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Pouvoir d'achat
©Nicolas Landemard / Le Pictorium/MAXPPP - Nicolas Landemard / Le Pictorium - 30/11/2018 - Belgique / Bruxelles - Le mouvement des gilets francais se propage a la Belgique ou une manifestation a eu lieu a Bruxelles. / 30/11/2018 - Belgium / Brussels - The movement of French vests spread to Belgium or a demonstration took place in Brussels.

Pour cent euros, t’as plus rien ?

Alter Échos n° 470 29 janvier 2019 Martine Vandemeulebroucke

Le pouvoir d’achat a-t-il vraiment augmenté ? « Non peut-être ! », répond Philippe Defeyt. Dans sa dernière étude, le président de l’Institut pour un développement durable égrène les exemples qui montrent une extension qualitative et quantitative de la consommation depuis vingt ans. La dénonciation de la perte du pouvoir d’achat est pourtant ce qui mobilise les Gilets jaunes. À tort ? Oui et non.

Alter Échos : Les Gilets jaunes dénoncent la perte de leur pouvoir d’achat et ce sentiment est largement partagé au sein de la population. Vous démontrez qu’au contraire entre 60 et 75 % de la population a bénéficié d’une augmentation de son pouvoir d’achat. Étonnant…

Philippe Defeyt : J’ai actualisé mes études sur l’évolution des revenus par personne et de la consommation. Et c’est une évidence : malgré la crise, le pouvoir d’achat a globalement augmenté, en moyenne de 1 % chaque année depuis une vingtaine d’années. Cela m’a valu une flopée de critiques. Je me suis dit que, pour convaincre, il fallait évoquer la consommation à partir d’exemples concrets. Comme les vacances. Entre 2000 et 2017, le nombre de séjours touristiques d’une à trois nuits à l’étranger a augmenté de 142 %. Le nombre de voyages en avion pour plus de quatre jours a doublé.

« Le fait de ne pas ou de ne plus pouvoir épargner est une source d’angoisse. »

AÉ : D’où vient alors ce malaise ?

PD : D’abord, il ne faut pas oublier qu’entre 20 et 25 % des ménages sont en difficulté, voire en grande difficulté financière. Ce sont les personnes et les parents seuls avec de petits revenus, le plus souvent des locataires dans le marché privé. Ils n’ont pas les moyens de partir en vacances, n’ont pas de voiture, n’ont pas la capacité d’épargner. Mais malgré tout, une partie importante de cette population a désormais accès à Internet et dispose d’un smartphone. La consommation a augmenté de manière indubitable, mais – et ceci est très important – une partie de celle-ci a été payée par une baisse de l’épargne des ménages. Or le fait de ne pas ou de ne plus pouvoir épargner est une source d’angoisse. Il est important pour un consommateur, un citoyen de savoir qu’on dispose d’une « petite réserve » en cas de coup dur.

Des ménages en difficulté bien plus stressés

AÉ : Tout le monde ne participe pas de la même manière à cette progression de la consommation…

PD : Les parcours individuels sont une première explication au malaise souvent exprimé par rapport au pouvoir d’achat (« avec 100 euros, j’ai moins dans mon caddie que… »). Des personnes perdent leur pouvoir d’achat en perdant leur boulot. Ou le retrouvent lors d’une nouvelle embauche. Parmi les personnes en perte de revenus, il y a les pensionnés, mais malgré tout un pensionné a aujourd’hui en moyenne un pouvoir d’achat supérieur à celui d’un pensionné il y a dix ou quinze ans. Les séparations, qui sont en augmentation, jouent aussi un rôle. Deux personnes qui se séparent gardent le même revenu, mais leur niveau de vie va baisser parce qu’il y aura deux logements, deux voitures, chacun va devoir payer sa facture d’électricité… Une autre explication, c’est le phénomène d’habituation : une fois intégré, un nouveau produit devient très vite une consommation « allant de soi ». On n’imagine plus se passer d’un téléphone mobile, d’un lave-vaisselle. Et les consommations s’ajoutent comme des couches. Quand la télévision est apparue, on n’a pas supprimé sa radio, quand l’ordinateur est arrivé, on n’a pas supprimé la télévision. Et puis sont venus le portable, le smartphone. Tout s’accumule et fait pression sur le budget disponible. Enfin, il y a l’envie. L’envie d’accéder à des consommations auxquelles on n’a pas encore accès. Voyez les magazines « du samedi » dans les médias, qui vous parlent de voyages extraordinaires, de balnéos, ces reportages télévisés sur des croisières, des expériences hors du commun…

AÉ : Ce qui crée un sentiment de frustration et de privation.

