c’était nouveau. Les dernières grandes épidémies touchant potentiellement l’ensemble de la population, datent des années 1960. Tous les scientifiques experts de ces années-là sont à la pension ou décédés. Le politique a dû composer avec le corps scientifique, les décisions ont dû être prises très rapidement et probablement dans un contexte qui n’avait anticipé ni l’ampleur, ni la gravité, ni la rapidité de l’épidémie. Progressivement, les choses ont changé, des critiques vis-à-vis du gouvernement ont commencé à émaner, concernant le manque de prévoyance, la pénurie de masques, etc… Cette défiance est ensuite devenue un repli de l’intérêt vers soi. Après la première réaction de panique et d’inquiétude, chacun s’est senti menacé, à juste titre, pour son avenir, son travail, son diplôme…

AÉ : La gestion de la pandémie a mis le focus particulièrement sur les chiffres (nombre de lits disponibles, nombre de personnes contaminées et taux de mortalité), est-ce un phénomène nouveau ?

IG : Les modèles statistiques et épidémiologiques que nous avons aujourd’hui, ont été développés il n’y a pas si longtemps, au XIXe siècle avec les débuts de l’épidémiologie. On n’a donc pas énormément de recul. L’interprétation des chiffres n’est jamais parfaitement objective, on reste des êtres humains quand on travaille avec des chiffres. Pourtant, il est primordial de se baser sur des chiffres, parce que sinon on risque de tomber dans l’arbitraire. Actuellement, les chiffres qui sont là, sont indiscutables et indiscutés. Attention, il faut savoir les comprendre, les contextualiser et les interpréter, sans pour autant tout faire reposer sur eux, au risque de nier le rôle de l’humain dans la pandémie. Derrière les chiffres, il y a des mal-être, des situations dont les conséquences seront encore visibles dans plusieurs années et des questions d’avenir qu’il faut également prendre en compte.

AÉ : Il y a une forte tension entre l’économie et la santé dans la gestion de la pandémie. Est-ce nouveau ?

IG : Lors des grandes épidémies, des choix ont toujours été opérés entre la santé et l’économie. En 1720, un bateau, le Grand-Saint-Antoine, devait accoster à Gênes, en Italie. On savait qu’il y avait la peste à bord. Malgré le fait que ce bateau regorge de richesses (soieries, étoffes, pierres précieuses), les Génois ont pris la décision de ne pas le faire accoster. Ils ont fait le sacrifice de l’économie pour la santé. La ville de Marseille a laissé accoster le bateau, en mettant les gens en quarantaine, mais la quarantaine a été mal respectée et la peste est arrivée à Marseille. Il y a toujours eu cette dualité entre santé et économie. L’économie, c’est une circulation de l’argent et des biens, mais aussi des épidémies. Nos modèles économiques se basant sur l’échange, ce n’est pas possible de vivre en autarcie, une économie enclavée, c’est une économie morte. Il faudra pouvoir combiner les deux, on ne peut pas faire un choix entre la santé et l’économie.

« Si ce n’est pas la seule, la vaccination reste l’une des principales portes de sortie de la pandémie. »

AÉ : Comment s’est déroulée la mise au point du vaccin, comparé au processus habituel ?

IG : Habituellement, créer un vaccin prend du temps, même si on a fait beaucoup de progrès. Grâce à la vaccination, on a pu éradiquer la variole par exemple, qui n’existe plus qu’en laboratoire, la polio a elle aussi, été presque éradiquée, elle subsiste encore malheureusement dans des pays à faibles et moyens revenus. La mise au point des vaccins suit différentes phases, qui jusqu’à présent, se succédaient. De tests en laboratoire, puis sur des très petit nombres de sujets, on fait des essais cliniques, c’est-à-dire qu’on vaccine une partie de la population et on donne un placebo à d’autres. On suit ces échantillons de population et lorsque l’on voit qu’il n’y a pas d’effets secondaires, on donne l’autorisation. Enfin, on entre dans la phase de production pour ensuite mettre le vaccin sur le marché. Ici, vu l’urgence de la situation, dès que les protocoles de vaccination ont été publiés, on a commencé la demande d’autorisation. Même si on savait qu’on n’était pas prêt, certains avaient déjà lancé des usines de montage et de production, avec un risque financier important. Il y avait des coalitions internationales qui étaient là pour financer ce développement. On a pu aller beaucoup plus vite parce que les zones de production étaient dans les starting-blocks. Les populations enrôlées dans les essais cliniques étaient beaucoup plus nombreuses que d’habitude. Si ce n’est pas la seule, la vaccination reste l’une des principales portes de sortie de la pandémie. Pour la production des vaccins, on a pu aller plus vite, sans faire aucune concession sur les protocoles de qualité. Reste évidemment la question de la disponibilité, de l’acheminement et de la distribution.

« On a la preuve maintenant que la toute-puissance de la modernité par rapport aux catastrophes sanitaires, c’est un leurre. »

AÉ : Qu’est-ce que la pandémie peut avoir comme conséquence sur la gestion des épidémies dans le futur ?

IG : Sur le plan sociétal, c’est l’occasion de revoir nos modèles économiques libéraux et générateurs d’inégalités. Une société inégale ce n’est pas une société en bonne santé. Cette crise peut permettre d’amorcer un tournant et d’adhérer plus concrètement aux objectifs de développement durable. Cette crise sanitaire est une conséquence directe de l’humain qui grignote sur les réservoirs naturels que sont la faune et la flore, avec les risques de passage des virus des animaux vers l’humain. Il faut prendre ce virus comme une opportunité, même si je crains qu’une fois la page tournée, on retourne dans nos travers… Maintenant que l’on sait que ça peut arriver, il faut très rapidement pouvoir déployer une réponse adéquate, par une meilleure gestion des stocks et une vision proactive tout en étant solidaire. Cette crise doit nous apprendre à anticiper d’autres façons d’organiser nos systèmes de santé, de pouvoir mieux rémunérer ses travailleurs, d’avoir une meilleure concertation en termes de stratégie internationale. Enfin, il faut qu’on puisse avoir un peu de modestie par rapport à l’anticipation du futur. On a la preuve maintenant que la toute-puissance de la modernité par rapport aux catastrophes sanitaires, c’est un leurre.

Adeline Thollot

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