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Pénurie de médecins : se rassembler pour mieux soigner

Bientôt révolu le temps du généraliste exerçant en solo dans son cabinet? Les jeunes diplômés montrent davantage d’intérêt pour la pratique groupée. Pour les attirer et lutter contre la pénurie de médecins en milieu rural, la Wallonie et la province du Luxembourg soutiennent financièrement la création de cabinets groupés. Des dizaines de projets ont déjà vu le jour ces dernières années.

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Bientôt révolu le temps du généraliste exerçant en solo dans son cabinet ? Les jeunes diplômés montrent davantage d’intérêt pour la pratique groupée. Pour les attirer et lutter contre la pénurie de médecins en milieu rural, la Wallonie et la province de Luxembourg soutiennent financièrement la création de cabinets groupés. Des dizaines de projets ont déjà vu le jour ces dernières années.

Il est 13 h 30, les visites sont sur le point de reprendre à la maison médicale de Libin. Une dizaine de personnes patientent déjà dans la salle d’attente ; une maman vêtue de jeans et son petit garçon, un couple frêle aux cheveux blancs, un homme en chemise et veston qui pianote sur sa tablette, un jeune aux bras couverts de tatouages, smartphone à la main… Geneviève Baufays vient d’achever sa pause de midi, traverse la pièce et salue chacun d’eux, l’air enjoué.

Depuis 2012, c’est dans ce spacieux bâtiment, rénové et lumineux, que les habitants de Libin se retrouvent en cas de petit pépin de santé. Sept autres médecins généralistes occupent les lieux avec le docteur Baufays, ainsi que des psychologues, kinésithérapeutes, nutritionnistes et infirmières. Le cabinet compte même un acupuncteur et une ergothérapeute, qui portent à une trentaine le nombre de collaborateurs. « Les patients ont eu quelques craintes avant la création de la maison médicale, notamment que le service soit moins personnalisé. Mais, dès le premier jour, la salle d’attente était remplie, comme si elle avait toujours existé », se remémore Geneviève Baufays, vingt-sept années d’expérience au compteur, le sourire toujours aux lèvres.

S’il n’a pas bousculé la vie des patients, ce cabinet groupé n’en a pas moins permis de vacciner durablement la commune de Libin contre la pénurie de médecins. En 2010, ils n’étaient plus que quatre généralistes, pour cinq mille habitants.

« Le constat était clair : pour attirer de jeunes assistants, il nous fallait nous regrouper. Les jeunes ne veulent plus travailler seuls dans leur coin. »

Geneviève Baufays fait part à l’époque de ses réflexions à la bourgmestre de Libin. Quelques mois plus tard, la commune rachète un ancien magasin de décoration qu’elle se propose de louer aux médecins pour y installer leur cabinet groupé.

Et de fait, les jeunes diplômés n’ont pas tardé à affluer. Le coup de poker de Geneviève Baufays a fait tourner le vent de la pénurie et insufflé une nouvelle dynamique dans cette région rurale du sud de la Belgique. Ces quatre dernières années, au moins une trentaine de cabinets groupés ont fleuri en province de Luxembourg. De formes diverses, ils partagent un même but : attirer de jeunes recrues pour lutter contre la pénurie rampante de médecins dans la région.

Selon le dernier cadastre réalisé par l’Agence wallonne pour une vie de qualité (AViQ) en février dernier, il manque 188 généralistes en Wallonie. Seules quatre communes sur dix, parmi l’ensemble des 253 communes wallonnes, affichent une densité de médecins suffisante. En milieu rural, et particulièrement en province de Luxembourg, le diagnostic est plus grave encore : sur les 44 communes qui constituent la province, seules sept comptent suffisamment de médecins.

« Ça devient même tendance »

Pourquoi une telle pénurie ? D’abord, parce que les médecins généralistes ont pris un coup de vieux : leur âge moyen en Wallonie est de 55 ans. Finie donc la pléthore des années 80 et 90 : dans un horizon pas si lointain, certaines communes pourraient n’avoir plus qu’un seul médecin, voire plus aucun.

La pénurie est aussi un symptôme du dénigrement dont souffrait, il n’y a encore pas si longtemps, la médecine générale, perçue comme la voie de garage destinée aux praticiens pas assez ambitieux ou brillants pour poursuivre une spécialisation. Sans oublier la politique de quotas des numéros Inami édictée par le fédéral, première responsable de la pénurie actuelle.

Mais l’heure serait au changement. « La médecine générale est devenue une spécialisation à part entière, les universités ont permis de revaloriser la discipline », note Arlette Germay, généraliste à la maison médicale de Libin. « On est décomplexés, ça devient même tendance », renchérit Juliette, sa collègue.

« Les jeunes médecins cherchent plusieurs choses dans une pratique groupée : la collaboration avec d’autres professionnels, une approche pluridisciplinaire du métier et un meilleur équilibre avec leur vie familiale », Laurent Dutrieux, chargé de communication chez Santé Ardenn.

