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Arts urbains

Banksy et le street art, la mort de la contestation ?

Alter Échos n° 438 6 février 2017 Olivier Bailly

Figure emblématique du street art, Banksy s’expose à Anvers. De la rue coincée en galerie, de la rébellion à 18 euros le ticket? Le «street art» est-il mort? Discussions avec Christophe Genin, auteur du «Street art au tournant – De la révolte aux enchères».

Alter Échos: Le street art en galerie, un non-sens?

Christophe Genin: D’abord, je dois préciser que je n’ai pas encore vu l’expo consacrée à Banksy à Anvers. Ensuite, le street art est un mouvement artistique, économique et social. Mouvement au sens propre du terme, avec beaucoup d’évolutions et de changement. Si le mot «street art» apparaît en 1985, le phénomène est identifié depuis les années 60. Il tend à se scinder en deux grandes familles: ceux qui privilégient le travail en galerie tout en gardant les codes du street art et ceux qui restent dans une pratique de rue, qu’elle soit légitime ou illégitime.

Alter Échos: Soit un clivage entre les subversifs et les conformistes?

Christophe Genin: Ce n’est pas aussi net que cela. D’un côté, les «purs» qui travaillent dans l’illégalité, le long des voies ferrées par exemple, ne font pas carrière. Faire carrière signifie entrer dans le marché de l’art. De l’autre côté, des artistes interviennent en rue avec des commandes d’institutions. Il faut être prudent avec les étiquettes. Deux Français, Lek et Sowat2, étaient il y a peu des «vandales de graffitis», intervenant sur des friches industrielles par exemple. En 2015, ils ont été accueillis en résidence à Rome dans la Villa Medici, pendant un an. Ils sont devenus académistes! Et ils acceptent cette trajectoire.
Entre 2013 et 2016, soit la période entre les deux éditions de mon livre, il y a déjà eu beaucoup de changement de statut chez les artistes. eL Seed3, graphiste français, qui faisait des graffitis vandales dans les années 90, a calligraphié des sourates du Coran au Qatar. Cela modifie complètement son statut! Cette production n’a plus les mêmes conditions économiques, le même statut social.
Un marketing cultive encore l’image de la rébellion car c’est vendeur, mais les artistes rebelles sont minoritaires. À 72 ans, Ernest Pignon-Ernest4 est resté très subversif. Il a une fibre sociale très forte, il continue à travailler en rue dans un acte proche des humbles, de ceux qui souffrent. Son art est pour lui un engagement politique, social et moral. KR, lui, a inventé une encre particulière utilisée aujourd’hui par tous les graffeurs. C’est aujourd’hui un industriel.

Alter Échos: Comment le marché s’empare-t-il du street art?

Christophe Genin: Un changement du marché de l’art qui me semble très nouveau est l’ouverture à des petits budgets. Des œuvres peuvent s’acheter à 50 euros, j’en ai acheté à 15 euros et d’autres à 200.000. Il y a une ouverture d’artistes qui récupèrent la tendance, produisent pour ce marché. C2155 produit presque deux œuvres par jour pour le marché de l’art. Un artiste comme Mimi le Clown6 à Lille produit volontairement des œuvres bon marché car il considère le street art comme un engagement social et politique. Ce sont des statuts très différents. On voit arriver le «street pop» ou «pop urbain». Cela ressemble à du street art, avec des coulures, de la surimpression, mais ces artistes ne sont jamais passés par la rue et ne distribuent qu’en galerie. Ils produisent pour la bourgeoisie qui veut acquérir du décoratif.

Aux États-Unis, quand on regarde la trajectoire des artistes dans les années 70, dès qu’il y a eu la possibilité d’entrer en galerie, d’être vendus, ils l’ont accepté.

Alter Échos: Faire du street art un vecteur d’idées progressistes ou de gauche, c’est trompeur?

Christophe Genin: La perception du milieu a été différente aux États-Unis et en France. En France, des philosophes et sociologues ont projeté une interprétation marxiste sur les graffitis US puis sur le street art, en voyant dans ces pratiques l’expression des damnés de la terre. Mais aux États-Unis, quand on regarde la trajectoire des artistes dans les années 70, dès qu’il y a eu la possibilité d’entrer en galerie, d’être vendus, ils l’ont accepté. C’est la différence entre les protestataires et les contestataires. Les premiers critiquent un système qui ne les reconnaît pas. Mais ils acceptent toute forme de reconnaissance, tandis que les contestataires s’opposent aux systèmes capitalistes et restent du coup dans l’anonymat. Ils sont très minoritaires, mais les commentateurs de street art évoquent beaucoup ces contestataires, maintenant l’image «rebelle» du mouvement.

