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Economie

Ce que Vinted fait à la seconde main

Revendre ses plus belles pièces sur Vinted plutôt que de les donner à des associations. Comment les entreprises d’économie sociale qui vivent de dons font-elles face à cette concurrence du secteur privé qui s’empare du marché de la seconde main? Décryptage.

© Flickrcc Steve Johnson

Le marché de la seconde main explose. En 2021, il était évalué à 86 milliards de dollars dans le monde1 et sa croissance devrait être de 15% à 20% par an d’ici à 20302. Un phénomène déjà amorcé il y a une dizaine d’années notamment au travers de la digitalisation du secteur avec des sites comme eBay, auquel la pandémie a donné un sacré coup d’accélérateur. Alors que les magasins étaient fermés, les consommateurs se sont repliés sur les sites de vente en ligne. Une étude menée fin 20213 révélait que 59% des Belges font régulièrement des achats en seconde main en ligne, avec des firmes comme Vinted, 2ememain.be ou encore Zalando en tête de gondole. «Ce qui n’est pas une mauvaise chose, car cela participe à démocratiser le principe de circularité. Mais l’arrivée de ces acteurs privés impacte indéniablement les entreprises d’économie sociale et solidaire», admet Eric Schroeder, chargé de projet spécialisé dans la filière textile au sein de la fédération Ressources.

Baisse de la qualité

Premier constat unanime des différentes associations vendant des vêtements de seconde main: la baisse de la quantité et de la qualité. «Une partie du gisement textile est détournée par des acteurs comme Vinted ou des magasins comme H&M qui mènent des actions de collecte. Les gens préfèrent en effet valoriser leurs plus belles pièces en les revendant sur des plateformes numériques. Ensuite comme l’achat se fait en ligne, il y a souvent des déceptions et les pièces peuvent circuler entre plusieurs mains, avant de finalement atterrir dans nos bulles. Parmi les professionnels du métier de tri, on ne parle d’ailleurs plus de seconde main, mais de troisième, quatrième, voire de cinquième main», explique Julie Lenain, directrice de l’économie sociale chez Les Petits Riens (relire aussi: «Rien ne se perd, rien ne se  crée… tout se transforme chez les Petits Riens», Focales, juillet 2018). Les vêtements récoltés sont donc plus abîmés et généralement de piètre qualité car issus de la fast et ultra-fast fashion. D’après la fédération Ressources, qui réunit 65 entreprises sociales et circulaires à Bruxelles et en Wallonie, sur les 30.000 tonnes de textiles récoltés par les entreprises par an, en moyenne 20% doivent être jetés à la poubelle car inutilisables, et 13 à 15% peuvent être valorisés au travers de la revente en magasin. Le reste part au recyclage où la fibre textile est par exemple effilochée pour faire des matériaux de rembourrage. Ce qui constitue au final une utilisation médiocre d’une matière noble qui, par ailleurs, n’empêche en rien la production de nouveaux vêtements. D’autant que cette dynamique risque de mettre en péril les actions sociales de ces entreprises qui financent des projets de réinsertion professionnelle, de logements, d’aide administrative aux personnes précarisées. Eric Schroeder alerte: «Si on a de plus en plus de fuite des bonnes pièces vers les sites de revente en ligne et qu’on ne freine pas la production de vêtements ultra-bon marché, on va finir par se retrouver uniquement avec des poubelles dans les collectes. Et là, l’activité n’est plus rémunératrice et elle devra alors couper dans les charges, et donc l’emploi.»

«À la limite, donnez-moi du Primark, je saurai en faire quelque chose, mais pas des boîtes de Whiskas.» Christian Dessart, asbl Terre

Perte de la notion de don

Revendre ses vêtements qui dorment au placard participe peut-être d’une conscientisation de la valeur du textile, mais elle se fait au détriment d’un geste simple, écolo et doté de plus de sens: le don. «On se sert davantage des bulles de collecte comme d’une poubelle, plus que comme un moyen d’avoir un impact social. Or, les dix euros d’une robe vendue sur Vinted pourraient dans un magasin d’économie sociale financer un repas ou une nuitée dans un centre d’accueil», souligne Julie Lenain. Car donner des affaires qui sont en trop mauvais état pour être réutilisées revient simplement à déléguer aux associations l’acte de jeter, ce qui dévalorise au passage le métier de trieur textile. Un refus d’assumer ses propres déchets qui a un coût. Eric Schroeder rappelle que la seule fraction qui permet de dégager un bénéfice économique est celle de la réutilisation en magasin. «Toutes les filières de recyclage et d’envoi à l’incinération pour la revalorisation énergétique coûtent de l’argent aux entreprises qui collectent.» Mais, pire encore, certains utilisent les bulles comme de véritables poubelles ménagères. Pour Christian Dessart, responsable de l’asbl Terre qui emploie 250 personnes dans la seconde main, plus que la concurrence exercée par les applications de seconde main, c’est le «don-poubelle» qui tue à petit feu l’association. «À la limite, donnez-moi du Primark, je saurai en faire quelque chose, mais pas des boîtes de Whiskas.» Ceux qui, conscients que les bulles à vêtements sont parfois confondues avec des déchèteries, se sont restreints à déposer des sacs de vêtements, font par ailleurs fausse route, d’après Julie Lenain. «On est de moins en moins fier d’aller donner son sac dans une bulle, alors que c’est une vraie action citoyenne.»

