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Claire Geraets : la médecine comme engagement politique

Claire Geraets est médecin et militante. Et elle ne pourrait être l’un sans l’autre. D’autant qu’elle a pu constater que, parfois, il vaut mieux parler politique que prescrire descalmants.

03-09-2010 Alter Échos n° 300

Claire Geraets1 est médecin et militante. Et elle ne pourrait être l’un sans l’autre. Le souffle contestataire de mai 68 porte sa vocation de médecingénéraliste pour le peuple. Un engagement quotidien, dans sa maison médicale de Schaerbeek et au Parti du travail de Belgique. Parce qu’il vient un jour où il vaut mieuxparler politique que prescrire des calmants !

Chaussée de Haecht, en plein cœur de Bruxelles. La maison médicale est située au beau milieu des quartiers populaires de Saint-Josse et de Schaerbeek.

À l’intérieur, les murs blancs de la salle d’attente sont ornés de grands dessins colorés. Une femme voilée attend, assise. Un jeune homme, debout, tousse toutson soûl.

La silhouette élancée de Claire Geraets se découpe dans l’embrasure de la porte. Jeans et chandail léger. Pas de chichi ! Je la suis, à grandes enjambées,jusqu’à son cabinet. Claire est ici chez elle. Cette maison médicale, elle l’a fondée il y a bon nombre d’années déjà. Et elle l’a appelée « laClé », pour « Centre de lutte pour l’égalité ». Tout est dit !

Le souffle de mai ’68

Derrière son bureau, baigné de la lumière d’une grande baie vitrée, Claire se souvient. Fin des années septante. L’esprit de mai ’68 souffle encore sur lesétudiants frais émoulus de médecine. L’époque était à la remise en cause de l’establishment, à l’avènement d’une médecine plus ouverte,qui n’a plus le monopole de la connaissance et de la prise en charge. Une médecine qui fonctionne avec des équipes multidisciplinaires non hiérarchisées. Des idéesqui feront d’ailleurs naître les premières maisons médicales.

Claire Geraets n’hésite pas et débute sa carrière de jeune médecin généraliste dans une maison de quartier près de la gare du Nord. Une maison dequartier issue des luttes contre le plan Manhattan qui a secoué cette zone de Bruxelles. Voilà qui fait sens, pour Claire, qui pose ainsi un premier choix déterminant dans sa viede médecin.

« Pour moi, c’était important de commencer dans une maison de quartier car cela permettait de remettre les soins de santé à leur juste place, c’est-à-dire au seind’autres activités », souligne-t-elle.

De fait, l’association qui gère la maison organise, par exemple, des cours de français pour les familles immigrées et des écoles des devoirs. Claire Geraets est lepremier médecin à rejoindre l’équipe. Très vite, les femmes – pour la plupart issues de l’immigration – lui demandent de suivre leur grossesse et d’accompagnerleur accouchement. Elles souhaitent en effet être suivies par une femme. Or, à l’époque, la plupart des gynécologues sont des hommes.

Accompagner les femmes

Pendant dix ans, avec son équipe, Claire Geraets accomplit un important travail d’accompagnement à la grossesse et à la naissance, sensibilisant à la kinépré- et post-natale et à l’allaitement maternel.

Durant ces années, réfléchissant aux changements de société et aux leviers pour la faire évoluer, Claire Geraets se fait membre du Parti du travail deBelgique (PTB). Nous sommes alors au début des années ’80. Les maisons médicales de Médecine pour le peuple – qui concrétise l’action du PTB dans les soins desanté – existaient déjà, tant au Nord qu’au Sud du pays. Mais Claire Geraets n’est pas prête à changer de lieu de travail pour aller rejoindre l’une d’entreelles.

Un événement amènera pourtant Claire à bouger : la guerre du Golfe. La médecin s’implique fortement dans les mouvements de solidarité vis-à-vis del’Irak.

« J’ai vu arriver à la consultation beaucoup de personnes d’origine arabe qui étaient malades du déclenchement de cette guerre », se remémore Claire Geraetsavec émotion. « Les gens regardaient CNN toute la nuit et venaient à la consultation parce qu’ils en étaient malades », poursuit-elle, la gorge nouée.

Discuter politique plutôt que prescrire des calmants

Pour Claire le choix devient évident : « Ou bien je prescris des calmants à tout le monde, ou bien je parle politique en consultation. » C’est à cetteépoque, et pour la première fois, qu’elle commence à parler politique en consultation.

