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Charleroi : des clichés sans clichés

Jusqu’en décembre, le site du Bois du Cazier à Marcinelle accueille l’exposition du photographe bruxellois Jo Struyven sobrement et sombrement intitulée «enFER.»

© Jo Struyven

D’abord élue ville « la plus laide du monde » par le journal néerlandais De Volkskrant en 2008, Charleroi se voit un an plus tard qualifié de « déprimante », cette fois-ci par le respectable et britannique Telegraph. Les Carolos semblent ainsi porter depuis toujours le lourd poids d’une réputation peu reluisante. 

Bien que le visage urbanistique carolorégien se soit depuis lors considérablement amélioré, les clichés ont la peau dure et ont continué à sévir, par-delà même la création artistique. En 2013, l’exposition au Musée de la Photographie de Mont-sur-Marchienne de l’artiste suédois Jens Olof Lasthein faisait l’étalage de paysages de désolation et de misère sociale, passant totalement à côté de la profondeur et de la beauté atypique des lieux et de ses habitants. Alors, quand une nouvelle exposition consacrée à la métropole wallonne et à ses alentours s’intitule enFER, on présage naturellement… le pire. 

Un photographe subjugué

Mais c’est mal connaître Jo Struyven, photographe à la sensibilité et au regard original, tombé sous le charme de Charleroi et de ses sites industriels, ses terrils, ses alignements d’habitations ouvrières et de son vécu si particulier.  

C’est dans son atelier bruxellois qu’Alter Échos a eu la chance de rencontrer cet artiste autodidacte, né en 1961, qui entama sa carrière en 2009 par des séries d’immenses photographies panoramiques, format qui est devenu par ailleurs sa marque de fabrique. Après avoir travaillé sur les paysages des côtes belges, normandes et anglaises, sur Venise et Lampedusa, qu’il immortalisera sur de grands formats ultra-esthétiques, Jo Struyven s’est penché dès 2014 sur la singularité des paysages industriels de Charleroi.

Pour le photographe, il s’agit aussi de mettre en avant le potentiel de la commune, de son dynamisme, de son évolution aussi bien urbaine que naturelle et de tordre le cou aux idées reçues !

Un projet d’envergure qu’il mettra six ans à concrétiser et dont le résultat est, il faut l’avouer, surprenant ! Des photos puissantes à la beauté pure dont tout « détail inutile a été effacé – grâce à Photoshop – afin de ne pas polluer l’image », explique l’artiste. Son langage plastique est toujours le même. Prises toutes frontalement de façon brute, sans aucune profondeur, on y verra toujours de haut en bas un ciel parfaitement clair dépourvu de nuages, au centre des paysages urbains ou des terrils, et enfin une alternance entre la luminosité brillante de la Sambre ou la présence d’une végétation dense et touffue. Des images dont l’immensité dévoile aussi à quel point le Pays noir est devenu verdoyant. « La nature a repris ses droits », dit joyeusement l’artiste. Des terrils noirs, métamorphosés en collines vertes, sur lesquels on peut se promener désormais et admirer la vue.

De l’importance de la transmission

Jo Struyven n’a d’ailleurs pas hésité à grimper sur les divers terrils, mû par l’envie, à travers ses panoramiques, de rendre un hommage aux mineurs, mais aussi à – ce que fut – Charleroi. « Je souhaitais vraiment montrer à la fois la partie industrielle de la ville pour garder en tête son glorieux passé sidérurgique mais aussi les difficiles conditions de vie des ouvriers vivant avec leurs familles entassés dans des maisons minuscules, étouffantes, mitoyennes et à deux pas des usines. » Pour le photographe, il s’agit aussi de mettre en avant le potentiel de la commune, de son dynamisme, de son évolution aussi bien urbaine que naturelle et de tordre le cou aux idées reçues ! On sait l’homme engagé et soucieux de la transmission mémorielle. C’est le cas notamment du dernier haut-fourneau (HF4) dont Jo Struyven est un fervent défenseur. « Il est un vestige de l’identité locale de Charleroi ! Il ne faut surtout pas le démolir, mais le conserver pour en faire au contraire quelque chose d’inhabituel, de beau ou d’utile. » Et de rajouter que « les générations passées et présentes ont le devoir de relayer l’histoire à celles du futur ».

« Je souhaitais vraiment montrer à la fois la partie industrielle de la ville pour garder en tête son glorieux passé sidérurgique mais aussi les difficiles conditions de vie des ouvriers vivant avec leurs familles entassés dans des maisons minuscules, étouffantes, mitoyennes et à deux pas des usines. »

Ce sont toutes ces raisons qui le poussent à installer et à exposer ses septante photos sur le site du Bois du Cazier à Marcinelle, un endroit lié à tout jamais à la tragédie survenue le 8 août 1956. Ce matin-là, alors que les hommes travaillaient dans la mine, un incendie se déclare, faisant 262 victimes de douze nationalités dont une grande majorité d’Italiens…

« enFER » prend ainsi bien tout son sens et fait notamment référence à l’horreur de cette journée. Mais sa résonance est multiple. Il rappelle avec le mot Fer le rayonnement économique de la sidérurgie au début du XXe siècle, qui, grâce à la présence de ces importants gisements de charbon en Wallonie, positionne la Belgique comme deuxième puissance industrielle mondiale. Mais le mot pris dans sa totalité, enfer, fait écho à la pénibilité du travail des mineurs, les conditions inacceptables de logement et puis la déchéance économique du Pays noir, qui, à partir des années soixante, voit ses sites industriels fermer les uns après les autres, provoquant des décennies de chômage, de misère sociale. Depuis plus de dix ans maintenant, la métropole wallonne travaille à son image en opérant un véritable ravalement de façade architectural et en dynamisant la commune grâce aux nombreuses initiatives culturelles notamment. Une très belle exposition au parfum d’optimisme qui vous fera découvrir un Charleroi tel un phénix renaissant enfin de ses cendres. 

En savoir plus

« enFER », Jo Struyven – Bois du Cazier, rue du Cazier 80 à 6001 Charleroi – du 2 octobre au 6 décembre – ouvert du mardi au vendredi de 9 h 30 à 11 h 30 et de 13 h 30 à 15 h 30 et les samedis, dimanches et jours fériés de 10 h à 11 h 30 et de 13 h 30 à 16 h 30 – www.leboisducazier.be

Mélanie Huchet

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