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Se raconter : le tournant biographique des politiques sociales

La culture du guichet n’est plus. Aujourd’hui, l’accès aux droits sociaux repose sur le récit d’une trajectoire singulière. Un récit qui est celui de la fragilité mais aussi de la réversibilité.

La culture du guichet n’est plus. Aujourd’hui, l’accès aux droits sociaux repose sur le récit d’une trajectoire singulière. Un récit qui est celui de la fragilité mais aussi de la réversibilité.

À l’occasion d’un ouvrage collectif intitulé Dialogues sur la diversité (Presses universitaires de Liège, 2015), Didier Vrancken, professeur de sociologie à l’ULg et directeur de la Maison des sciences de l’homme, est revenu récemment, en dialogue avec Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, sur la notion de « tournant biographique des politiques sociales ». Les auteurs y expliquent notamment que si l’exigence égalitaire de l’État social privilégiait jadis un même type de réponse pour tous, « par-delà les spécificités et les particularismes », le règne de la « débrouille » est aujourd’hui de mise – et que cette situation n’a fait que s’accentuer depuis la crise de 2008, imposant une lecture hyper-responsabilisante des problèmes sociaux. Là où les aides sociales fonctionnaient « au guichet », elles sont dorénavant dépendantes du récit que chaque demandeur est capable de produire. « L’action publique tend désormais à démultiplier les lieux où sont convoqués et écoutés les récits des personnes en vue de l’obtention de prestations sociales. Parler, raconter, produire du récit tend, pour l’usager ou le requérant, à devenir un préalable au déclenchement de l’action publique. Dès lors que la dynamique de réparation ne s’aligne plus systématiquement sur la perte objective et mesurable d’un revenu (lié au travail), il s’agit de faire montre de capacités à enrayer le sort, à en parler, pour le déjouer et y répondre activement », écrivent-ils.

Activez-moi

Sommés de se « ressaisir », de « se prendre en main », les individus sont soumis à un nouvel « ordre biographique », qui n’épargne plus aujourd’hui aucun secteur, de la santé au handicap en passant par l’emploi, la protection de la jeunesse, de la vieillesse, etc. Or cette exigence et la capacité à y répondre créent un nouveau genre d’inégalité : se raconter n’est en effet pas donné à tout le monde… a fortiori lorsqu’on est en position, passagère ou durable, de vulnérabilité. Du reste, l’idée n’est pas nécessairement de produire un récit « authentique » mais un récit qui sert son but : autrement dit les compétences attendues ne sont pas tant narratives que communicationnelles.

« Parler, raconter, produire du récit tend, pour l’usager ou le requérant, à devenir un préalable au déclenchement de l’action publique. » Didier Vrancken et Christine Mahy, auteurs de “Dialogue sur la diversité”

« Beaucoup comprennent ce qu’il y a derrière cette demande : ils vont trouver les travailleurs sociaux en disant ‘activez-moi’. Ce contexte met certes les personnes en position de veille et de vigilance mais il produit aussi une inquiétude permanente », nous explique Didier Vrancken, prolongeant la réflexion entamée dans Dialogues sur la diversité. « Comment produit-on du chômeur ‘conforme’ par exemple ? Au Forem, on sait très bien que certaines personnes ne trouveront pas d’emploi mais qu’elles ont les bons réflexes. D’autres sont totalement maladroites et c’est elles que l’ONEM pointera du doigt et qui basculeront vers l’aide sociale », poursuit le sociologue. Cette exigence de récit, comme le pointe par ailleurs Christine Mahy, s’articule à une discutable « transparence organisée », qu’il s’agisse de fournir ses extraits de compte – dépenses comprises – au CPAS ou d’expliquer encore et toujours pourquoi on a besoin d’un report de paiement… même si la raison est évidente et inchangée. « Autant la singularité doit être entendue, autant le déballage biographique est trop souvent devenu intrusif et insupportable. Il est aujourd’hui indispensable de questionner la limite entre le récit réellement nécessaire à un accompagnement digne de ce nom et le récit vérificateur de l’adéquation aux règles déterminées ‘par l’extérieur’ dans un contexte où la privation de la vie privée du Peuple d’en bas, ou de l’utilisateur de la solidarité collective, semble entrer dans une forme de normalisation effrayante », estime la secrétaire du RWLP, pointant en creux le projet actuel de « dossier social électronique » (lire « Un nouveau ‘jouet’ informatique pour les CPAS ? », page 9) qui permettrait aux CPAS de se transmettre les données relatives aux bénéficiaires lors d’un déménagement d’une commune à l’autre.