PD : Exactement. Dernier élément : ce sont les consommations les plus régulières qui ont vu leur prix augmenter le plus : la facture intermédiaire d’électricité, le plein de mazout, le pain. Par contre, les prix qui n’ont quasi pas augmenté ou qui ont même diminué, ce sont des biens qu’on n’achète pas tous les jours. Quand on remplace son lave-vaisselle, personne ne se souvient du prix payé il y a huit ans ni du fait que cette machine consommait bien plus d’électricité que le nouveau modèle. Personne ne se rend compte non plus que les voitures sont moins chères, proportionnellement aux revenus, qu’elles consomment moins. J’ai examiné le cas de la Kangoo. Le modèle de base a augmenté moins que les salaires et elle consomme 0,7 litre de moins que le modèle d’il y a quinze ans. Enfin, la dernière explication, c’est le poids croissant que prennent les préoccupations quant à l’avenir des enfants. Tant dans la tête des gens que dans leur budget. C’est l’idée qu’il faut les préparer à un monde de plus en plus compétitif, leur donner un maximum de chances. Les ménages en difficulté sont bien plus stressés que les hauts revenus qui savent, eux, que leurs enfants vont « naturellement » acquérir les codes culturels, le réseau social. Les gens ont du mal à joindre les deux bouts, mais se saignent pour payer des loisirs parfois très chers à leurs enfants.

Gilets jaunes et rouges

En Belgique, le mouvement des Gilets jaunes est wallon. La « sauce » n’a pris ni en Flandre ni à Bruxelles. Beaucoup expliquent cette différence de mobilisation par la proximité culturelle, géographique avec la France. Mais alors pourquoi si peu de réactions dans la capitale ?

La mobilisation s’est faite contre le prix du diesel. Les Wallons sont beaucoup plus dépendants de leur voiture que les Flamands. Les distances entre le domicile et le lieu du travail sont plus importantes, les transports en commun moins présents et, selon Maarteen Matienko, porte-parole du VAB (l’association automobiliste flamande), il y a beaucoup plus de voitures de société en Flandre (250.000 contre 60.000 en Wallonie), donc davantage de personnes bénéficiant d’une carte essence aux frais de l’employeur. Or, précise Philippe Defeyt, « une voiture salaire, c’est une augmentation de 10 à 15 % du pouvoir d’achat ». Par ailleurs davantage de Wallons roulent avec de vieilles voitures diesel parce qu’ils n’ont pas les moyens de changer de véhicule.

La différence de niveau de vie est évidemment une autre explication, essentielle. Les salaires sont plus élevés en Flandre, le prix à la pompe est perçu différemment.

Philippe Defeyt confirme. Beaucoup plus de chômeurs, d’usagers de CPAS, de petits revenus en Wallonie et surtout « beaucoup de petits indépendants en très grande difficulté, une pauvreté plus forte encore que chez les travailleurs ». Or les petits indépendants seraient très présents chez les Gilets jaunes, en France en tout cas.

AÉ : Le point de départ de la colère des Gilets jaunes, c’est la taxe sur les carburants. Une forme de fiscalité injuste parce qu’elle touche de manière égale tous les revenus. Les taxes, les accises ne contribuent-elles pas à accréditer l’idée, chez beaucoup de citoyens, que c’est l’État qui est responsable de leurs difficultés financières ?

PD : Oui, et cette conviction est une vraie faillite collective. Les responsables politiques devraient faire preuve de pédagogie. L’équité d’un système ne s’évalue pas par une seule mesure. Ce n’est pas le taux de TVA ou le niveau des accises qui comptent, mais la résultante. Si, pour diminuer la TVA sur l’électricité, la contrepartie budgétaire, c’est une diminution des allocations de chômage… Qu’est-ce qui est préférable pour un petit consommateur ? Quatre euros de réduction par mois ou une augmentation de son allocation ? Une part de nos dépenses de consommation (enseignement, santé) est assurée par les dépenses collectives. Je dois souvent rappeler à mes étudiants que, s’il n’y avait pas une redistribution des revenus, beaucoup d’entre eux ne seraient pas là.

