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Emploi/Formation
©Lucie Castel

Quand les pensionnés font le job

Alter Échos n° 474 9 juin 2019 Julien Winkel

En Belgique, plusieurs dizaines de milliers de retraités travaillent. Que ce soit pour compenser une pension trop faible ou par souci de rester actifs. Alter Échos a rencontré quelques-uns de ces irréductibles qui, après 65 ans, continuent de se lever pour faire leurs heures…

Jean-Claude, Paul, Ghislaine… À eux trois, ces « seniors » comptabilisent 234 années d’existence au compteur. Pourtant, malgré ce sacré bout de chemin déjà parcouru et leur statut de pensionnés, tous trois continuent de travailler. Jean-Claude Cerisier (69 printemps) officie comme agent de cérémonie dans une entreprise de pompes funèbres. Paul Gourdin (91 ans) a travaillé jusqu’il y a peu comme médecin à la prison de Nivelles. Il est aujourd’hui toujours actif au sein de l’ordre des médecins. Ghislaine Bosly-Vanhalewyn (74 ans) est quant à elle formatrice en communication, estime de soi et gestion de conflits pour l’asbl « L’autre côté du miroir ».

Les raisons qui les ont poussés à prolonger leur vie professionnelle sont multiples. Pourtant, en creusant, on constate que deux d’entre elles reviennent sans cesse sur la table. La première constitue presque une évidence : il s’agit de venir compléter une pension souvent trop faible. La deuxième est plus personnelle. On parle ici d’envie de rester actif, de ne pas s’arrêter, de découvrir d’autres horizons… Tout en étant bien sûr payé. Bien souvent, envie de rester dans le coup et besoin de compléter sa pension marchent ainsi main dans la main chez ces aînés qui, malgré le temps qui passe, ont décidé de ne pas raccrocher…

Canada Dry

« Je suis le plus jeune prépensionné de Belgique. » Attablé dans un café de La Louvière, Jean-Claude Cerisier revient sur son parcours de vie, celui d’un « homme issu d’une famille de cultivateurs et qui a voulu dépasser sa modeste condition d’origine ». Au point de se détruire la santé « et de rater sa vie sentimentale ». Engagé en 1969 par une entreprise active dans le domaine de l’électronique et de la télécommunication, Jean-Claude va y gravir les échelons pour finir par se faire licencier en 1998, à l’âge de 48 ans, non sans avoir fait un burn-out au passage. On lui propose alors une prépension « Canada Dry », qui lui permet d’être considéré comme chômeur tout en percevant un complément de son ex-entreprise. Jean-Claude Cerisier accepte, mais ne reste pas inactif. Il se forme, cherche du travail. Sans succès.

« Je n’aime pas le luxe, mais, avec le logement, les soins de santé, les assurances, cela fait beaucoup de dépenses. Sans ces 200 euros, je n’y arriverais pas », Jean-Claude Cerisier, pensionné et agent de cérémonie dans une entreprise de pompes funèbres

En 2001, il décide de travailler en ALE (Agence locale pour l’emploi), un statut qui lui permet de cumuler des revenus limités avec son statut de chômeur/prépensionné. Avant de prendre sa retraite en 2013… et de continuer à bosser comme agent de cérémonie dans une entreprise de pompes funèbres. Aujourd’hui, Jean-Claude Cerisier en est à son troisième employeur dans le secteur, malgré des ennuis de santé qui l’ont contraint à interrompre un temps cette activité, avant de reprendre le collier. « Franchement, je n’aurais jamais cru que j’allais entreprendre une activité pareille », témoigne-t-il. Actif « à temps partiel, à l’appel », Jean-Claude gagne environ 200 euros par mois, qu’il vient ajouter à sa pension de 1.575 euros net. « Je n’aime pas le luxe, mais, avec le logement, les soins de santé, les assurances, cela fait beaucoup de dépenses. Sans ces 200 euros, je n’y arriverais pas », affirme-t-il.

