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Violence des mineures: sortir d’un impensé

Parmi les mineurs en infraction, les filles sont minoritaires. Faut-il pour autant en conclure qu’elles sont moins violentes et qu’il s’agit d’un épiphénomène? Au contraire, la violence des filles mérite d’être exhumée et pensée dans sa complexité, ses paradoxes et ses nuances pour pouvoir saisir les représentations du féminin (et du masculin) qui l’entourent. Décryptage avec Véronique Le Goaziou, chercheuse associée au Laboratoire méditerranéen de sociologie à Aix-en-Provence et auteure de «Quand la violence se joue au féminin».

©Adrien Herda

Minoritaires ou minorisées? 

Les filles sont moins nombreuses que les garçons dans les statistiques sur les violences des mineurs. C’est un fait qui se confirme également chez les majeurs. Mais, comme souvent quand on se penche sur les femmes ou des minorités, il s’agit de les sortir des «silences de l’histoire»1. «Est-ce que de fait la population féminine est moins violente et recourt moins à la délinquance ou bien le corps social, et notamment quand il est représenté par les forces de l’ordre, serait-il plus clément, moins regardant concernant des faits commis par des jeunes filles? Est-ce que leurs délits et leurs infractions sont moins enregistrés et, quand ils le sont, moins poursuivis?», interroge Véronique Le Goaziou. Selon elle, «les deux phénomènes sont compatibles… Une chose est sûre : aujourd’hui comme hier, les filles sont sous-représentées dans les statistiques, en tout cas, dans la délinquance et la criminalité».

En danger ou dangereuses?

Quel regard justement porte le corps social sur ces jeunes filles délinquantes? Et pourquoi aurait-il tendance à les invisibiliser? Le phénomène est aujourd’hui étudié non sans susciter encore réticences, remous ou indifférence.

«On a l’impression que, quand une femme, mais une jeune fille encore plus, commet un acte délinquant, elle est anormale. C’est comme si elle était sortie du chemin, explique Véronique Le Goaziou. Il y a quelque chose d’inacceptable dans le recours à la violence des femmes et des jeunes filles parce qu’il s’agit encore d’un critère de distinction entre les garçons et les filles. ‘La jeune fille temporise. Le garçon rue dans les brancards’.»

Il est souvent rapporté par les acteurs juridiques que les mineures seraient davantage «en danger» que «dangereuses». Il est en effet avéré que nombreuses d’entre elles ont été victimes de maltraitance, souvent dans l’enfance. Et qu’elles peuvent choisir d’en échapper par la fugue, la violence retournée contre elle ou contre les auteurs de violence, ou les addictions.

On va avoir beaucoup plus tendance que pour les garçons à décrypter son parcours familial, personnel, son développement psychoaffectif pour chercher ce qui a pu faire en sorte qu’elle passe à l’acte.

«Le regard que l’on porte sur la jeune fille délinquante va plutôt être un regard de protection, de psychologisation, de médicalisation, cela a été montré par plusieurs historiens et sociologues, éclaire la chercheuse. On va avoir beaucoup plus tendance que pour les garçons à décrypter son parcours familial, personnel, son développement psychoaffectif pour chercher ce qui a pu faire en sorte qu’elle passe à l’acte. Chez un garçon, on fait moins ce travail, on va plus vite voir le danger qu’il génère contre l’ordre public, et construire une figure de la dangerosité masculine.» Cette attention prêtée au parcours de vie et aux souffrances des jeunes filles est intéressante et même souhaitable pour tous les mineurs. Mais elle présente aussi le risque de «psychologiser» la violence féminine, et donc de la dépolitiser.

Moins punies et plus « protégées » que les garçons, les filles ne sont pas moins enfermées dans des représentations qu’on a d’elles et de leur parcours violent. Il suffit de regarder tous les sobriquets et les traits – notamment masculins – prêtés aux femmes violentes à travers l’histoire. «Cela dit, des filles peuvent aussi être punies, précise la sociologue. Les jeunes filles roumaines sont considérées de façon plus sévère que d’autres jeunes filles. Le regard porté sur ces ‘bandes d’enfants’ est plus dur que sur d’autres jeunes filles qui commettent des actes équivalents.» Un rappel qu’on ne peut pas penser la violence – et la criminalisation – des filles sans croiser les rapports de classe, de genre et de race.

Il y a quelque chose d’inacceptable dans le recours à la violence des femmes et des jeunes filles parce qu’il s’agit encore d’un critère de distinction entre les garçons et les filles. ‘La jeune fille temporise. Le garçon rue dans les brancards’.

Des violences différentes?

La socialisation différenciée des garçons et des filles, largement étudiée aujourd’hui, impacte la construction de l’identité et les conditions du déploiement de la violence. Jusqu’à engendrer des comportements différents? Si l’on regarde les chiffres2, les stupéfiants sont, tant chez les filles que chez les garçons, en tête des faits qualifiés infractions (FQI). Les filles sont davantage concernées par des atteintes aux personnes (31,28 %) que les garçons (13,23 %). Elles sont également davantage concernées par les situations dans lesquelles aucun FQI n’est mentionné, mais où des problématiques existent. Les garçons sont quant à eux davantage impliqués que les filles dans des atteintes aux biens, des vols avec violences ou menaces, des homicides ou tentatives d’homicide et des violences sexuelles.

