Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Politique

Violences sur les jeunes dans le sport: «En tant que ministre des Sports, je le dis ‘Faites-le savoir!’»

Face au phénomène de violences dans le sport, qui touche aussi les jeunes et les enfants, le ministre des Sports en Fédération Wallonie-Bruxelles Pierre-Yves Jeholet (MR) encourage la libération de la parole et en appelle à plus de fermeté dans les sanctions.

(c) Julien Kremer

Le sport est vecteur de valeurs comme le respect, l’effort, le sens du collectif, le dépassement de soi, l’intégration. Mais il n’est pas épargné par les discriminations et les violences. «Quelle est la prévalence de la violence interpersonnelle (qui émane d’une personne d’autorité, d’un coéquipier ou d’une coéquipière, d’un ou d’une adversaire ou du public) à l’encontre des enfants sportifs en Fédération Wallonie-Bruxelles?» C’est la question qu’a posée l’étude Cases (Child Abuse in Sport: European Statistics) commandée par l’ADEPS et menée en 2021 par l’Université d’Anvers auprès de 1.472 jeunes adultes (18-30 ans) qui ont, mineurs, pratiqué un sport organisé. Si 86% des participants et participantes ont déclaré avoir vécu une bonne, voire très bonne, expérience globale du sport avant leurs 18 ans, cette étude révèle aussi des chiffres inquiétants sur les violences. Seuls 20% des sondés n’ont jamais été confrontés à un type de violence interpersonnelle dans le contexte sportif. La forme de violence la plus rencontrée est psychologique (67,6 %); viennent ensuite la violence physique (51,8%) et la violence sexuelle sans contact, qu’il s’agisse par exemple de regards, de commentaires inappropriés ou d’exhibition (40,2%); la négligence – qui peut se traduire par un manque de soins médicaux ou l’obligation d’abandonner l’école – touche 28,3% des victimes et 25,4 % ont subi de la violence sexuelle avec contact. Comment enrayer ce phénomène? Quelles sont les mesures mises en place depuis cette étude? Le point avec Pierre-Yves Jeholet (MR), en charge des Sports en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Alter Échos: Quelle a été votre réaction à la découverte de cette étude?

Pierre-Yves Jeholet: Nous n’avions pas de chiffres pour la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette étude a permis de donner une dimension plus quantifiable à la maltraitance et de classifier les différentes formes de violence. Par exemple en matière de violences psychologiques. On savait qu’il y avait un taux élevé de sportifs humiliés. Mais comment définir cette violence psychologique? Un jeune à qui l’on fait huit remarques, est-ce de la violence psychologique? Il faut pouvoir comprendre de quoi on parle. Les résultats sont interpellants.

AÉ: Comment expliqueriez-vous cette violence dans le sport?

P-Y. J.: La violence, quelle que soit sa forme, n’est pas l’apanage du sport. On la voit aussi à l’école ou dans les mouvements de jeunesse. Le sport est le reflet d’une société de plus en plus violente, qu’il s’agisse de violence verbale ou physique. La violence n’est pas exercée que par les joueurs entre eux ou par les entraîneurs. Elle peut l’être aussi par les parents. L’enjeu de la violence dans le sport touche à des questions plus larges de respect, d’éducation et de politesse.

AÉ: Depuis cette étude, la situation semble peu évoluer… Dans le foot, on parle d’un enfant sur quatre qui subirait des violences verbales dans son club. Est-ce qu’on considère encore aujourd’hui que la violence, «ça fait partie du jeu»?

P-Y J: Le phénomène d’exposition augmente assez fortement. On en fait le constat chaque week-end: matchs arrêtés, violences sur le terrain ou en dehors. Et si l’on parle beaucoup de football, d’autres sports sont aussi concernés comme le hockey ou le basket. Le sport est une école de la vie et d’inclusion sociale. Donc, la violence dans le sport, c’est l’affaire de toutes et tous. Au niveau politique, nous devons prendre nos responsabilités. Les conséquences sont importantes pour les victimes mais aussi sur le sport. On observe de plus en plus de violences envers les arbitres, cela pose un réel problème pour les compétitions qui commencent à en manquer.

Un jeune à qui l’on fait huit remarques, est-ce de la violence psychologique? Il faut pouvoir comprendre de quoi on parle.

AÉ: Quelles mesures avez-vous prises?

