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Gouvernance

Crise du Samusocial: l’occasion de rebattre les cartes?

Alter Échos n° 448-449 13 juillet 2017 Marinette Mormont

Cet article s’intègre dans un dossier sur la crise politique (juin 2017). Lire ici le dossier «Crise politique: ça va trancher?»

Alors que le projet d’ordonnance relative «à l’aide d’urgence et à l’insertion des personnes sans abri»(1) doit poursuivre son chemin législatif à la Cocom, il devra tenir compte des répercussions de la crise de gouvernance qui a frappé de plein fouet le Samusocial. L’occasion d’infléchir les orientations politiques en matière de lutte contre le sans-abrisme?

«De quelle chance la crise du Samusocial est-elle le nom?» Le 28 juin dernier, l’asbl DoucheFlux, en collaboration avec les fédérations de l’aide aux personnes sans abri (AMA, BICO et ROTB), invitait les acteurs bruxellois à repenser l’articulation entre les institutions du secteur et, plus largement, la politique bruxelloise de lutte contre le sans-abrisme. Pour DoucheFlux, la crise du Samusocial est l’occasion «d’en finir avec la perversité du clivage organisé Samusocial/reste du secteur» et «d’articuler de manière cohérente, concertée et efficace les axes humanitaire-urgence (ancienne priorité de fait) et réinsertion-logement (nouvelle priorité déclarée)».

La réunion a rassemblé plus de 50 personnes issues de 29 organisations de la lutte contre la grande pauvreté et le sans-abrisme. Si un consensus s’est dégagé sur la nécessité de proposer des réponses diversifiées (en ce compris de prévention) – et donc de rééquilibrer la manne financière allouée aux acteurs dans le secteur, qui penche aujourd’hui très largement en faveur du Samusocial (2) – une (légère?) ligne de fracture persiste entre les tenants du modèle des «solutions orientées logement» (type Housing First, capteurs de logement, entre autres) et les travailleurs de l’urgence sociale.

«La crise politique est une opportunité pour un changement de paradigme.» Stéphane Roberti, président du CPAS de Forest (Écolo)

«La crise politique est une opportunité pour un changement de paradigme, a assené Stéphane Roberti, président du CPAS de Forest (Écolo). L’urgence sociale est nécessaire, mais elle ne réduit pas le nombre de sans-abri.» «La notion d’urgence est mal définie, souvent mal comprise, tempérait de son côté Bruno Rochet, chargé de mission au Samusocial. Ce n’est pas qu’un sparadrap sur une plaie, mais l’occasion de mettre sur pied un travail d’accompagnement sur le long terme.» Et le travailleur du Samusocial de définir l’urgence sociale comme une aide «immédiate», «mobile» et sur mesure, à laquelle est associé un travail de «continuité» et de «réinsertion», en partenariat avec l’ensemble des acteurs du secteur.

«Nous espérons pouvoir aller de l’avant ensemble, poursuivre nos missions, limiter l’impact désastreux que les (en)jeux politiques ont pu et pourraient encore avoir sur notre travail, nos travailleurs, mais avant tout sur les personnes les plus vulnérables qui font l’objet de nos préoccupations au quotidien», confie-t-il.

Une chose est sûre, le secteur ne peut se passer du Samusocial. L’organisation est aujourd’hui l’une des seules à assurer une inconditionnalité dans son accès. «C’est important de préserver cet outil sur le terrain, confirme Christine Vanhessen, directrice de l’AMA, Fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri. Car le public avec lequel ils travaillent (entre autres les sans-papiers, NDLR), personne d’autre ne s’en occupe.»

Au sortir de la réunion, DoucheFlux et plusieurs associations viennent avec deux propositions: la mise sur pied et le financement d’États généraux de la lutte contre la grande pauvreté et le sans-abrisme à Bruxelles «afin de baliser le chemin à emprunter par cette lutte, en forme d’adresse programmatique aux décideurs/décideuses de la prochaine législature»; l’organisation, le 4 septembre prochain, d’une mobilisation des acteurs du secteur, des bénéficiaires et de la société civile, qui «fera la démonstration d’un large consensus autour de la nécessité de travailler autrement, de rebattre les cartes, d’initier une nouvelle dynamique pour mettre définitivement fin au sans-abrisme à Bruxelles».

Des textes en stand-by?

Mais alors que le terrain cogite, voire s’agite, la machine législative qui élabore les textes régissant l’activité du secteur de l’aide aux sans-abri à Bruxelles tourne-t-elle toujours? Car la crise du Samusocial se conjugue avec la crise politique.

