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Dossier: prostitution
Illustration Mathilde Wauters

Travailleuses du sexe (1) : une voix qui dérange

Alter Échos n° 477 16 octobre 2019 Eric Walravens

La prostitution est-elle un travail comme un autre ou, nécessairement, une oppression ? Cette question, vieille comme un métier qu’on dit être le plus vieux du monde, n’est pas près de trouver une réponse définitive. Le mouvement abolitionniste, dans le sillage de la vague #metoo, a le vent en poupe. Face à lui émerge une autre parole, celle des travailleuses du sexe (TDS), qui revendiquent une voix propre. En Belgique, l’association Utsopi bouscule le débat public.

Émir Kir n’imaginait vraisemblablement pas provoquer un tel effet, quand il donna un tour de vis à la gestion de la prostitution sur le territoire de sa commune, à la fin de l’année 2015. En faisant adopter un règlement très strict (lourdes taxes et procédures administratives, horaires limités, etc.), le bourgmestre socialiste de Saint-Josse-ten-Noode a tellement courroucé les prostituées du quartier Nord de Bruxelles que les plus fortes en gueule ont constitué une association pour défendre leurs droits. Dans une lettre ouverte intitulée « Le mépris pour les travailleurs du sexe, cela suffit », elles dénoncèrent la « chasse aux putes », orchestrée selon elles par M. Kir et par le bourgmestre de Bruxelles-Ville d’alors, son coreligionnaire socialiste Yvan Mayeur. Avec en point d’orgue cette question : « Un bourgmestre socialiste ne devrait-il pas défendre les intérêts de tous les travailleurs, y compris les travailleuses du sexe ? » Dans la foulée, Marie (pseudonyme), Sonia Verstappen et Maxime Maes créèrent Utsopi, l’Union des travailleur·se·s du sexe organisées pour l’indépendance, bientôt rejoints par quelques dizaines de membres. Une collecte de fonds auprès des filles du quartier permit de payer les frais d’un avocat, qui obtint l’annulation du règlement contesté devant le Conseil d’État.

Quatre ans plus tard, ce collectif informel a bien grandi. Constituée en asbl depuis 2017, Utsopi compte 35 membres effectifs et 60 adhérents, coordonnés par deux employés salariés. Elle bénéficie de différents soutiens publics, notamment la Cocom, et a pignon sur rue dans un immeuble de la rue d’Aerschot loué à la commune de Schaerbeek.

« Il paraît inadmissible de soustraire au droit social des personnes qui se trouvent souvent dans une des situations les plus précaires et vulnérables sur le marché du travail. » Julie Arcelin, Utsopi

« Quelqu’un qui n’a jamais pratiqué ne peut pas ressentir ce que l’on fait », explique Maxime Maes, le coordinateur francophone d’Utsopi, en nous recevant dans les bureaux de l’association, décorés de parapluies rouges – le symbole international des travailleur·se·s du sexe. En une phrase, il résume la mission d’Utsopi : porter la parole propre aux travailleurs et travailleuses du sexe qui assument le choix de leur activité.

Une naissance tardive

Utsopi s’intègre – tardivement – dans une mouvance internationale qui appelle à décriminaliser la prostitution. Depuis longtemps, les TDS militent pour leur reconnaissance et leurs droits. Le premier « Congrès des putes », à Amsterdam en 1985, a accouché d’une charte mondiale des droits des prostituées. D’autres rassemblements internationaux ont suivi, notamment un grand congrès à Bruxelles en 2005 organisé, paradoxalement, sans composante belge (il faudra attendre encore dix ans pour que la capitale de l’Europe et la Belgique voient naître une organisation locale de TDS). Ces rencontres ont aussi donné naissance à différentes plateformes internationales, notamment l’International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe (ICRSE), un petit secrétariat basé à Londres.

