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Regard critique · Justice sociale

Culture

Arpentage : découper pour mieux penser

Un livre, quelques feuilles de note, des stylos et un bon cutter. Tels sont les outils d’une pratique qui fait florès dans les mondes associatifs et militants : l’arpentage. Une lecture collective sous forme de défrichage qui se veut à la fois un instrument d’accès au savoir et un prétexte à des échanges intimes et politiques.

Quelques chaises sont placées en cercle dans le café associatif bruxellois La Vieille Chéchette, lieu de livres et de luttes qui semble tout dédié à l’activité de ce lundi soir. Morgane Borensztejn, formatrice-animatrice à la Ligue des droits humains, sort de son sac le livre Défaire la police, un essai sociopolitique collectif dirigé par Elsa Dorlin. L’objet à la couverture bleue finira dans quelques minutes tranché au couteau – «sacrilège! sacrifice!», s’écrieront certains – et distribué en petits paquets égaux dans les mains de la quinzaine de participantes rassemblées ce lundi soir de février. Elle invite les participantes (le féminin l’emporte largement) à lire sa dizaine de pages durant un gros quart d’heure et leur suggère trois questions pour guider la lecture: l’idée qui t’a plu; ce qui fait écho à ta vie; ce que tu as envie d’ajouter.

Le groupe se réunit ensuite et partage en quelques minutes et à tour de rôle – et sans suivre la linéarité du bouquin – une synthèse de son extrait. La discussion débouche alors dans un second temps sur des réflexions suscitées par la lecture. L’une évoque la disparition de Sourour décédée quelques jours plus tôt dans un commissariat de police de la capitale, l’autre partage ses doutes par rapport à la mise en œuvre de la justice restaurative proposée par l’ouvrage. Les paroles des unes – entre restitutions et ressentis, théories et expériences – complètent, croisent et nourrissent celles des autres. La discussion prend parfois les contours d’un groupe de parole et les trois heures filent à la vitesse de l’éclair. Cette pratique de lecture collective porte un nom: l’arpentage.

Chaque discours est valable

L’arpentage trouverait ses racines dans les cercles ouvriers de la fin du XIXe siècle – même si nos premières recherches dans les archives de l’Institut serésien d’histoire ouvrière, économique et sociale n’ont rien donné… Peut-être parce que l’arpentage se vit plus qu’il n’est décrit? Parce que subversif, il est forcément tenu secret? L’histoire raconte donc que les ouvriers (et les ouvrières, nous ajoutons) «parcouraient à grands pas» (la définition d’arpenter, à côté de celle de mesurer) des livres auxquels ils n’auraient pas eu accès par ailleurs, à commencer par Le Capital, de Marx. Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’arpentage est devenu une technique d’éducation populaire mobilisée par des ONG, associations et collectifs – le mouvement Peuple et Culture en est un pionnier – afin de se réapproprier le savoir collectivement et de nourrir l’action.

L’arpentage a même eu son premier festival début de l’été à Bruxelles, le festival de l’ArpentaGEsticulé, qui a donc fait le pari de mêler arpentage et conférence gesticulée autour de thèmes liés à des luttes sociales ou des sujets qui manquent encore de visibilité (logement, grossophobie, transphobie, crise bancaire, etc.). «Au même titre que la conférence gesticulée[1], l’arpentage engendre l’idée que chaque discours est valable, que tout le monde peut apporter du savoir aux autres. C’est la conversation qui crée du nouveau savoir, à partir d’une source qu’est le livre», explique Camille, l’une des arpentaGEsticulantes, membre du Front féministeS du réseau de lutte ADES.

L’objet à la couverture bleue finira dans quelques minutes tranché au couteau et distribué en petits paquets égaux.

«Le succès de la méthode s’explique par sa dimension collective, poursuit Emilie, autre organisatrice du festival. C’est un outil politique d’empuissancement. Et puis cela permet aussi de lire des bouquins qu’on ne lirait pas toute seule.» Parce que le temps manque, parce qu’on n’a pas le courage ou la confiance suffisante. «Aujourd’hui, on ne déchire pas spécialement le livre parce qu’on ne sait pas se l’acheter. Mais ce geste a toujours du sens. Il permet de désacraliser un objet encore réservé à une classe bourgeoise ou diplômée», explique Arno Zanella, animateur pour le mouvement PAC et formateur aux arpentages.

