«La police m’a posé plusieurs fois la question ‘Vous voulez partir, vous voulez partir?’. Oui, je veux partir. […] ils m’ont déposée sur la place, ici. J’ai attendu là qu’une personne de ma famille finisse sa journée de travail à Bruxelles et fasse la route jusque dans la province de Luxembourg. Déposée sur la place et pouf! S’est ensuivi plus de six mois sans domicile fixe. Voilà le début de l’enfer.» C’est un mécanisme de responsabilité inversée bien connu: face aux violences conjugales, on demande souvent aux victimes pourquoi elles sont restées si longtemps, pourquoi elles n’ont pas quitté leur partenaire plus tôt. La réponse se devine dans le témoignage de Martine, et dans bien d’autres diffusés par Vie féminine dans le cadre de sa dernière campagne «Partir pour ne pas y rester», lancée en 2025. À «l’injonction de partir» souvent adressée aux victimes, le mouvement féministe oppose la liste des nombreux freins au départ: des freins financiers, administratifs, des difficultés de se loger, une santé mentale fragilisée, une pression professionnelle… Autant de barrières qui rendent le départ périlleux – et parfois impossible.
Pour lever une partie de ces freins, une idée fait de plus en plus son chemin: celle d’un «pack nouveau départ», un dispositif public d’aide aux victimes de violences conjugales qui serait déployé après la rupture.
Ce «pack» a de fortes chances de voir prochainement le jour, alors que la Conférence interministérielle (CIM) Droits des femmes, relancée sous la nouvelle législature fin janvier[1], est présidée par le ministre francophone des Droits des femmes, Yves Coppieters (Les Engagés), qui s’est dit déterminé à inscrire sa mise en œuvre à son agenda.
«Un moment hautement critique»
Petit retour en arrière. C’est en novembre 2023 que Vie féminine met pour la première fois sur la table l’idée d’un dispositif public de soutien à la reconstruction des victimes de violences conjugales, alors nommé «pack reconstruction»; l’aboutissement d’une réflexion née un an plus tôt, au cours d’une étude menée sur la période post-séparation dans un contexte de violences conjugales. «Dans cette étude, on demandait aux femmes ce dont elles auraient eu besoin pendant cette période de leur vie. Et on s’est rendu compte que de nombreux besoins pouvaient être traduits en revendications politiques concrètes», retrace Elodie Blogie, chargée des relations extérieures chez Vie féminine.
Tel qu’imaginé alors, le dispositif s’articule autour de cinq mesures phares: une aide financière d’urgence octroyée par l’État, un accompagnement sociojuridique, l’accès immédiat à une adresse de référence non communicable à l’ex-partenaire, l’accès à une assistance psychologique et une attention spécifique en matière d’emploi (pour tenir compte de l’impact de la violence domestique sur la santé mentale et la sphère professionnelle).
En avril 2024, en toute fin de législature, le pack atterrit au sein de la CIM Droits des femmes. Les ministres s’en emparent, parviennent à un accord politique (certes, juste avant les élections) et le rebaptisent au passage «pack nouveau départ».
Tel qu’imaginé alors, le dispositif s’articule autour de cinq mesures phares: une aide financière d’urgence octroyée par l’État, un accompagnement sociojuridique, l’accès immédiat à une adresse de référence non communicable à l’ex-partenaire, l’accès à une assistance psychologique et une attention spécifique en matière d’emploi (pour tenir compte de l’impact de la violence domestique sur la santé mentale et la sphère professionnelle).
Et puis, plus rien. La CIM a tardé à redémarrer sous la nouvelle législature – des rumeurs ont même évoqué sa possible disparition. Fin 2025, on apprend qu’elle sera relancée en janvier 2026, en même temps que les travaux autour du futur plan d’action national (PAN) de lutte contre les violences faites aux femmes 2026-2031.
C’est ce «momentum politique» que Vie féminine a choisi pour remettre un coup de pression. Dans le cadre de sa campagne «Partir pour ne pas y rester», le mouvement a organisé début novembre à Namur une journée d’échange autour du pack. Plusieurs associations féministes y ont été invitées à passer les mesures au crible, à les confronter au terrain, à les affiner. La journée s’est clôturée par l’intervention du ministre Yves Coppieters, qui a rappelé qu’il «[défendait] fermement la mise en œuvre de ce dispositif», et qu’il s’agissait pour lui d’un «objectif clair de cette législature».
L’occasion également de souligner l’enjeu crucial de ce moment de la rupture: «Quitter un domicile violent est un moment hautement critique. Les victimes font face à une dépendance économique, un isolement social, un risque accru de violences extrêmes. […] 30 à 40% des féminicides surviennent au moment de la séparation ou peu après.»
Depuis sa création en 2017, la plateforme associative Stop Féminicide a recensé 260 féminicides en Belgique, un chiffre probablement largement sous-estimé.