Les revendications d’Utsopi s’inscrivent dans cette tendance mondiale : elles portent sur les conditions de travail, d’hygiène et de sécurité, mais aussi sur la reconnaissance même d’une activité qui a, de tout temps, été frappée d’un stigmate social fort. Il s’agit de la faire reconnaître comme une profession à part entière. « Sans prosélytisme (nous ne disons pas : ‘la prostitution, c’est merveilleux’), mais aussi sans obsession victimaire », d’après un document fondateur d’Utsopi.

Les préoccupations matérielles semblent d’ailleurs passer au second plan par rapport à ce besoin de reconnaissance. Le second est même la condition des premières : sans reconnaissance, point de statut ; et sans statut, point de conditions de travail décentes.

Vers une syndicalisation ?

Les conditions de travail précaires des travailleuses du sexe, Tiphaine Malchair les connaît bien. Dans sa consultation ouverte au personnel de l’horeca, cette permanente FGTB namuroise reçoit parfois des filles employées dans les bars à champagne de la région de Gembloux. Elles lui font part des pratiques douteuses de certains employeurs, peu enclins à respecter les lois sociales, et de la précarité qui en découle. Difficile, par exemple, d’obtenir des allocations de chômage quand le travail presté n’a pas été déclaré.

Pour apporter des réponses, Mme Malchair entend porter, au sein du syndicat socialiste, une réflexion sur le travail du sexe. Avec des collègues, elle a organisé fin 2018 un premier colloque à Namur sur le statut des TDS. Les esprits y ont été marqués par un discours d’une prostituée membre d’Utsopi. « Nous ne sommes pas des objets sexuels, mais des sujets politiques, avait plaidé Julie Arcelin. Nous refusons toutes les violences à notre encontre, celles des clients mais aussi et surtout celles de la société. Nous refusons les jugements étriqués, nous refusons d’être étiquetées, nous refusons que nos vies, nos histoires soient dictées par le mépris. […] Il paraît inadmissible de soustraire au droit social des personnes qui se trouvent souvent dans une des situations les plus précaires et vulnérables sur le marché du travail. » Cette prise de parole a ouvert les yeux de certains membres de la FGTB, relate Mme Malchair. Elle-même plaide pour la reconnaissance du travail du sexe et l’octroi de droits. « Beaucoup de TDS travaillent de leur plein gré. L’amalgame entre le travail sexuel et la traite des êtres humains est à éviter », dit-elle. Un nouveau colloque sera organisé à Liège au printemps pour réfléchir plus concrètement à la mise en place d’un statut spécifique. Mme Malchair entend « creuser la question juridique, notamment la législation sur le proxénétisme », et développer un mémorandum à remettre aux instances de la FGTB.

« C’est un métier très individualiste, un métier d’indépendant. Or, les indépendants et les syndicats, ce n’est pas une histoire facile. Il y a peu de conscience collective. » Catherine François (militante CGSP, conseillère communale PS à Saint-Gilles)

Ce n’est pas la première fois qu’une telle initiative est prise au sein du syndicat socialiste. Dans les années 1990, déjà, des membres avaient promu la reconnaissance du travail du sexe et tenté de convaincre des prostituées de s’affilier, afin que leurs droits puissent être mieux défendus, notamment face aux administrations communales. Mais cette tentative n’avait pas rencontré un franc succès. « C’est un métier très individualiste, un métier d’indépendant, finalement », se souvient Catherine François (militante syndicale CGSP et conseillère communale PS à Saint-Gilles), qui en était à l’origine. « Or, les indépendants et les syndicats, ce n’est pas une histoire facile. Il y a peu de conscience collective. »

Le débat sera-t-il plus aisé à mener aujourd’hui ? C’est peu probable. D’autant plus qu’au sein de la FGTB, comme dans l’ensemble de la famille socialiste, le courant abolitionniste est désormais bien implanté. Au sein de la commission des femmes du syndicat, où se discutent les questions de genre, les débats promettent d’être vigoureux.

