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Vieillir en prison : la double peine

En quelques années, la question du vieillissement en prison est devenue une nouvelle réalité. Or, rien n’est prévu pour les détenus âgés dans les établissements pénitentiaires.

© Alexander GD/Pierre Vanneste/Alter Médialab

En quelques années, la question du vieillissement en prison est devenue une nouvelle réalité. Or, rien n’est prévu pour les détenus âgés dans les établissements pénitentiaires.

Entre 2008 et 2017, le nombre de détenus âgés de 60 ans et plus n’a cessé d’augmenter : ils étaient 308 voilà dix ans, contre 447 l’an dernier. Si on élargit la perspective au nombre de détenus âgés de 50 ans et plus, le nombre est interpellant : ils étaient 1.169 en 2008 pour 1.681 en 2017. Une évolution constante qui pose question, d’autant que la plupart des détenus âgés sont éparpillés dans les diverses prisons du pays. C’est au centre de détention de Saint-Hubert qu’ils sont les plus nombreux du côté francophone. La prison qui accueille uniquement des condamnés, en régime ouvert, dispose depuis plusieurs années d’une section pour accueillir une trentaine de détenus âgés et malades (voir encadré).

« Les jeunes ont besoin de mouvement, tandis que les aînés ont besoin de calme. Ces derniers subissent parfois des moqueries, des humiliations de la part des plus jeunes. » Solange Pourveur, Association des visiteurs francophones de prison de Belgique.

À côté de Saint-Hubert, aucun aménagement n’est prévu dans les autres prisons pour ce public spécifique, contrairement à d’autres pays européens comme la Suisse ou l’Allemagne où des études et des solutions ont été proposées pour répondre mieux à la problématique du vieillissement de la population incarcérée, notamment par l’adaptation des espaces, du mobilier, des activités, pour faciliter l’accès aux lits, aux douches, aux préaux ou encore le passage de fauteuils roulants. « La prison n’est pas conçue pour des personnes âgées. Les jeunes ont besoin de mouvement, tandis que les aînés ont besoin de calme. Ces derniers subissent parfois des moqueries, des humiliations de la part des plus jeunes », remarque Solange Pourveur, présidente de l’Association des visiteurs francophones de prison de Belgique (AVFPB) dans une des rares analyses consacrées sur le sujet1. Au-delà des aménagements, la nourriture, elle aussi, n’est pas adaptée aux détenus édentés. Quant aux soins, tout dépend de la prise en charge. « Lorsque le problème est détecté, des solutions, au coup par coup, sont envisageables, mais il faut souvent que la santé se détériore fortement pour que le personnel en prenne conscience et réagisse », note Solange Pourveur. « Ces détenus présentent en outre des problématiques habituellement reconnues aux populations fortement précarisées », constate Gaëtan de Dorlodot, médecin directeur du centre médico-chirurgical (CMC) de la prison de Saint-Gilles. « Nous avons encore à développer le système de dépistage des maladies surtout cancéreuses et à se préoccuper de leur suivi postcarcéral sans lequel le trajet de soins perd de son essence », poursuit-il. D’une façon générale, la prise en charge est discutée avec les acteurs de la justice en fonction du statut du patient, de l’évolution d’une pathologie et de la capacité ou non d’être pris en charge en prison. « Un patient dément commettant un délit pourrait être orienté vers une institution extracarcérale ou une maison de repos, les patients présentant des pathologies de fin de vie ou des pathologies démentielles peuvent dans les conditions de la loi bénéficier d’une libération pour raison de santé et être orientés dans des lieux de soins », explique Gaëtan de Dorlodot. Ce fut le cas en 2017 où un détenu nonagénaire, pris en charge par le CMC de la prison de Saint-Gilles, a été transféré en maison de repos.

La détention fait vieillir

Néanmoins, la prison n’accueille pas du personnel formé en gériatrie et les agents pénitentiaires n’ont pas une mission spécifique pour s’occuper de personnes âgées. Pourtant, la détention fait vieillir, comme le relève Solange Pourveur : « Les conditions de détention viennent souvent aggraver l’état de santé, tant physique que mental. Pour certains, les signes du vieillissement sont précoces et il n’est pas rare de rencontrer des détenus paraissant dix, voire quinze ans de plus que leur âge physiologique. »

« La plupart de ces détenus ne sont pas en mesure de répondre aux attentes que le système leur demande pour satisfaire aux conditions d’un plan de reclassement concret. Certains sont tellement découragés par les conditions demandées par le TAP qu’ils choisissent d’aller à fond de peine. » Gilles Gruslin, avocat.