Côté Cocof, le «décret modifiant le décret du 27 mai 1999 relatif à l’octroi de l’agrément et de subventions aux maisons d’accueil» avait été promulgué le 27 avril 2017(3) et attend toujours ses arrêtés d’application. «Nonante-cinq pour cent de nos revendications se sont retrouvées dans ce texte, se satisfait Christine Vanhessen. Mais nous attendons son entrée en vigueur. Avec la crise politique actuelle, c’est en stand-by.» Parmi les grandes avancées du décret: la reconnaissance du post-hébergement comme quatrième mission de base (à côté de l’accueil, de l’hébergement et de l’aide psychosociale).

Côté Cocom, le suspense est plus présent. Le projet d’ordonnance qui doit réformer le secteur sera discuté lors de la dernière séance du collège réuni de la Cocom aux alentours du 17 juillet, précise Kathrine Jacobs, porte-parole de la ministre Céline Fremault. Et d’ajouter: le principe de l’évolution du Samusocial en une asbl de droit public est acquis. Pour le reste, silence radio jusqu’à la séance en question.

La crise du Samusocial va-t-elle permettre de rebattre les cartes et de faire évoluer le texte? «On l’espère, avance Christine Vanhessen. On a une fenêtre d’opportunité et une temporalité qui font que, peut-être, il va y avoir des changements dans le cadre de l’ordonnance. Mais nous n’avons aucun projet écrit à ce stade. Les tables d’experts qui avaient enfin été mises sur pied pour consulter le terrain sont à l’arrêt. Ceux-ci vont-ils sortir l’ordonnance en faisant sauter la concertation ou ce travail va-t-il être reporté?» Parmi les questions qui se posent: la coordination du secteur, bicéphale dans le projet initial, devait reposer pour une part sur le Samusocial, pour une autre sur la création d’un «Bureau d’insertion sociale». Ne devrait-elle pas reposer sur un acteur unique? Autre exemple: la taille du Samusocial ne devrait-elle pas être réduite au profit d’organisations à taille humaine disséminées sur le territoire?

«C’est important de préserver l’outil Samusocial sur le terrain. Car le public avec lequel ils travaillent, personne d’autre ne s’en occupe.» Christine Vanhessen, directrice de l’AMA

Mais avant toute chose, première tâche du gouvernement: assurer la stabilité d’une institution aujourd’hui fragilisée en reprenant en main ses organes de gestion (son conseil d’administration est démissionnaire), la gestion de l’asbl en elle-même, puis en faisant évoluer les statuts (on évoque la constitution d’un organe public de portée régionale). Ensuite seulement devrait démarrer un travail sur le texte d’ordonnance, en cohérence avec les décisions prises.

«Nous avons reçu des promesses d’auditions larges à la rentrée, indique Alain Maron (Écolo). Cela veut dire que tout n’est pas boulonné. C’est l’occasion d’une remise à plat, de réfléchir aux objectifs qu’on poursuit. Encore faudra-t-il qu’ils se mettent d’accord entre eux. Pascal Smet veut nettoyer le piétonnier et faire en sorte qu’il n’y ait pas de morts en hiver. Fremault est plus ouverte aux solutions structurelles. Mais comment le PS va-t-il se repositionner après tout cela? Jusqu’ici, c’étaient Yvan Mayeur et Pascale Pereita qui déterminaient la position de ce parti sur cette thématique…»

En tout cas, il s’agira de faire vite. La «fenêtre d’opportunité» qui se présente pour le secteur risque de se refermer, une fois l’hiver à notre porte. «Il aurait déjà fallu commencer la préparation du plan hiver, commente Christine Vanhessen. C’est maintenant que cela devrait se mettre en place…»

Alors que les derniers dénombrements de la Strada affichaient une augmentation drastique des personnes sans abri et mal logées comptabilisées sur le territoire bruxellois (+ 96% de personnes comptabilisées entre 2008 et 2016)(4), la «fin du sans-abrisme» semble aujourd’hui plus lointaine… et plus nécessaire que jamais.

  1. Lire «Sans-abri à Bruxelles: un projet d’ordonnance qui sème le trouble», Alter Échos 441-442, avril 2010, Marinette Mormont.
  2. Lire «Budget sans-abrisme à Bruxelles: un gâteau aux parts inégales», Alter Échos n°417, février 2016, Marinette Mormont.
  3. Publié au Moniteur belge le 1er juin 2017.
  4. «Explosion du nombre des personnes sans abri et mal logées à Bruxelles», Alter Échos n°447, juillet 2017, Marinette Mormont.

 

A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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