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Prostitution : drôle de drame

Chaque mois, Alter Échos replonge dans 25 années de journalisme social. Cette fois, on s’intéresse aux débats liés à la légalisation de la prostitution.

© Flickrcc - The prostitute - Joana Coccarelli - handmade, scissor n´glue collage. may, 2015

« La prostitution, c’est la plus vieille profession du monde. Cela existe, tout le monde le sait, mais on est hypocrite. C’est punissable, mais c’est toléré. » Ces mots sont ceux du ministre de la Justice, Vincent Van Quickenborne (Open VLD). Ce dernier s’est prononcé en avril dernier en faveur d’une décriminalisation de la prostitution. Une annonce qui a fait l’effet d’une bombe. « En décriminalisant la prostitution, on peut rendre un statut aux gens qui y travaillent », a-t-il ajouté. Un statut d’autant plus nécessaire que, pour la majorité des personnes vivant de la prostitution, le confinement a rimé avec suspension de leur activité (« Le maussade déconfinement de la prostitution », n°485, juillet 2020).

Si les difficultés matérielles des travailleuses du sexe se sont considérablement dégradées ces derniers mois, cette question de la légalisation du travail du sexe est pourtant un débat vieux comme un métier qu’on dit être le plus vieux du monde. Et il est loin de trouver une réponse définitive comme nous l’écrivions en 2019. Avec, d’un côté, le mouvement abolitionniste et, face à lui, l’émergence d’une autre parole, celle des travailleuses et travailleurs du sexe, qui revendiquent une voix propre à travers, notamment, le syndicat Utsopi (« Travailleuses du sexe : une voix qui dérange », n°477, octobre 2019).

Les revendications d’Utsopi portent sur les conditions de travail, d’hygiène et de sécurité, mais aussi sur la reconnaissance même d’une activité qui a, de tout temps, été frappée d’un stigmate social fort. Il s’agit de la faire reconnaître comme une profession à part entière. « Sans prosélytisme (nous ne disons pas : ‘La prostitution, c’est merveilleux’), mais aussi sans obsession victimaire », d’après un document fondateur d’Utsopi. Les préoccupations matérielles semblent d’ailleurs passer au second plan par rapport à ce besoin de reconnaissance. Le second est même la condition des premières : sans reconnaissance, point de statut ; et, sans statut, point de conditions de travail décentes. Mais l’émergence d’une parole propre aux travailleuses du sexe dérange le mouvement abolitionniste. Ce dernier considère toute prostitution comme une violence faite aux femmes. Il s’accommode peu d’un discours revendiquant l’exercice de la prostitution comme un métier. Pour certains observateurs, la violence subie par les prostituées serait avant tout liée à des phénomènes de traite des êtres humains.

Disqualification sociale

Qu’elle soit vécue ou non comme un choix, la prostitution entraîne bel et bien une disqualification sociale qui pèse lourdement sur les femmes et les maintient paradoxalement dans le métier. C’est ce que montrait une enquête menée par l’Helmo et l’APES-ULg, réalisée sur la base d’entretiens avec des prostituées travaillant à Bruxelles et en Wallonie (« Prostitution : facile d’y entrer, difficile d’en sortir », n°428, septembre 2016).

L’identification de ces modes d’entrée dans le métier incite en réalité à se détacher de l’habituel clivage entre prostitution choisie et imposée. « Bien sûr, du point de vue du libéralisme économique, on se dit que, s’il y a choix, c’est OK. Mais la prostitution s’inscrit dans des rapports d’oppression plus complexes », détaillait Patrick Govers, un des auteurs de l’étude. « Nous ne voulions cependant pas remettre en question la possibilité pour ces femmes de poser des choix à certains moments, ajoutait Gaëtan Absil. Mais il s’agit la plupart du temps d’un choix dans la réduction des possibilités. Les motifs vont de la réappropriation de soi vis-à-vis des hommes au fait qu’on aimerait que sa famille ait une vie décente. » Les « conditions » de la prostitution comprendraient donc à la fois un contexte de précarité économique, mais aussi une expérience intime de la domination masculine. « Beaucoup ont eu dans le passé un mode de relation aux hommes bien particulier, avec des antécédents fréquents d’abus, d’incestes », expliquait Patrick Govers.

« La prostitution, c’est la plus vieille profession du monde. Cela existe, tout le monde le sait, mais on est hypocrite. C’est punissable, mais c’est toléré. » Vincent Van Quickenborne,ministre de la Justice

À travers les entretiens, il apparaît que les prostituées opèrent elles-mêmes un déplacement de cette question du « choix ». « Certaines vont dire : est-ce qu’une femme d’ouvrage choisit son métier ? Il y a parfois une politisation du discours qui vient de ce qu’elles ont vécu elles-mêmes cette situation. Ainsi de cette femme d’ouvrage qui était harcelée par le cuisinier de la commune où elle travaillait. Elle n’était pas encore prostituée, mais cet homme lui proposait des plats contre des services sexuels… », indiquait encore Gaëtan Absil. D’autres soulignent la plus-value du métier, en regard des emplois précaires qui constituent leur horizon. « Certaines expliquent que leurs amis ont des métiers ‘pourris’ et qu’en plus, ils n’ont pas l’aisance matérielle qu’elles peuvent avoir. Celles qui ont des enfants disent aussi apprécier la liberté que le métier leur laisse en termes d’horaires, même si cette liberté est ténue : si elles tombent malades, si elles perdent leurs clients ou que le patron augmente le loyer, c’est foutu », soulignait Gaëtan Absil. 

Pas de modèle clef sur porte

Face à tous ces constats, ne serait-il pas opportun de reconnaître que la solution unique n’existe pas ? Et que c’est l’ensemble des politiques publiques qui doit être interrogé ? C’est ce qu’Alter Échos avait tenté dans une interview avec le sociologue Renaud Maes (« Les dessous du débat », n°477, octobre 2019). Et ce dernier de revenir sur l’intérêt politique pour la condition des personnes prostituées : « La première source d’intérêt de la part d’une grande majorité de politiques, notamment sur le plan local, c’est de minimiser les nuisances de voisinage et d’augmenter la valeur immobilière ou touristique d’un quartier. C’est une politique de gestion de territoire. C’est assez explicite d’ailleurs. »

Et d’ajouter : « Il n’y a pas de volonté politique à l’heure actuelle. À chaque législature, on fait la même chose. On commandite une étude qui aboutit toujours pratiquement aux mêmes conclusions : il faut arrêter de vouloir implémenter un modèle clef sur porte, il faut mettre autour de la table l’ensemble des acteurs, il faut forcer les bourgmestres à se coordonner… » Mais cela ne se fait pas, au point de se retrouver dans des situations complètement absurdes, les règlements communaux variant d’une commune à l’autre, tout comme les policiers d’une même zone de police se retrouvant avec des injonctions différentes d’une rue à l’autre, tout comme, dans les CPAS, « la plus grande violence institutionnelle, c’est l’absence de règles » (AÉ n°491, mars 2021).

Au-delà des divergences entre les règlements locaux, on constate aussi que la gestion politique de la prostitution est découpée selon des compétences multiples et émiettée dans les différents niveaux de pouvoir. Alors qu’au fédéral, l’Intérieur et la Justice sont compétents en matière de criminalité, l’urbanisme, l’emploi, mais aussi la prévention et la sécurité relèvent notamment du régional. Les Communautés sont en charge de la santé et de l’aide aux personnes… Bref, un beau bordel. 

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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