Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Reportage

Ostende, l’afghane

Les Afghans forment la deuxième communauté la plus importante d’Ostende. Omniprésente et hyperactive dans le secteur marchand, cette diaspora a plus de mal à s’intégrer socialement à cause notamment de divisions internes. Certains acteurs se mobilisent et espèrent un soutien des autorités locales.

Sobre, la devanture du Mazar Palace s’étend le long de la Torhoutsesteenweg, une artère d’une vingtaine de kilomètres qui démarre de Torhout pour s’évanouir au centre-ville d’Ostende entre les snacks et les magasins de nuit. À l’intérieur de ce restaurant, deux drapeaux géants, un afghan et un belge, clarifient d’emblée l’esprit du lieu, divisé en espaces à divans, larges coussins ou grandes tables façon banquet. Bashir Arash fait son entrée par le fond, où trônent des bannières figurant les «must-see» d’Afghanistan, en ce compris les Bouddhas de Bâmiyân, ces statues monumentales, avant leur destruction par les talibans. Barbe finement taillée, coiffure méticuleusement entretenue, parfum immanquable, ce quadragénaire est le manager de cet établissement inauguré à l’automne 2025. «Je suis fan de cuisine, j’ai créé toutes les recettes de la carte en m’inspirant de la gastronomie de la région à minorité ouzbèke dont je suis originaire, lance Bashir de sa voix grave. Avec ma famille, on voulait ouvrir un grand restaurant, montrer aux Ostendais que l’on avait du style dans la décoration et que l’on proposait une nourriture différente et de qualité.»

Bashir est arrivé à Ostende au début des années 2010, soit trois décennies après que la première (petite) vague d’Afghans a déferlé sur la station balnéaire. Le flux de réfugiés, entamé lors de l’occupation soviétique, s’est amplifié avec l’aggravation de la guerre civile dans les années 1990, puis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Aujourd’hui, la cité côtière compte officiellement 3.112 citoyens d’origine afghane – et officieusement quelques centaines de plus –, ce qui fait de cette communauté la deuxième la plus représentée après la belge. «Ostende est une superbe ville de bord de mer où notre communauté est installée depuis longtemps, justifie Bashir. Or, les Afghans ont ce truc de vouloir vivre ensemble. Quand quelqu’un débarque en Belgique, il vient plus facilement ici parce qu’il sait qu’il retrouvera des connaissances.» Cet attachement est également intimement lié aux larges opportunités de travail dans et à l’extérieur d’Ostende au sein des secteurs maritimes, du tourisme et de l’industrie. «Ça matche bien avec les Afghans, qui ont l’esprit entrepreneurial, renchérit Bashir. Beaucoup ont ouvert des supermarchés, des boulangeries, des restaurants et ils sont très présents dans le secteur des taxis.»

L’élément rassembleur

Ils n’étaient qu’une trentaine d’Afghans à peupler la reine des plages quand Hamid Hisari s’y est installé en 2008. Il se souvient de «rassemblements mensuels» où tout le monde «buvait du thé», puis d’événements ouverts à tous «et en présence du bourgmestre» où les autochtones étaient invités à découvrir leur culture. «À l’époque, la diaspora était surtout constituée de docteurs, d’ingénieurs ou d’écrivains», retrace celui qui a dû quitter son pays en 24 heures à la suite notamment du meurtre de son père et d’un frère. À partir de 2014, quand la majorité des forces de sécurité internationales ont quitté l’Afghanistan, des ressortissants ont commencé à affluer de toutes les provinces, avec des parcours très variés. «Ça a changé la dynamique. Imaginez le bouleversement pour ceux qui découvraient la démocratie après avoir vécu cloisonnés dans leur communauté sans jamais croiser de femmes en rue, reprend Hamid. Face à ce choc des cultures, certains se sont repliés sur leur petit groupe ethnique. Physiquement, ils sont en Belgique, mais mentalement ils sont en Afghanistan: ils ne parlent que leur langue d’origine, regardent les chaînes télé et mangent seulement la nourriture du pays… Pour ceux-là, le mélange n’est pas suffisamment marqué pour assurer une intégration à long terme.»