Pour Claire, il devient évident que c’est avec le PTB qu’elle peut faire le lien entre les conditions de vie qui sont imposées aux gens et les résultats sur leur santé.Elle décide alors de travailler pour une maison médicale de Médecine pour le peuple. Son équipe n’est pourtant pas prête à un tel changement.

Le grand saut

Ce n’est pas cela qui freine Claire, qui se lance donc dans la mise sur pied d’une autre maison médicale. Celle-ci voit le jour en 1992 à Schaerbeek. Un choixdélibéré, explique Claire Geraets, car les successeurs du bourgmestre Roger Nols étaient encore au pouvoir et qu’il fallait organiser la lutte contre les mesures racistesqu’ils imposaient à la commune. Elle participe ainsi au mouvement de citoyens qui fera évincer Johan De Mol de son poste de commissaire à Schaerbeek en raison de son implicationdans des mouvements de jeunesse d’extrême droite.

Jan Fermon est aussi de la partie, autre occupant de cette nouvelle maison de Médecine pour le peuple. Il est avocat spécialiste des droits des étrangers et desimmigrés, membre actif de ProgressLaw, organisation elle aussi liée au PTB.

Les années passent et les équipes s’étoffent. Les deux fondateurs de la maison, Claire Geraets et Jan Fermon, sont rejoints par plusieurs collaborateurs. À telleenseigne que la place vient à manquer et que les avocats doivent partir pour s’installer dans leur propre bâtiment.

Aujourd’hui, la maison compte quatre cabinets de consultation, six médecins, une infirmière, deux permanents chargés de la gestion de la maison… Une équipemultidisciplinaire mais aussi polyglotte, car ce ne sont pas moins de 57 nationalités différentes qui viennent à la consultation.

Des personnes pauvres pour la plupart, y compris des travailleurs pauvres. Cela se traduit notamment par des problèmes de logement. « Il n’y a pas une semaine qui passe sans quequelqu’un me demande de faire un papier pour soutenir l’obtention d’un logement social, en indiquant qu’il y a des problèmes de santé dans la famille », relève ClaireGeraets.

Et puis, il y a le coût des soins de santé. Pas tellement la consultation de médecin générale, mais les soins dentaires, par exemple, la kiné, leslunettes. « Un tiers des personnes interrompent leur traitement ou repoussent leurs soins parce que ça coûte trop cher », déplore Claire Geraets.

Et la militante du PTB de s’emporter. Il est possible de faire diminuer drastiquement le prix des médicaments en metta
nt en concurrence les laboratoires pharmaceutiques, tance-t-elle ! Idempour les technologies utilisées dans les hôpitaux. Il y a des décisions élémentaires à prendre, qui permettraient d’économiser des millionsd’euros.

Le médecin ne fait pas la santé

Les actions pour la santé de la population ne dépendent pas des médecins, rappelle Claire Geraets, en revenant au credo de la médecine progressiste, qui aabandonné son piédestal et s’est intégrée dans une approche multidisciplinaire. Les orientations sanitaires, la qualité du réseau de distribution d’eau ouencore la politique du logement ont des impacts directs sur la santé de la population, bien plus importants que les médecins.

Médecine et engagement politique, l’une ne va décidément pas sans l’autre pour Claire Geraets. « Pour moi, l’engagement politique est cohérent avec l’engagementpour une meilleure santé », insiste-t-elle. Il s’agit, comme médecin, de défendre la gratuité des soins de santé pour tout le monde et partout et, commemilitante du PTB, de se battre pour une meilleure répartition des revenus et pour instaurer une taxe sur la fortune.

Une meilleure répartition des revenus assure une plus grande espérance de vie de la population, rappelle Claire Geraets.

Médecine et politique : Claire les met en œuvre dans son cabinet, au quotidien, et dans la rue, à chaque élection. Elle n’hésite en effet pas à plongerdans le vif de la vie politique, à faire connaître le parti lors des campagnes électorales, à être sur la liste du PTB. Claire a ainsi été plusieursfois tête de liste à Schaerbeek lors des élections communales et était reprise sur la liste pour le Sénat lors des régionales.

Elle n’a encore jamais été élue, certes. Mais dans son cabinet, c’est certain, on continuera de discuter politique plutôt que de prescrire des calmants.

1. Claire Geraets, Maison médicale de Médecine pour le peuple “La Clé” :
– adresse : chée de Haecht, 276 à 1030 Bruxelles
– tél. : 02 245 98 50
– courriel : schaerbeek@mplp.be
– site : http://mplp.be/les-maisons-medicales

Arnaud Gregoire

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