Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Social Décalé

Cora, rayon souvenirs

Le 31 janvier, sept hypermarchés Cora ont définitivement fermé leurs portes en Wallonie et à Bruxelles. Quelques semaines plus tôt, un jour pluvieux de décembre au Cora de La Louvière, on se préparait à la fin imminente d’une «institution» pour la clientèle, d’une «famille» pour le personnel.

(c) Le Sharkoïste, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons

Immenses, rouges et ternes, les quatre lettres surplombent l’étendue de béton mouillé, quadrillée de places de parking et bordée d’un archipel de magasins, au centre duquel se dresse le Cora. En ce lundi gris de décembre, les quatre lettres vivent leurs dernières semaines. Le 31 janvier, l’hypermarché installé dans la région depuis 1970 fermera définitivement ses portes, après que la direction des magasins a annoncé, en avril dernier, la fermeture de sept de ses enseignes en Belgique (dont cinq en Wallonie).

À l’intérieur du colosse de la grande distribution, l’ambiance n’est pas moins morose que dehors. Aux offres du Black Friday et de la Saint-Nicolas s’ajoute une «liquidation totale» faisant chuter les prix jusqu’à -90% et ayant vidé des rayons entiers de leurs produits. Plusieurs zones du magasin sont bloquées d’accès, déjà en travaux. Au milieu des rayons de jouets et décorations de Noël à moitié prix, quelques parents errent à la recherche de bonnes affaires.

Le 31 janvier, l’hypermarché installé dans la région depuis 1970 fermera définitivement ses portes, après que la direction des magasins a annoncé, en avril dernier, la fermeture de sept de ses enseignes en Belgique (dont cinq en Wallonie).

Un homme surgit d’une double porte automatique qui laisse entrevoir l’entrepôt du magasin. Il fait partie des quelque 200 employés de l’hypermarché louviérois qui perdront bientôt leur boulot. Employé chez Cora depuis 35 ans, cette fermeture, il la vit forcément «mal, comme tout le monde». D’autant que l’homme, âgé de 58 ans, se dit peu optimiste quant à ses chances de retrouver du travail, malgré la mise en place d’une cellule de reconversion[1] pour les futurs ex-employés du Cora. Mais pas le temps de s’épancher davantage, il faut retourner travailler. «Beaucoup de collègues sont déjà partis, ils ont trouvé du travail ailleurs»; alors, malgré le recours à des intérimaires et des étudiants, la charge de travail se fait de plus en plus lourde pour celles et ceux qui restent – surtout à l’approche des fêtes de fin d’année.

L’une de ses collègues, croisée quelques minutes plus tard au rayon produits laitiers, confirmera que 23 collègues sont partis rien qu’au mois de novembre – «et beaucoup plus depuis l’annonce de la fermeture en avril».

Alexia, elle, fait partie des intérimaires recrutés ces derniers mois. Bonnet vissé sur la tête, sa petite silhouette énergique s’échine à décharger des palettes d’assouplissant. Elle a beau avoir été récemment engagée, elle n’en est pas moins touchée par la fermeture du Cora, une «institution» qu’elle fréquente «depuis toujours» avec ses grands-parents: «C’est le lieu qui concentre tout. On le voit d’ailleurs avec les clients, ils sont vraiment touchés.»

La fin d’une famille…

De part et d’autre du comptoir de charcuteries et de fromages, long d’une dizaine de mètres, vendeuses et clients prennent le temps de deviser joyeusement tandis que des paquets de fromages à raclette, de viande séchée et d’autres gruyères et saucissons passent de mains en mains. Melissa travaille au Cora depuis 25 ans: c’était son tout premier job et elle ne l’a jamais quitté. «C’est une famille ici, on est tous très proches, confie-t-elle. On ne s’attendait pas à un tel soutien de la part de la clientèle, ils sont très tristes. Ici, au comptoir, les clients se demandent où ils vont aller après. Ils espèrent qu’il y aura un au futur Delhaize [l’entreprise Mitiska, qui a racheté les murs des galeries Cora, a annoncé l’ouverture d’un Delhaize à la place de l’hypermarché, accompagné d’autres enseignes comme Dreamland ou Kiabi, NDLR], certains pensent même qu’ils nous retrouveront derrière…»