L’inévitable clash avec les abolitionnistes

Car l’émergence d’une parole propre aux travailleuses du sexe dérange le mouvement abolitionniste. Ce dernier considère toute prostitution comme une violence faite aux femmes. Il s’accommode peu d’un discours revendiquant l’exercice de la prostitution comme un métier. L’asbl Isala, qui offre un accompagnement aux prostituées, notamment les plus précaires, les considère comme des victimes d’un « système prostitutionnel » ; celles qui en sortent sont des « survivantes ».

Entre les abolitionnistes et le mouvement des TDS, l’ambiance est glaciale. Bien qu’ils se revendiquent tous les deux de la condition féminine, les deux camps portent des revendications diamétralement opposées : d’un côté, la fin de l’exploitation sexuelle, notamment via la pénalisation des clients ; de l’autre, la régularisation par l’octroi d’un statut.

Une polémique récente illustre ce conflit, qui semble voué à s’amplifier dans les prochaines années. Fin septembre, Utsopi a publié une nouvelle carte blanche pour dénoncer « le féminisme belge (qui) réduit au silence les travailleur·se·s du sexe »2. Objet du litige : un colloque organisé sous l’égide de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH), auquel Utsopi n’a pas été invité, alors qu’il devait y être question de prostitution. Utsopi égratigne au passage les subventions octroyées par l’IEDH à différentes associations abolitionnistes. « Il est difficile de ne pas voir un parti pris de la part de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, et donc de facto un parti pris de l’État belge », selon la carte blanche.

Ces critiques semblent répondre à certaines rumeurs en cours dans le milieu abolitionniste, qui sous-entendent que les organisations de TDS sont quant à elles financées par des proxénètes, dont elles seraient le cheval de Troie. Accusations vertement réfutées en face. Entre deux tendances, à l’ère des polémiques sur les réseaux sociaux, le débat n’est pas près de s’éteindre.

Quant aux conditions de travail et de vie des prostituées, qu’elles soient consentantes ou victimes d’un système violent, la route vers leur amélioration reste escarpée. Et la question de savoir qui a la légitimité pour porter la parole des femmes n’est pas près d’être résolue.

Un pas vers le réglementarisme, et puis la chute du gouvernement

C’est une conséquence peu connue de la chute du gouvernement Michel I. La réforme du Code pénal, qui était en préparation au cabinet du ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), a pris du plomb dans l’aile. Or, il était question de refondre complètement l’article 380, relatif au proxénétisme. Ce dernier est la pierre angulaire du régime belge en matière de prostitution : si celle-ci n’est pas interdite, l’article en question incrimine toutes les activités économiques pouvant être assimilées à du proxénétisme. Sa suppression ouvrirait la voie à une transition de la Belgique vers le modèle réglementariste à l’allemande. Les organisations de TDS considèrent une telle réforme comme un progrès, ouvrant la voie vers un statut. La législation actuelle est un frein par exemple à leurs relations avec les sociétés d’assurances ou les banques, qui redoutent d’être incriminées pour proxénétisme. Les organisations abolitionnistes sont par contre complètement opposées à toute évolution vers le réglementarisme. La réforme du Code pénal est désormais entre les mains du Parlement.

 

  1. Dans cet article, on fera référence plutôt aux travailleuses du sexe, eu égard au fait que les femmes constituent la grande majorité de cette population. Il n’est toutefois pas question d’invisibiliser les nombreux hommes qui exercent cette activité. Les collectifs de TDS eux-mêmes parlent de « travailleurs » (masculin neutre) ou de « travailleur·se·s ». Selon Utsopi, les hommes représentent 20 % de la profession, et même un tiers à Bruxelles.
  2. Le Vif, 30 septembre 2019.

En savoir plus

Dans cet article, on fera référence plutôt aux travailleuses du sexe, eu égard au fait que les femmes constituent la grande majorité de cette population. Il n’est toutefois pas question d’invisibiliser les nombreux hommes qui exercent cette activité. Les collectifs de TDS eux-mêmes parlent de « travailleurs » (masculin neutre) ou de « travailleur·se·s ». Selon Utsopi, les hommes représentent 20 % de la profession, et même un tiers à Bruxelles.

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