Ostende reste certes une ville d’à peine 70.000 habitants, mais est tout de même suffisamment grande pour permettre aux minorités afghanes – les Hazaras, les sunnites, les chiites, les Tadjiks ou encore les Pachtounes – d’occuper des quartiers différents sans trop se croiser. «Les divisions et dissensions qui existent en Afghanistan sont reproduites ici», affirme Hamid Hisari, figure centrale du milieu associatif et de la diaspora afghane à la côte, détenteur du Prix des droits de l’homme 2016 décerné par l’association Liga voor Mensenrechten. Il donne ainsi l’exemple des épiceries afghanes, toutes exclusivement fréquentées par les membres de la communauté du propriétaire. «Il faut absolument trouver l’élément qui pourra rassembler tout le monde.» Il y a deux ans, cet ancien collaborateur des Nations unies a donc organisé chez lui une rencontre avec l’ancien bourgmestre libéral d’Ostende Bart Tommelein ainsi que les esprits les plus progressistes, les conservateurs et d’autres représentants des minorités afghanes. L’objectif? Créer une structure professionnelle encadrée par les pouvoirs locaux pour favoriser l’entraide. «Beaucoup de jeunes sont laissés pour compte après avoir été régularisés: ils ne reçoivent aucun accompagnement vers les études, une formation, un boulot… Mais sans cet investissement, bénéfique à terme pour la société dans sa globalité, certains risquent de rester isolés. Avec la menace de voir Ostende connaître les mêmes problèmes de drogue et de fusillade entre gangs que Bruxelles ou Anvers.»

Hamid n’est pas le seul à juger ce projet essentiel. Parallèlement à la gestion du restaurant et son job de traducteur au Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides, Bashir Arash se verrait volontiers endosser un rôle de coordinateur entre communautés à la Ville. «Je parle plusieurs langues, je connais les ethnies, je comprends la réalité et le contexte de vie dans lesquels se trouvent les nouveaux arrivants, ce qui n’est pas nécessairement le cas de l’employé de bureau lambda, constate-t-il. C’est en encourageant les gens à évoquer leurs problèmes que l’on facilitera l’inclusion, et donc le travail, le vivre-ensemble…» Contactée à ce sujet, la Ville d’Ostende s’est d’abord montrée ouverte à répondre aux questions d’Alter Échos avant de se terrer dans le silence. De même, aucune des associations approchées au sein du tissu associatif ostendais n’a fait suite aux demandes d’interview. En coulisses, certains confient du bout des lèvres se taire pour éviter d’attirer des ennuis à leur organisation. Le sujet est sensible, encore plus pour les Afghans. «Aujourd’hui, on peut mettre sa famille en danger en Afghanistan en disant ou faisant quelque chose ici à Ostende. Le régime a de grandes oreilles et ça peut doucher des enthousiasmes», déplore Hamid. Lui fait désormais très attention quand il évoque Ties of Tomorrow, son asbl purement ostendaise qui organise à distance un support psychologique et une formation de couture pour des jeunes filles de 15 à 26 ans vivant en Afghanistan.

Aider les femmes

La question des droits des femmes afghanes tourmente également Amena Azzizi au quotidien. Atterrie à La Louvière au tournant du siècle, cette Kaboulienne d’origine y a appris le français avant de déménager à Ostende pour suivre son mari et décrocher un job de femme de chambre dans un complexe hôtelier. Se sachant chanceuse, elle organise depuis 2006 des événements destinés à la gent féminine ostendaise «pour rassembler des femmes de différentes communautés autour de moments simples et qui les rendent (momentanément) heureuses», sourit la presque quadragénaire, piercing dans le nez, robe beige sur les épaules. En vingt ans, son groupe – réservé aux dames – Bahar a eu le temps de se structurer et s’est notamment fait une place au sein de la diaspora afghane grâce à ses rendez-vous culinaires, ses excursions au fitness ou à la piscine.

Depuis leur retour au pouvoir en 2021, les talibans ont pris plus de 70 décrets comportant de nombreuses restrictions ou interdictions faites aux femmes en Afghanistan. Et ces règles sont parfois appliquées jusqu’à la côte belge. Alors pour les contourner, Amena ordonne l’interdiction de filmer les activités de l’asbl Bahar, de sorte que certaines membres puissent obtenir leur permission de sortie. «J’offre aussi un soutien psychologique à certaines femmes contraintes par leur mari de rester chez elles, confie Amena. Je leur rends régulièrement – et souvent secrètement – visite pour les laisser me parler de leurs problèmes personnels ou de couple. Je les aide à contacter la police en cas de violence, à faire appel à un avocat pour entamer un divorce, etc.» Amena en est persuadée: pour certaines dames, Bahar constitue la seule possibilité de voir autre chose, de s’ouvrir à leur environnement. «Mais je ne désespère pas d’organiser un jour une grande réunion pour changer la vision de certains hommes.» Au-delà de Ties of Tomorrow, Hamid organise quant à lui plusieurs séminaires par an en Belgique pour aborder la complexité de son Afghanistan. Il commercialise également du safran cultivé dans son pays d’origine. «Ça contribue à changer l’image négative que traîne trop souvent le peuple afghan. Ce n’est pas de l’opium ou du terrorisme que j’importe, mais une magnifique fleur.»

Emilien Hofman

Emilien Hofman

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)