AÉ : Chez les Gilets jaunes, on voit surtout s’exprimer des travailleurs. Plus que des chômeurs. Le problème, ce sont les travailleurs « pauvres » ?

PD : Il faut faire la différence entre niveau de vie et pouvoir d’achat. Un bénéficiaire du revenu d’intégration qui vit dans un logement social et dispose du tarif social pour l’électricité, a vu sa situation s’améliorer. On a très régulièrement indexé les allocations liées au bien-être ; elles ont augmenté de 12 % en plus de l’indexation, mais ce n’est pas parce qu’on a augmenté le pouvoir d’achat de l’usager du CPAS que cette personne peut prendre trois jours de vacances à Carcassonne. Des gains en pouvoir d’achat peuvent parfois coexister avec une aggravation des conditions de vie des personnes en difficulté pour les dépenses de base, incontournables.

Une question de perception

AÉ : En France, le mouvement des Gilets jaunes est né dans les zones rurales ou semi-urbaines, là où la voiture est indispensable. On sous-estime le fossé qui s’est creusé entre urbains et ruraux ?

PD : Vivre en bordure des villes et devoir posséder une voiture, est-ce une contrainte ou un choix ? Certains ont fait le choix de vivre hors des villes à une époque où il existait encore des services publics (bus, gares), des commerces, et ils se sentent aujourd’hui piégés. Vivre à 25 km de Namur est moins cher que de louer dans le centre de la ville ? Oui, mais à un moment donné, il faut pouvoir faire le calcul entre le coût du logement et la nécessité de disposer d’une voiture et d’avoir des coûts de carburant. Une fois encore se pose la question de la perception du niveau de vie. Dans quelle mesure est-ce un droit incontournable de partir en vacances tous les ans ? En 2017, 65 % des Belges sont partis au moins une fois en vacances à l’étranger. Doit-on considérer comme une catastrophe sociale le fait que 35 % ne le font pas ? Parmi ces 35 %, certains ont fait le choix de partir une fois sur deux, d’autres ont, cette année-là, acheté une maison ou fait d’importants travaux. Mais si j’estime que j’ai le droit la même année à partir en vacances et à faire un investissement immobilier, il y a un sentiment de frustration conduisant au sentiment d’une perte de pouvoir d’achat.

AÉ : Vous concluez par une réflexion sur la manière de consommer. L’effort sociétal nécessité par la transition énergétique devra passer par de moindres consommations. Cette attitude n’est-elle pas, pour le moment, l’apanage des classes sociales socialement et/ou intellectuellement favorisées ?

PD : Oui, mais je pense que les changements vont dans le bon sens et qu’ils vont se produire plus vite qu’on ne le pense. Il y a toujours eu dans les comportements de consommation une percolation du haut vers le bas. Les premières automobiles ont d’abord été achetées par le notaire, le docteur, l’instituteur avant de s’étendre aux autres classes sociales. Ce phénomène peut aussi s’observer dans une prise de distance par rapport à la surconsommation. Mais attention, il ne faut pas oublier que si certaines personnes sont très mobiles, partent souvent en vacances, se déplacent pour des activités culturelles, il y a aussi des gens qui sont « sous-mobiles », qui ne sortent jamais de leur quartier. Or, pour faire corps avec la société, il faut pouvoir consommer et bouger. La cohésion sociale, c’est cela aussi.

Toujours plus

Parmi les produits qui existaient déjà en 2000, combien de ménages les possèdent-ils désormais ? Quelques exemples.
Voitures : le parc automobile a augmenté de 20 % et le nombre moyen de véhicules par ménage de 15 %.
GSM : le pourcentage de ménages disposant d’au moins un GSM est passé de 45 à 98 % entre 2000 et 2016.
Internet : de 23 % en 2000 à 87 % en 2018. Entre 2011 et 2018, le nombre de particuliers utilisant un smartphone pour accéder à Internet est passé de 17 à 69 %.
Lave-vaisselle : de 41 à 62 %.

 

En savoir plus

Alter Échos n°431, « Classes moyennes menacées ? La Sécu en guise de parachute », Marinette Mormont, 26 octobre 2016.

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