L’expérience française
Par un alignement des planètes fortuit, au moment même où Vie féminine s’attelait à ses premières réflexions sur un dispositif d’aide à la reconstruction post-violences, la France inaugurait son propre «pack nouveau départ», en même temps que la création d’une aide universelle d’urgence. Lancé en septembre 2023 à titre expérimental dans le Val-d’Oise, le pack est aujourd’hui opérationnel dans une dizaine de départements. «C’est l’État qui a lancé cela, sans réelle connaissance du terrain. C’était un petit peu chaud au début, retrace Catherine Goujart-Delambre, la directrice générale de Mon Âme Sœur, une association de lutte contre les violences conjugales basée dans le Val-d’Oise, invitée par Vie féminine lors de sa journée d’étude début novembre. Ce pack nous a été présenté au départ comme une volonté d’avoir un interlocuteur unique pour les violences conjugales, afin de lever les freins au départ. Il a été décidé que l’interlocuteur unique serait la CAF (la Caisse d’allocations familiales, qui gère à la fois les aides au logement, la petite enfance, la famille, etc., NDLR) et que la levée de freins serait articulée autour de cinq axes: le retour à l’emploi, l’hébergement, l’appui juridique, l’appui psychologique et la garde d’enfants.»
Le dispositif français repose sur deux types d’acteurs: les «tiers détecteurs» (associations, médecins) d’une part, qui signalent les situations de violences à la CAF. Et les «référents sectoriels» d’autre part, associations ou institutions vers lesquelles la CAF oriente les victimes, après les avoir rencontrées pour évaluer leur situation et leurs besoins. «Le dispositif fonctionne pas mal, il faut le dire», souligne Catherine Goujart-Delambre, dont l’association a la particularité d’être à la fois «tiers détecteur» et «référente sectorielle»: «On intervient pour le suivi psychologique et l’aspect juridique et, depuis peu, dans la prise en charge des enfants.»
Elle note une accélération dans la prise en charge des dossiers, et l’intérêt d’avoir un «comité technique», qui se réunit régulièrement pour faire remonter les constats du terrain, les choses à améliorer, etc. Le «pack nouveau départ» français est accessible à toute personne qui envisage une séparation suite à des violences conjugales, lesquelles doivent avoir eu lieu dans l’année. Point important: le dépôt de plainte n’est pas une condition pour bénéficier du dispositif. «Il faut déjà trouver beaucoup de force pour déposer une plainte. Et puis, une grande majorité des plaintes sont ensuite classées. En France, on est sur un délai d’au moins deux ans au moins avant que les affaires soient traitées.»
Après deux ans d’existence dans le Val-d’Oise, quel est le bilan? «Le soutien psychologique fonctionne à peu près, le juridique aussi. Le retour à l’emploi fonctionnait déjà avant le pack. En revanche, l’hébergement et la garde d’enfants ne fonctionnent absolument pas. Comment fait-on pour se reconstruire psychologiquement quand les besoins primaires ne sont pas remplis? Si je n’ai pas d’hébergement, que je ne sais pas comment je vais faire manger mes enfants, je m’en fous, en fait, de me reconstruire», tacle la directrice de l’association.
Une «priorité absolue»… à concrétiser
Sur le papier, le modèle français avait une vision claire: un interlocuteur identifié (la Caisse d’allocations familiales) et une architecture lisible, pensée comme une porte d’entrée unique. Dans les faits, le dispositif s’est vite complexifié. D’autres acteurs – services sociaux départementaux, associations – ont rejoint la chaîne. Et force est de constater que cet élargissement fragilise parfois l’objectif de continuité de l’accompagnement des victimes, souvent encore contraintes de passer de guichet en guichet, en répétant plusieurs fois leur histoire douloureuse. «Mais il y a bien une coordination, qui facilite les échanges et la visibilité des différents services, et ça, c’est hyper-important», souligne Catherine Goujart-Delambre.
«Quitter un domicile violent est un moment hautement critique. Les victimes font face à une dépendance économique, un isolement social, un risque accru de violences extrêmes. […] 30 à 40% des féminicides surviennent au moment de la séparation ou peu après.»
Yves Coppieters, ministre des Droits des femmes (Les Engagés)
Ce sera sans doute l’un des enjeux qui attendent la Belgique, où le tissu associatif est très riche, mais aussi fragmenté selon les régions. Ces enjeux qui devraient donc être discutés dans les prochains mois au sein de la Conférence interministérielle et, pour être concrétisés, inscrits dans le futur PAN 2026-2031. Optimiste, Vie féminine rappelle que la précédente CIM était composée de dix ministres fédéraux et des entités fédérées, parmi lesquels des représentants de tous les partis actuellement au pouvoir (N-VA, MR, CD&V et Vooruit), à l’exception des Engagés.
De con côté, s’il souligne que la lutte contre les violences faites aux femmes est pour lui une «priorité absolue», Yves Coppieters préfère rester prudent et ne pas communiquer d’éléments concrets avant le lancement de la nouvelle Conférence interministérielle: «Il est important de laisser à cette instance l’espace nécessaire pour structurer ses travaux, arrêter un calendrier et définir, de manière partagée, les priorités opérationnelles.» Le ministre ajoute toutefois que «des mesures concrètes ont déjà été prises en Wallonie dans l’esprit du pack, en particulier sur l’axe relatif au renforcement de l’accompagnement juridique et psychologique des victimes».
[1] Le présent article a été rédigé mi-janvier.