P-Y. J.: En octobre 2021, nous avons adopté le décret «éthique» et mis sur pied un observatoire pour faire évoluer la connaissance et la réflexion sur cette problématique et formuler des propositions et des recommandations au gouvernement après concertation avec les acteurs du mouvement sportif (fédérations, associations…) et des opérateurs actifs dans les domaines liés à l’éthique sportive tels que Yapaka, Unia ou SOS Enfants. Le décret impose la mise en place de référents éthiques dans les fédérations et associations sportives. En 2022, nous avons lancé l’appel à projets «Pour la beauté du sport», d’un budget de 400.000 euros, qui a permis le soutien de différentes fédérations pour concevoir et opérationnaliser des modules de sensibilisation et de formation. Les projets seront opérationnels pour le 31 décembre. Aussi, nous travaillons avec mes services pour renforcer les capacités de prévention et de protection de toutes les formes de violence dans le sport au sein d’un comité de pilotage du plan européen Child Safeguarding in Sport.

AÉ: Comment s’assurer que le référent éthique soit vraiment éthique?

P-Y J: C’est au club de mettre le curseur. Il m’est revenu que des clubs avaient des difficultés à trouver des référents éthiques car il s’agit d’une charge assez lourde à porter. D’autres clubs sont des modèles. Comme pour les mouvements de jeunesse, les référents éthiques doivent présenter un extrait de casier judiciaire (l’ancien certificat de bonne vie et mœurs, NDLR). Une formation spécifique, actuellement dispensée aux responsables des centres de formation, est également prévue pour les référents.

AÉ: Peut-on déjà évaluer les effets du décret «éthique» et de la mise en place de ces référents?

P-Y J: Il est trop tôt pour le savoir. Nous devrons faire une évaluation.

La violence n’est pas exercée que par les joueurs entre eux ou par les entraîneurs. Elle peut l’être aussi par les parents.

AÉ: Certains enfants sont particulièrement vulnérables comme les enfants porteurs de handicaps, non hétérosexuels, issus d’une minorité ethnique. Qu’avez-vous mis en place pour protéger spécifiquement ceux-ci?

P-Y J: Nous soutenons le Pentathlon Wallonie-Bruxelles. Nous soutenons aussi des campagnes contre le racisme. Nous pouvons aussi citer l’opération «Gagnons du terrain» lancé par l’ACFF (Association des clubs francophones de football) pour les saisons 2022-2023 et 2023-2024. Cette opération a pour but d’accompagner les clubs qui veulent s’investir dans des projets sociaux autour de cinq piliers: citoyenneté, environnement, inclusion, santé, proximité. Enfin, le projet «Come Together», un projet national de lutte contre les discriminations dans le football, a mis en place sur son site un point de signalement pour les victimes ou témoins de faits de discriminations afin qu’ils et elles puissent le signaler de manière discrète et confidentielle.

AÉ: Plus le niveau de compétition augmente, plus le risque d’exposition à la violence interpersonnelle augmente. Qu’existe-t-il pour soutenir les sportifs «pros»?

P-Y J: Le CAPS, Centre d’aide à la performance sportive destiné à offrir des conditions de préparation optimales pour les athlètes, offre une batterie de services gratuits à nos sportifs sous statut. Des consultations psychologiques leur sont proposées pour être à l’écoute de leur vie sportive mais aussi extrasportive.

AÉ: Comment peut-on sanctionner les auteurs de violences?

P-Y J: Il est parfois très difficile de réglementer. On ne peut pas toujours punir une équipe entière. C’est au club à prendre ses responsabilités. Mais je suis aussi enthousiaste de voir que ça bouge. L’ACFF, par exemple, mène un gros travail de sensibilisation et de prévention. Le monde sportif désire faire évoluer les mentalités.

AÉ: Une chose est de renforcer le volet prévention. Mais une fois que les violences ont eu lieu, que préconisez-vous à l’égard des auteurs?

P-Y J: Il faut une tolérance zéro à l’égard de ces comportements. Nous avons une responsabilité politique et il s’agit aussi d’une responsabilité sociétale. C’est aussi du ressort de la justice de prendre encore plus au sérieux les plaintes et de les faire suivre de sanctions de justice fortes. Les jeunes sportifs fonctionnent parfois par mimétisme et copient les comportements des adultes, comme embrasser son maillot. Il faut donc montrer l’exemple. Et ça passe par des sanctions, et des sanctions sévères.

La peur des représailles ou de salir l’image du club est présente.

AÉ: L’étude souligne que la majorité des jeunes sondés n’ont pas parlé des violences subies. Il n’est en effet pas évident de dire les violences, et peut-être encore moins de porter plainte. Et donc on fait quoi?

P-Y J: En effet, la peur des représailles ou de salir l’image du club est présente. Il faut que les clubs et le pouvoir politique soutiennent les victimes. En tant que ministre des Sports, je le dis «Faites-le savoir!», «On ne peut plus se taire». Je suis ravi que des sportifs de haut niveau parlent de leur santé mentale, des violences, mais aussi de leur orientation sexuelle afin de lutter contre les discriminations. Il faut continuer à libérer la parole.

Manon Legrand

Manon Legrand

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)