Un prétexte pour politiser la vie

Arpenter, c’est l’occasion de découvrir des territoires et des vécus minorisés, d’entendre les personnes concernées, de s’y confronter et de se réapproprier ensemble des réflexions qui prennent parfois la poussière sur les tables de nuit ou dans les rayons des bibliothèques. Au rayon des «best-sellers» de l’arpentage, on retrouve donc des essais sur les questions d’écologie politique, de travail, de féminismes, des bouquins de référence en matière d’activisme ou des «incontournables» des sciences humaines.

L’histoire raconte que les ouvriers et les ouvrières parcouraient ensemble des livres, à commencer par Le Capital de Marx

«C’est un prétexte pour politiser la vie, expliquent Morgane Borensztejn et Muriel Laurent, qui arpentent et animent ensemble régulièrement. Les personnes ont l’habitude très scolaire de restituer – et c’est très bien aussi – mais souligner un fait marquant, à partir de sa propre expérience, ouvre à d’autres paroles et génère un moment de discussion.» À l’issue des arpentages, des militants repartent prêts pour assister à une conférence, des profs avec l’idée de proposer l’activité en classe. Des femmes d’en organiser avec leurs amies ou leurs mères. Des bibliothécaires d’inscrire la méthode dans le cursus. Chacun et chacune quitte la session ses morceaux d’histoire déchirés sous le bras et, dans la tête, des bouts de soi réarticulés et reconfrontés à d’autres bribes de vécus jusqu’alors méconnus.

Renforcer l’inclusivité

L’arpentage n’est pas une méthode déposée. Il se pratique en non-mixité ou pas, avec des inconnus ou entre amis, au bar ou dans une asso. Ni confinées à l’intimité des foyers ni domestiquées, ces lectures sauvages sont-elles pour autant accessibles et inclusives? Il ne suffit pas de déchirer un livre pour faire valser tous les traumatismes d’années de lectures scolaires obligatoires, pour dépasser sa timidité ou son sentiment d’imposture de prendre la parole en public. Quelques balises existent pour «faciliter» l’exercice. «On conseille aux participants de ne pas avoir lu le livre avant, préconise Arno Zanella. Ce n’est pas grave non plus si on ne lit pas tout le livre, l’idée étant de ne pas épuiser son public. L’important, c’est ce qu’on en a compris. Enfin, il faut que le cadre soit sécurisant pour que tout le monde se sente à l’aise.»

L’arpentage engendre l’idée que tout le monde peut apporter du savoir aux autres.

Pour accompagner la lecture, Arno sort de sa boîte à outils la «phrase cadeau, celle qui fait du bien » et «la phrase fardeau, celle qu’on n’a pas comprise». Morgane préconise pour certains ouvrages de fournir des lexiques au préalable. «On a veillé lors de notre première édition à ce que les livres proposés soient accessibles au niveau de la lecture, mais aussi du discours», explique Emilie. «On planche sur l’idée de prévenir du niveau bien avant pour notre prochain festival, afin d’orienter les personnes qui ne connaissent rien au sujet et celles qui veulent l’approfondir», imagine Joséphine. «Pour alpaguer les hommes cis – notamment sur les sujets féministes, on va explorer l’idée d’un arpentage 100 % masculin, animé par un homme pour d’autres hommes sur un sujet probablement féministe. L’idée est de dire ‘c’est votre moment, éduquez-vous’», explique Marceline.

« Ce geste permet de désacraliser un objet encore réservé à une classe bourgeoise ou diplômée. »

Arno Zanella, animateur pour le mouvement PAC

Pour cette première édition, elles se sont mises en lien avec des collectifs pour éviter l’entre-soi, se sont aussi posé la question de la discrimination positive. Elles fourmillent aussi déjà d’idées pour renforcer l’inclusivité. «On voudrait amener l’arpentage dans des lieux qui se prêtent au sujet. Et pourquoi pas arpenter avec des enfants? Et pourquoi pas arpenter des romans? Ça créerait plus de joie, ça viendrait peut-être alléger le côté parfois intello.»

Arno Zanello rappelle que l’obstacle principal à un arpentage vraiment accessible à toutes et à tous est de savoir lire. «On pourrait imaginer arpenter une vidéo ou un podcast pour les publics alpha», imagine-t-il. Radio Panik, radio associative bruxelloise, s’y est déjà essayée.

Les espaces où arpenter sont aussi vastes et infinis que les histoires à écrire et à se partager.

 

[1] Lire «Conférences gesticulées: paroles en feu», Alter Échos, juillet 2022, Manon Legrand.

Manon Legrand

Manon Legrand

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