Se réinventer

Face à cette concurrence exercée par le secteur du privé, le secteur social du réemploi textile lutte pour se réaffirmer dans le «game» de la seconde main. Pour preuve, le magasin des Petits Riens rue Américaine à Bruxelles a été complètement réaménagé pour améliorer «l’expérience client»: disposition plus aérée, mobilier en bois, éclairage étudié, et jolis portants pour mettre en valeur les plus belles pièces. Pour la directrice de l’économie sociale de l’asbl qui gère la partie seconde main, «c’est une façon de se mettre à contre-courant d’une consommation numérique excessive en misant encore plus sur les magasins physiques. On améliore ainsi le contact avec la clientèle, la qualité de la visite et on offre une expérience plus riche que si on restait derrière son écran». Si les Petits Riens essaient aussi d’investir le digital en proposant des pièces de leur collection de surcyclage (upcycling) Label jaune sur le site R-Use, là n’est pas leur priorité. Pour se différencier des plateformes numériques, les entreprises sociales du réemploi textile mettent en avant leur impact sur une consommation plus raisonnée, une dimension qui motive de plus en plus de consommateurs à fréquenter les friperies. «Dans un magasin, on peut toucher les vêtements, sentir s’ils sont bien coupés, on développe un rapport beaucoup plus sensible aux choses qui contribue à faire de l’achat un acte plus réfléchi», analyse Eric Schroeder. Consommer mieux et moins: l’adage préféré des minimalistes, mais qui constitue en réalité le véritable nœud du problème auquel ne s’attaquent pas les acteurs comme Vinted ou Vestiaire Collective. Même si elle est de seconde main, la dématérialisation de l’achat, en plus d’être polluante de par les nombreux transports qu’elle génère, ne fait que stimuler la culture de la surconsommation.

«Notre problème avec Vinted, c’est l’impact social et local en termes de création d’emplois, de formations, de logements… Le gain principal enrichit des sociétés mais ne profite pas à la société.» Julie Lenain, Les Petits Riens

Recyclage et surcyclage

Miser sur les magasins pour mettre en valeur les plus belles pièces, c’est bien, mais que devient tout le textile impropre à la vente dont la fraction ne cesse d’augmenter? Il y a bien évidemment le surcyclage, ou upcycling, qui consiste à confectionner de nouveaux vêtements à partir de fragments récupérés sur des vêtements destinés au recyclage (Label jaune des Petits Riens). Mais ce travail, qui nécessite beaucoup de main-d’œuvre et de temps, fait monter les prix des pièces revendues. Autre solution alternative, le décyclage, ou downcycling, qui à défaut d’être rentable permet de maintenir une vocation sociale en créant de nouveaux emplois. Alors que la majeure partie des filières de recyclage se situent en Inde ou au Pakistan, l’asbl Terre, en Wallonie, peut se targuer d’être la seule entreprise en Belgique à confectionner des chiffons d’essuyage qu’elle vend par palettes de 300 kg entre Bruxelles, Arlon et Mouscron. «On a aussi créé de nouveaux métiers autour du délissage, qui consiste à enlever les points durs comme les coutures et les boutons d’un vêtement pour en refaire du fil. Il y a peu, nous avons réalisé le délissage de plus de 10 tonnes de polyester en vue de participer à des essais textiles. Nous avons aussi préparé un échantillon de 200 kg de nylon pour le compte d’une entreprise française qui voudrait en faire quelque chose. Pour arriver à quatre tonnes par mois, c’est au moins deux emplois.» Mais Christian Dessart attire notre attention sur un autre phénomène dont on parle moins: les vêtements d’entreprise. «On vient de recevoir 40.000 pièces de l’entreprise de construction Galère qui vient d’être rachetée par Thomas & Piron. On ne sait bien évidemment pas les revendre, alors on travaille le déflocage et le surflocage, c’est-à-dire floquer sur ce qui a déjà été floqué. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.»

Des fripes qui valent de l’or

Le plus gros défi pour les entreprises d’économie sociale et solidaire? «Garder la main sur le gisement», lance sans hésitation Julie Lenain. Il faut donc plus que jamais continuer à mettre ses vêtements dans les bulles, et dans les bonnes bulles. Ces derniers mois, des entreprises privées au nom faussement caritatif («Curitas», «Mensen Hulp») ont installé de manière complètement inégale des conteneurs à vêtements dans plusieurs villes en Wallonie. Leur but? Revendre les vêtements sur le marché noir à de seules fins lucratives. «C’est dire que cette marchandise vaut de l’or!» Si on se réjouit de la montée en puissance de la seconde main dans le secteur de la mode, il est important de mettre en évidence le fonctionnement des acteurs privés qui s’emparent de ce marché. «Les plateformes de vente en ligne de vêtements de seconde main s’apparentent à une ubérisation du travail. On fait faire au consommateur le travail de collecte, de tri et de vente de vêtements qui est un travail en soi, rémunéré dans les entreprises sociales. Il a l’impression de récupérer de l’argent, mais, si on comptabilise le temps passé pour chaque pièce pour faire une photo, la mettre en ligne, négocier le prix, empaqueter, envoyer le colis, gérer les éventuels retours, le tarif horaire est extrêmement faible. Qui gagne là-dedans? La plateforme, qui ne fait rien et se contente de prendre une commission.» Une exploitation déguisée derrière l’illusion de récupérer quelques euros et de faire tourner l’économie circulaire… mais pas sociale. «Notre problème avec Vinted, c’est l’impact social et local en termes de création d’emplois, de formations, de logements… Le gain principal enrichit des sociétés mais ne profite pas à la société.»

 

Émilie Pommereau

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