À La Louvière, nous dit-on, beaucoup connaissent «quelqu’un qui a travaillé au Cora», cet épicentre du tissu économique local. C’est le cas de Marie-Line, qui fait ses courses ici depuis 1978 et compte plusieurs personnes dans son entourage proche qui y ont travaillé. Un même mot revient dans sa bouche: «C’est une institution.» Si la loyauté pousse cette élégante retraitée à venir encore y faire ses courses, c’est en dépit de l’atmosphère morose qui règne dans les rayons: «C’est triste de vivre ces derniers moments. Ça plombe vraiment l’ambiance. Et eux, qu’est-ce qu’ils vont devenir?, se demande-t-elle en jetant un regard aux membres du personnel autour d’elle. Ça a été un coup de tonnerre quand ils ont annoncé la fermeture. Tout le monde avait une tête jusqu’à par terre dans le magasin dans les jours qui ont suivi.»

… et d’un modèle

Même à quelques semaines de sa fermeture définitive, le Cora attire encore de nouveaux clients. Comme ce couple de retraités carolos, qui découvre pour la première fois les rayons du supermarché aux proportions pharaoniques. «Je ne sais pas si je vais retrouver la sortie», plaisante la femme. La fin du Cora, pour eux, renvoie surtout à la fin d’un modèle. «C’est dommage pour le magasin, mais, en même temps, nous, on privilégie les petits commerçants», avance le mari. Bavard, le couple entame une discussion sur la détérioration de la qualité de nos aliments, ces pesticides qu’on ingère malgré nous, les polluants éternels qu’on retrouve partout… Problèmes modernes auxquels les supermarchés «à l’ancienne» sont, d’une certaine façon, associés. «Et puis, il y a vraiment une abondance de magasins de nos jours… Chez nous, sur la route de Beaumont, c’est hallucinant le nombre de magasins d’alimentation qu’il y a sur un tronçon de cinq kilomètres.»

À La Louvière, nous dit-on, beaucoup connaissent «quelqu’un qui a travaillé au Cora», cet épicentre du tissu économique local. C’est le cas de Marie-Line, qui fait ses courses ici depuis 1978 et compte plusieurs personnes dans son entourage proche qui y ont travaillé. Un même mot revient dans sa bouche: «C’est une institution.»

Des propos qui font écho à ceux de Melissa, la vendeuse du comptoir de fromages et de charcuteries croisée plus tôt: «Le modèle change: plutôt que de faire de grosses courses une fois par semaine, on va devoir s’adapter à ce nouveau modèle, qu’on nous impose en quelque sorte, c’est-à-dire faire de plus petites courses, un peu tout le temps, et vite, vite, vite.»

Si le Cora vit ses derniers moments, la galerie commerçante qui l’entoure reste, elle, bien vivante. Les annonces faites par Mitiska sur le pouvoir d’attractivité du futur visage du shopping ont visiblement suffi à rassurer les commerçants. Dans un café de la galerie où le temps semble s’être figé – banquettes de similicuir rouge, paquets de grills sur le comptoir et bières spéciales à midi –, un couple de clients du Cora, la bonne soixantaine, sirote un café après avoir fait ses courses. Ancien travailleur chez Caterpillar, monsieur est un «syndicaliste convaincu»: «Les fermetures, ça me connaît!» Et celle du Cora, «grand pourvoyeur de main-d’œuvre», est assurément un coup dur pour la région. Mitiska annonce bien la création du même nombre d’emplois que ceux perdus, grâce à l’ouverture de nouveaux magasins… «Oui, mais à quelles conditions?», soulève le sexagénaire, inquiet de la précarisation croissante des conditions de travail dans la société.

[1] Les cellules de reconversion réunissent le Forem et les syndicats pour accompagner les employés licenciés à la réinsertion professionnelle

Clara Van Reeth

Clara Van Reeth

Journaliste et contact freelances, stagiaires et partenariats

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)