Pourtant, ce que touche Jean-Claude Cerisier paraît acceptable si on le compare aux montants des pensions en Belgique. Aujourd’hui, la pension minimum pour une carrière complète d’un salarié – 45 ans de carrière – est de 1.258 euros net par mois. Mais en cas de carrière incomplète, le montant peut être bien moindre. Résultat des courses : en 2018, la somme moyenne perçue par un(e) ex-salarié(e) belge pour sa pension était de 1.280,59 euros brut, d’après les chiffres du Service fédéral des pensions. Le fait qu’avec 1.575 euros de pension, Jean-Claude Cerisier doive encore travailler en dit donc long sur le côté anémique de ces montants. En 2017, la Belgique connaissait d’ailleurs un « taux de remplacement » –, le pourcentage de son revenu d’activité que conserve un salarié lorsqu’il fait valoir ses droits à la pension – assez faible : 50 % d’après Eurostat. Comparée aux autres pays membres de l’Union européenne, la Belgique se classe d’ailleurs parmi les mauvais élèves. En 2017, la moyenne des 28 États membres de l’UE se situait à 58 %. Et des pays comme la France (68 %), le Luxembourg (86 %), le Portugal (67 %) ou encore la Hongrie (64 %) faisaient beaucoup mieux que notre pauvre platteland

Dans ces conditions, il n’est donc pas étonnant que certains pensionnés continuent à travailler. D’autant plus que, d’après Eneo, le mouvement social des aînés des Mutualités chrétiennes, le profil des pensionnés a également changé. « Ils connaissent une moindre linéarité des parcours de vie. Le fait d’entrer dans la vie professionnelle plus tard, de vivre dans une famille recomposée et d’avoir donc charge de famille plus tardivement peut pousser les pensionnés à vouloir travailler », analyse Philippe Andrianne, secrétaire politique d’Eneo.

La même année qu’Elvis

Voir Paul Gourdin parcourir les sentiers du petit bois qu’il a acquis dans les années 60 a quelque chose d’hallucinant. À près de 92 ans, ce médecin né à Nivelles en 1927 affiche une forme presque insolente. S’il est aujourd’hui particulièrement disert à propos des blaireaux qui peuplent les quelques hectares de cette zone remplie de mélèzes, située près de Seneffe, notre homme a aussi un passé professionnel dont les dates donnent le tournis. Diplômé de l’UCL l’année où Elvis Presley sortait son premier album – 1956 –, Paul Gourdin commence à travailler en tant que généraliste avant de s’orienter vers la médecine du travail à partir de 1965. Entre-temps, il s’est aussi mis en tête de pratiquer son art en milieu carcéral, à la prison de Nivelles. « J’ai commencé en 1960 et continué jusqu’à il y a très peu de temps… », raconte-t-il.

Aujourd’hui, Paul Gourdin n’est pourtant pas inactif professionnellement : il travaille toujours à l’ordre des médecins où il est responsable « de la saisie des dossiers médicaux à la demande des juges » dans le cadre de procès. Le travail n’est pas gigantesque mais il doit tout de même s’occuper « d’une soixantaine de dossiers par trimestre ». Cette occupation n’est pas bénévole, elle lui rapporte une somme sur laquelle notre homme ne souhaite pas s’attarder mais qui, tout comme ce qu’il gagnait à la prison de Nivelles, vient compléter une pension prise à l’âge de 65 ans pour un montant de 1.200 euros. Si on compare celui-ci au montant moyen de la pension d’indépendant en 2018 – qui était de 749,47 euros brut par mois d’après les chiffres du Service fédéral des pensions –, Paul Gourdin s’en tire bien. « Cela suffit à mon bonheur, le fait de travailler ne procède pas d’un calcul financier mais d’une envie de rester actif », souligne d’ailleurs notre homme.