Alter Échos: À vous lire, on découvre aussi que le milieu est avant tout masculin.

Christophe Genin: C’est une grande déception des féministes. Le peu de place que le street art accorde aux femmes est évident. Moins de 15% des artistes du milieu sont des femmes. C’est dû au milieu de la rue qui reste risqué, mais aussi à un milieu qui n’échappe pas aux préjugés, reflet de sa société.

Alter Échos: Le street art serait un milieu sans éthique?

Christophe Genin: Non. Dans la nouvelle génération, il y a le reverse graffiti, un genre où l’on nettoie un pan de mur sale avec des pochoirs. Il y a aussi des plantes installées pour créer des paysages urbains, des travaux dans les herbes folles retaillées, etc.
Un mouvement plus féministe aussi, le «yarn bombing», où des filles tricotent des châles qui habillent les arbres, les poteaux. C’est très ironique, une volonté de caricaturer la place des femmes. Il y a aussi l’usage du laser, un travail sur les matériaux de récup…

Alter Échos: La tendance «street art écologique» serait une lame de fond?

Christophe Genin: Tout à fait. Il y a une combinaison de pratiques avec l’art environnemental. La jonction entre ces deux pratiques, en Amérique du Nord notamment, se fait d’autant plus aisément qu’elles ont en commun le même espace d’intervention: la rue.

«Avec son parc d’attractions éphémère en Angleterre, «Dismaland», il a décliné toute la thématique altermondialiste, tout en vendant des tee-shirts Made in Bangladesh à vingt livres. Ils se moquent de nous.»

Alter Échos: À Anvers, Banksy quitte cet espace d’intervention pour les salles d’exposition.

Christophe Genin: Banksy est une figure emblématique de toutes les controverses et contradictions du street art.
Il est complètement dans le système: il a une boutique à Porto Bello où on peut acheter ses pochoirs et faire du Banksy, il vend des tee-shirts, il a parfaitement intégré le principe de la vente de produits dérivés! Certaines de ses œuvres à Londres sont sous Plexiglas, «patrimonialisées». Mais il n’est pas dans le système parce qu’il n’est jamais là où on l’attend. Avec son parc d’attractions éphémère en Angleterre, «Dismaland» (parc d’attractions glauque et éphémère, critique de notre société de consommation et du conformisme, NDLR), il a décliné toute la thématique altermondialiste, tout en vendant des tee-shirts Made in Bangladesh à vingt livres. Ils se moquent de nous. Mais le parc d’attractions a été démonté pour construire des logements de fortune pour les migrants en France. Il est assez inclassable. C’est le Ken Loach du street art. Capable d’utiliser un système pour le critiquer, développer des propos de gauche.

Alter Échos: Mais quelle est son influence? Le propos de Bansky agit-il vraiment sur une partie de la population ou des décideurs politiques?

Christophe Genin: Il y a une volonté de toucher une conscience politique, mais je crois que l’efficacité n’est pas très grande… Il reste dans une pratique individuelle, dans l’ordre du trait d’esprit, bien trouvé, qui donne à réfléchir, mais qui n’est pas mobilisateur à l’inverse d’un JR7 qui mobilise 400 bénévoles pour réaliser ses œuvres. Lui inscrit ses pratiques dans une dimension collective qui fait bouger les lignes. Quand en Afrique, à Soweto, il veut afficher des portraits de femmes, il doit négocier avec les hommes. En Palestine et Israël, ses portraits de rabbins, de curés et d’imams ont été mal perçus par une partie de la population. À Tunis, ses portraits ont été arrachés, notamment par des islamistes. En cela, il est beaucoup plus déclencheur politique que Banksy. J’ai été à «Dismaland» et j’étais typique du public représenté. 25-60 ans, classe moyenne supérieur, esprit libertaire. Les victimes du système dénoncé n’étaient pas là. Banksy est ambigu et c’est en cela qu’il est intéressant. Il est dedans et dehors du système.

 

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