Pour Véronique Le Goaziou, «les femmes commettent des infractions dans des domaines ‘qui sont les leurs’ sociologiquement parlant : la maison, la famille. On les trouvera donc en proportion plus importante (dans leur catégorie, NDLR) dans les violences faites aux enfants, des escroqueries à la caisse d’allocations familiales. Mais, en tout cas, je ne parlerais pas d’une spécificité de l’agir violent des filles. L’expression de la violence est la même pour tout un chacun».

Violence et émancipation, une corrélation?

On pourrait croire, si l’on suit le raisonnement, qu’à mesure que les femmes obtiennent des droits, elles gagnent aussi en «pouvoir» de violence. Et pourtant non, «c’est l’une des choses les plus surprenantes, la violence n’augmente pas. Ou cela ne se voit pas encore», explique notre interlocutrice.

«Dans les années 1960, certaines féministes disaient ‘le jour où les femmes auront une égalité de droits, alors il est fort possible qu’elles commettent des actes délinquants et violents autant que les hommes’. Ça ne s’est pas du tout vérifié. Même si, j’insiste, on ne peut pas trancher l’ambivalence de la sous-représentation, qui correspond à la réalité ou est influencée par le peu de regard qu’on porte à l’égard des violences. »

Les bandes de filles sont surmédiatisées. On saute sur le sujet parce que c’est rare.

Pourtant, il n’est pas rare de voir apparaître en une des journaux des articles consacrés aux bandes de filles, aux «nouvelles rebelles». Une surmédiatisation qui relève davantage de l’instrumentalisation – appuyer un discours sécuritaire par exemple – que d’une démarche de visibilisation et d’objectivation du phénomène.

«Les bandes de filles sont surmédiatisées. On saute sur le sujet parce que c’est rare. Je travaille en ce moment dans les quartiers populaires de Marseille et il n’y a pas une fille, que ce soit dans les réseaux et trafics de stupéfiants ou en matière de radicalisation. De façon assez générale, les jeunes filles sont absentes de l’espace public – parce qu’elles sont cantonnées dans l’espace domestique ou à l’école, à l’université, à leurs loisirs, etc. Elles sont par ailleurs fort présentes dans les associations, où elles ont un rôle d’apaisement, de prise de parole politique.»

Un féminisme non-violent ?

À la lumière de tous ces éléments, on comprend que le sujet est compliqué à appréhender pour les féministes. Faut-il dire, voire défendre la violence des femmes, alors qu’elles sont encore en majorité celles à qui l’on (en majorité des hommes) inflige de la violence? Comment ne pas servir la soupe des détracteurs du féminisme en mettant ces faits en lumière ?

À la lumière de la lutte contre la violence contre les femmes au cœur du féminisme, «les mouvements féministes ont aussi souvent mis en avant la violence féminine comme ‘faite en réponse à des violences’ », analyse Véronique Le Goaziou.

Faut-il dire, voire défendre la violence des femmes, alors qu’elles sont encore en majorité celles à qui l’on (en majorité des hommes) inflige de la violence? Comment ne pas servir la soupe des détracteurs du féminisme en mettant ces faits en lumière ?

«La violence a peu été défendue comme un critère d’égalité. Le féminisme d’État a davantage mis l’accent sur le passage par la loi, l’éducation, la sensibilisation. La violence n’est pas dans son ADN, éclaire-t-elle aussi. Bien sûr, il ne faut pas faire de généralités. Des mouvements comme les Femen ou Les Chiennes de garde sont plus démonstratifs aujourd’hui. Tout comme je me souviens de féministes dans les années 70 qui disaient déjà ‘puisque l’État ne fait rien pour nous protéger des violences, on va attraper les mecs et leur couper les testicules’. »

Si les femmes de tout temps ont lutté, parfois en ayant recours à la violence, ou ont exercé de la violence, est-ce un projet de société égalitaire de revendiquer des femmes « en armes » ? Il s’agit «non pas de prôner la violence» comme le soulignent les sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost (voir encadré), mais «de la penser», de reconnaître aux femmes à égalité avec celles des hommes et des gar- çons une capacité d’action et une aptitude à la violence qui leur sont encore déniées. •

1. Expression de Michelle Perrot, historienne française pionnière dans l’histoire des femmes.

2. Rapport statistique évolutif (2015-2019) relatif aux placements dans les institutions publiques de protection de la jeunesse.

En savoir plus

Des ouvrages :

Coline Cardi, Geneviève Pruvost (dir.), Penser la violence des femmes, La Découverte, Paris, 2017.

Véronique Le Goaziou, Quand la violence se joue au féminin, Yapaka n° 113, Bruxelles, 2019.

Des podcasts :

Les filles violentes : déviantes ou dissidentes ?, de Pauline Maucort, réalisé par Gaël Gillon, La Série documentaire, épisode 3 de la série « Les enfants enfermés ou l’éducation sous contrainte », France Culture, mai 2019.

Les femmes contre-attaquent, de Charlotte Bienaimé, Un podcast à soi, Arte radio, mars 2022.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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