Parcours de vie

Car cette injonction au récit est en réalité étroitement liée à l’avènement d’une « société des parcours de vie », où les individus se définissent par leur mobilité même, qu’elle se décline à l’échelle d’une vie ou d’un territoire. « Nous sommes entrés dans une société qui se pense, se vit et agit sur elle-même à travers une multiplicité de trajectoires que tout un chacun effectue désormais pour se déplacer dans l’espace, aller travailler, aller faire ses achats, se rendre à l’école, chez le médecin, etc. Des hommes et des femmes mobiles, en somme. Sur un territoire, bien évidemment. Et qui ont à se déplacer dans tant de lieux où se déclinent désormais leurs vies au quotidien pour y dérouler leurs trajectoires professionnelles, éducatives, familiales, conjugales, commerciales, associatives, culturelles, amicales, institutionnelles », explique Didier Vrancken. Ces vies en mouvement, « réversibles », multifocales exigent par définition des réponses individuelles, qui seront fournies sur la base du récit de leurs « turning points ». « Nous sommes taraudés par l’idée que la vie est jonchée d’épreuves mais que ces épreuves peuvent se rejouer. Autrefois, tout s’écroulait avec l’échec scolaire, la perte d’un emploi ou d’un conjoint. D’ailleurs, on n’en parlait pas. Aujourd’hui, il s’agit de remobiliser l’individu et de construire avec lui quelque chose de l’ordre de la réversibilité, ce qui est plutôt positif : il y a cette idée d’une seconde chance. Le problème est précisément que tout le monde n’a pas une seconde chance : c’est pourquoi la question des inégalités doit être à nouveau posée. »

Sommes-nous face à une accumulation désordonnée de discours, produits malgré tout par les plus aptes ?

Il est d’ailleurs frappant de constater que le sentiment d’insécurité est aujourd’hui intimement lié à cette question de la mobilité. « Beaucoup de récits se disent en termes de trajectoire empêchée, y compris sur le territoire même. L’absurdité qu’il peut y avoir à aller travailler dans un endroit inaccessible lorsqu’on n’a pas de véhicule et qu’il faut se lever aux aurores pour prendre deux bus et un train à ses frais. Mais aussi les discours des femmes de la classe moyenne, qui courent du travail à la sortie de l’école en passant par le supermarché avec le sentiment de ne jamais y arriver. C’est aussi vrai chez les personnes plus âgées, pour qui se déplacer est souvent vécu comme une menace. Regardez aussi notre réaction après les attentats. Nous nous revoyons tous dans cet aéroport, cette station. Tout un chacun est passé par là, a de la famille qui y passe : c’est bel et bien dans notre trajectoire que nous nous sentons menacés », explique encore Didier Vrancken. Mais le récit inquiet de ces parcours est-il réellement pris en compte, entendu ? Permet-il de se repositionner dans des logiques plus collectives ou sommes-nous face à une accumulation désordonnée de discours, produits malgré tout par les plus aptes ? « L’intervention sociale a été dans les années 70 un milieu d’expérimentation dans les techniques d’entretien. Mais rappelons qu’au moment de la loi CPAS, 6.000 personnes étaient concernées. Aujourd’hui, on parle de plus de 200.000 personnes, sans compter l’explosion du chômage. La sollicitation à produire du récit a pris une tout autre dimension. » Un bain biographique qui fait aussi peser la menace de se voir confisquer son propre langage au profit d’une langue de bois « sociale », constituée d’histoires « clef en main ».

En savoir plus

« Des contrats aussi pour les sans-abri », Alter Échos n°418, février 2016, Nastassja Rankovic

« Droits sociaux, entre abus et oubli », Alter Échos n° 403, juin 2015 (dossier)

Julie Luong

Julie Luong

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