Les détenus âgés ont aussi tendance à s’isoler davantage : ils se retrouvent seuls, confrontés à des problèmes de santé, ils vivent à distance la mort de leurs proches ou la coupure progressive des liens avec leur famille, leurs amis ou la société. « Certains se laissent envahir par cette solitude qui se traduit soit par un repli sur soi, soit par des emportements ou de l’agressivité », constate Solange Pourveur.

Souvent condamnés à de lourdes peines, notamment pour faits de mœurs ou pour meurtres et assassinats, les années les désavantagent. Les libérations conditionnelles sont soumises à des critères difficiles d’accès pour ces détenus plus âgés : la réinsertion, par le biais du travail, n’est plus imaginable, vu qu’ils sont en âge d’être retraités. À côté de l’occupation, trouver un logement ou des moyens de subsistance n’est pas plus aisé : beaucoup sont isolés, sans famille, sans entourage proche pour les aider à entamer des démarches en vue de leur sortie de prison. « C’est une catégorie vraiment négligée alors qu’elle devrait conduire à de nouvelles initiatives de la part de l’administration pénitentiaire », déplore l’avocat pénaliste Marc Nève, qui compte parmi ses clients quelques détenus âgés.

Tout plan de réinsertion demandé par la tribunal d’application des peines (TAP) semble bel et bien peine perdue. « La plupart de ces détenus ne sont pas en mesure de répondre aux attentes que le système leur demande pour satisfaire aux conditions d’un plan de reclassement concret. Certains sont tellement découragés par les conditions demandées par le TAP qu’ils choisissent d’aller à fond de peine », relève, de son côté, l’avocat Gilles Gruslin, qui s’occupe actuellement de la défense d’un détenu qui a passé 42 ans derrière les barreaux, condamné pour des faits de mœurs dans les années 80. Ce détenu, qui préfère garder l’anonymat, explique que cela fait plus de trente ans qu’il n’a pas pu sortir pour une permission ou un congé pénitentiaire. « Tous les ans, quand je me présente devant le TAP pour demander une autorisation de sortie, on me la refuse. On s’arrête à mon passé sans prendre la peine de voir qui je suis maintenant. J’ai bien peur de ne jamais pouvoir sortir et de mourir en prison sans plus jamais avoir la chance de voir le monde extérieur. »

Bloc H2

C’est au sein du bloc H2 que les détenus âgés sont orientés au sein du centre de détention de Saint-Hubert. Ce bloc se trouve à côté des services médicaux et infirmiers. « Des cellules y sont également aménagées afin d’y recevoir des détenus présentant une pathologie nécessitant des soins ou des contrôles réguliers. C’est un codétenu qui joue alors le rôle d’aide-soignant pour venir en aide aux personnes qui en ont besoin », explique le directeur de la prison, Jean-Claude Carpentier. Le bloc peut accueillir une trentaine de personnes. Largement insuffisant pour répondre aux demandes, toujours plus nombreuses, des autres établissements qui souhaiteraient y envoyer un détenu âgé ou malade.

Si le centre pénitentiaire de Saint-Hubert fonctionne en régime ouvert, les détenus âgés ont tendance, à en croire le directeur de la prison, à s’isoler du reste des autres détenus. « Ils cherchent peu le contact avec les autres blocs. Ils restent même généralement à l’intérieur de leur bloc, préférant ne pas en sortir alors qu’ils en ont la possibilité. Sans doute cela est-il dû à une forme d’étiquetage de la part des autres condamnés par rapport à ces détenus », relève-t-il. Si l’isolement se vit à l’intérieur du bloc, il existe aussi à l’extérieur. « Comme ces détenus arrivent à fond de peine, ils n’ont souvent plus rien dehors, ni soutien familial, ni logement, ni moyens financiers. Leur ‘chez-eux’, c’est le bloc. Certains sont même très réticents à être libérés ou à aller en maison de repos. Ce qui nous pose un problème », poursuit Jean-Claude Carpentier. Avec la généralisation de la présence de détenus âgés, le centre de détention est actuellement en discussion tant avec l’administration pénitentiaire qu’avec des associations en lien avec le troisième âge et les maisons de repos afin de faire évoluer le bloc à l’avenir et assurer à ce public une meilleure prise en charge.

 

1 « Vieillir dans un lieu privatif de liberté : un nouveau défi pour nos prisons », Justice en ligne, 19/10/2015.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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