Alter Échosr
L'actualité sociale avec le décodeur
© Flickrcc bradhoc

2008, Texas. Un sans-abri est condamné à 35 ans de prison pour avoir craché sur des policiers en train de l’arrêter. Ce qui justifie l’étendue de la peine ? L’emploi d’une « une arme meurtrière »… sa salive. Ce sans-abri était séropositif1. À de nombreuses reprises, aux États-Unis et ailleurs dans le monde, les acteurs judiciaires ont pris depuis les années nonante des décisions parfois ahurissantes et ne se fondant dans certains cas sur aucune base scientifique afin de contrer la « menace » du VIH/sida. Ces décisions résonnent étrangement avec l’actualité – malgré les divergences évidentes entre les deux épidémies. En Belgique aujourd’hui, les dispositions réglementaires liées à la crise sanitaire se sont invitées dans les prétoires (lire « Snelrecht, par temps de Covid »). Près de 148.000 dossiers ont été ouverts dans les parquets depuis le mois de mars à l’encontre de personnes qui ont enfreint les « règles Covid ». Des personnes « qui crachaient, ne respectaient pas le couvre-feu ou l’interdiction de rassemblement », a précisé, à l’agence Belga, An Schoonjans, du Collège des procureurs généraux.

La similarité des mesures mises en place n’a pas échappé aux acteurs travaillant autour de la question du VIH/sida. Dès le printemps dernier, la Coalition canadienne pour réformer la criminalisation du VIH (CCRCV) tirait la sonnette d’alarme. « La criminalisation des maladies et des infections, bien qu’elle puisse apporter un sentiment de sécurité, de protection et de confort à certaines personnes, est en fin de compte une mauvaise politique de santé publique », déclarait-elle2. Car s’il est bien une leçon tirée par ce secteur, c’est que la criminalisation entrave les comportements de prévention et renforce les inégalités sociales en touchant – voire en visant – les plus vulnérables d’entre nous3.

Même constat dans un autre champ de la santé. Depuis des décennies, les professionnels qui accompagnent les usagers de drogues relèvent que la criminalisation, au motif de protéger leur santé, la fragilise : elle incrimine les plus précaires, empêche le contrôle de la qualité des produits, érige des barrières dans l’accès aux soins et suscite la stigmatisation et l’autodévalorisation (lire « Loi de 1921 sur les drogues : un centenaire à ne pas célébrer »). La honte. C’est aussi ce sentiment qui a conduit des familles entières – qui s’étaient toutes rendues au même mariage – à ne pas contacter leur médecin pour se faire dépister du Covid-19, découvrait-on dans notre numéro de décembre4.

Penser cette crise aujourd’hui, réfléchit la chercheuse Vanessa Nurock (Laboratoire d’études de genre et de sexualité – Legs, Université Paris-8), « c’est passer du concept de responsabilité substantielle – qui nous engage à penser dans les termes d’une relation unilinéaire de cause à effet et à blâmer des fautifs – à celui de responsabilité relationnelle ». Une responsabilité relationnelle où « l’on envisage plutôt le réseau de relations et d’interconnexions qui a rendu possible un problème systémique, en l’occurrence cette pandémie. Une telle approche […] nous engage à mener des actions collectives pour gérer ces problèmes, et non à chercher des coupables ou des boucs émissaires » 5.

Dans le secteur de la prévention du VIH comme dans celui des assuétudes, les travailleurs ont aussi compris l’importance de la parole et l’implication des usagers pour réfléchir aux services et aux politiques de santé. La philosophe Isabelle Stengers, interrogée dans ce numéro (lire « Isabelle Stengers : contre la démocratie pastorale, la démocratie problématisante »), ne dit pas autre chose : « Il faut s’engager à passer d’une démocratie pastorale à une démocratie problématisante, qui cultive l’art de travailler les problèmes jusqu’à ce qu’ils fassent sens en commun. » Ne serait-il pas l’heure de confronter les expériences – physiques et psychiques –, les récits et les visions du monde de chacun afin d’imaginer une santé en commun ? C’est en tout cas ce que suggère la lecture de notre dossier…

  1. « La criminalisation de la transmission du VIH : une piètre politique de santé publique », Revue VIH/sida, droit et politique, Réseau juridique canadien VIH/sida, vol.14, n°2, décembre 2009, Edwin Cameron.
  2. Dans sa « Déclaration sur la relation entre Covid-19 et criminalisation », en ligne sur http://www.criminalisationvih.ca/
  3. Lire notamment « Du sida au Covid-19. Les leçons de la lutte contre le VIH », La vie des idées, 2 octobre 2020, Charlotte Pézeril.
  4. « Le grand méchant Covid et les trois maisons médicales », Alter Échos n°489, décembre 2020, Julien Winkel.
  5. « Vanessa Nurock : ‘En adoptant la logique du care, on se défait du fantasme de maîtrise absolue’ », Philosophie magazine, 14 janvier 2021, Anne Robin.
Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice web, contact freelances, journaliste (social, santé, logement).

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