Pour autant, l’argent généré par ses activités professionnelles est tout de même le bienvenu. Il est aussi et surtout concerné par un changement réglementaire venu rebattre les cartes en janvier 2015. Depuis cette date, les pensionnés âgés de 65 ans au moins ou ayant comptabilisé 45 années de carrière peuvent cumuler pension et revenus du travail de façon illimitée. Ce qui n’était pas le cas il y a quelques années, puisque des plafonds de revenus étaient prévus… Une situation qui avait contraint Paul Gourdin à créer une SPRL pour passer outre.

Déni ?

Aujourd’hui, la suppression de ces plafonds pousserait de plus en plus de pensionnés à travailler, si l’on en croit Fediplus, « une organisation experte en gestion des fins de carrière et en matière de pensions ». Une impression qui semble confirmée par les chiffres du SPF Finances puisque celui-ci souligne que 85.768 pensionnés de plus de 65 ans travaillaient en 2017 (NDLR pour un montant total de 94,73 millions d’euros). Alors que ce chiffre était de 77.803 en 2015 et 81.698 en 2016.

85.768 pensionnés de plus de 65 ans travaillaient en 201. Alors que ce chiffre était de 77.803 en 2015 et 81.698 en 2016.

Malgré cette tendance à l’augmentation, le travail des pensionnés semble pourtant peu abordé par les structures consacrées aux seniors. « Je pense que cette question reste marginale, explique Youssef El Otmani, conseiller au service d’études de la CSC. Mais c’est une réalité. Et il y a une forme de déni par rapport à cela. Ce n’est pas normal. » Comment expliquer cette situation ? « Nous ne voulons pas faire la pub de ce genre de pratique, nous en craignons les effets néfastes », explique Philippe Andrianne. Le raisonnement est simple : à trop parler de ce phénomène, on finirait par le banaliser et, peut-être, tenter un(e) futur(e) ministre des Pensions de considérer « que, parce que les seniors travaillent, il ou elle n’a pas besoin de relever le niveau des pensions en Belgique. Pour nous, supprimer les plafonds de revenus, cela équivaut à dire ‘Arrêtez de financer les pensions’ », continue Philippe Andrianne. Même du côté de Fediplus, qui avait pourtant plaidé pour la suppression des plafonds de revenus, on précise que cette mesure ne doit pas servir de prétexte à un affaiblissement des montants des pensions.

Pourtant, dans un futur proche, tout ce beau monde risque de devoir aborder le sujet, ne fût-ce que par la bande. La revalorisation des pensions est effectivement un des éléments clefs des programmes de plusieurs partis. PS et PTB proposent ainsi de fixer la barre de la pension minimum à 1.500 euros net pour une carrière complète. Idem pour Écolo. Défi suggère quant à lui de la porter à 1.400 euros. Si cela passe, on verra alors si avec un tel niveau de retraite les pensionnés sont toujours contraints de travailler…

Votez Ghislaine Bosly-Vanhalewyn, septième candidate à l’Europe

Il y a plus de vingt ans, cette ancienne professeure de français à l’Institut Saint-Dominique de Schaerbeek s’est dit qu’elle avait fait le tour de la question rayon enseignement. Elle entreprend alors une formation en estime de soi et devient formatrice, une fonction qu’elle occupe toujours aujourd’hui, à l’âge de 74 ans. Il y a six ans, elle s’est également engagée en politique, au cdH. Elle est septième sur la liste du parti humaniste pour les élections européennes. « Je sais que je n’ai aucune chance d’être élue, explique-t-elle. Mais je ne fais pas cela pour l’argent. Le fait d’avoir peu ne m’inquiète pas, je veux découvrir de nouvelles choses », souligne-t-elle tout en admettant que les revenus complémentaires – qu’elle ne souhaite pas voir diffusés – générés par son travail de formatrice « mettent du beurre dans les épinards » de sa pension.

A propos de l'auteur(e)

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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