Plus question néanmoins de travailler seul, de 7 à 22 heures, au rez-de-chaussée de son domicile. Un sondage réalisé auprès des médecins généralistes par le Journal du médecin révélait, en décembre 2018, qu’un quart des hommes et un tiers des femmes (travaillant en cabinet privé) sont associés dans un groupe de minimum trois confrères. Le phénomène a pris de l’ampleur ; le même sondage en 2010 faisait état de seulement 10 % chez les hommes généralistes et 22,5 % chez les femmes. Outre le genre, l’âge est aussi déterminant : chez les moins de 34 ans, la part de médecins travaillant à plusieurs grimpe à près de 80 % en 2018.

« Sur un groupe de trente futurs assistants rencontrés récemment, un seul voulait travailler en solo », confirme Laurent Dutrieux, chargé de communication chez Santé Ardenne, une asbl créée en 2016 par quatre associations de médecins généralistes et dont le but est de stimuler et d’accompagner la création de cabinets groupés en province de Luxembourg ainsi que dans l’arrondissement de Dinant. « Les jeunes médecins cherchent plusieurs choses dans une pratique groupée : la collaboration avec d’autres professionnels, une approche pluridisciplinaire du métier et un meilleur équilibre avec leur vie familiale », analyse Laurent Dutrieux. Les facilités de remplacement, la gestion plus souple des horaires et une répartition plus « light » des gardes auraient selon lui permis à plus d’un médecin d’échapper au burn-out.

Les défis de l’autogestion

Consciente de ces attentes, la province de Luxembourg n’est pas restée les bras croisés. Des bourses de 5.000 euros sont octroyées depuis 2016 à des projets de pratique de groupe, ainsi qu’un coaching en gestion de projet.

Ces aides locales s’ajoutent aux primes wallonnes Impulseo (aides financières à l’installation des médecins généralistes dans des zones à – très – faible densité médicale) et à l’appel à projets lancé en 2017 par le ministre wallon de la Ruralité, René Collin (cdH), pour lutter contre la pénurie de généralistes en milieu rural par la création de cabinets groupés.

L’idée d’un lieu où la médecine s’exerce de façon collaborative n’est pourtant pas neuve. Au lendemain de Mai 68 déjà, une nouvelle vision de la santé éclôt : sociale et égalitariste, elle entend faire redescendre le médecin de son piédestal, pour consacrer l’égalité entre celui-ci et ses patients – et entre tous les patients. « C’est la théorie du patient partenaire, qui veut que celui-ci puisse intervenir dans les choix et la stratégie thérapeutiques », retrace Pierre Drielsma, secrétaire politique de la Fédération des maisons médicales. C’est dans ce contexte que les deux premières maisons médicales voient le jour en 1972, à Bruxelles et à Tournai. « Aujourd’hui, le paysage est de plus en plus diversifié. En plus des maisons médicales, nécessairement pluridisciplinaires et non lucratives, il y a désormais des cabinets groupés soit pluridisciplinaires, soit composés uniquement de généralistes, qui ont le statut d’asbl ou celui de société s’ils souhaitent dégager du profit », poursuit-il.

C’est le cas du centre médical de Paliseul, né de la synergie entre trois médecins, il y a près de trois ans. Inspirés par l’expérience de Libin, les trois comparses se sont toutefois distanciés de la formule « maison médicale » – ou ASI (Association de santé intégrée), de son terme officiel – qui impose davantage de normes qu’un centre médical, comme la multidisciplinarité, le statut d’asbl, le conventionnement des médecins et la promotion d’une santé communautaire. « Il était important que chacun garde son indépendance et ses propres patients. Nous voulons aussi conserver une petite taille, pour éviter trop de contraintes de fonctionnement », explique Anne Legrand, l’une des initiatrices du projet.

« En ville, vous ne verrez jamais quelqu’un arriver dans votre cabinet avec un hameçon dans la joue ou avec trois doigts coupés… », Anne Legrand du centre médical de Paliseul

C’est que la mise en commun des ressources implique forcément des questions financières parfois sensibles, de la concertation… Bien souvent, le temps libéré d’un côté par la présence d’un secrétariat est grignoté de l’autre par les réunions d’équipe hebdomadaires. « On ne partage pas tous la même philosophie, la même motivation à travailler en groupe et à promouvoir une santé communautaire », reconnaît de son côté Geneviève Baufays. Échaudée par les difficultés de l’autogestion, la maison médicale de Libin a décidé il y a peu de s’appuyer sur une gestionnaire qui supervise la vie quotidienne du cabinet.

« On est la vraie première ligne de soins »

À Libin comme à Paliseul, ces contraintes n’ont pourtant pas découragé les jeunes assistants, venus parfois de Bruxelles : au fil des ans, la plupart ont fini par poser leur stéthoscope pour de bon dans ces villages d’Ardenne. Si l’environnement verdoyant est un atout de séduction, c’est par la nature même du métier à la campagne que de jeunes généralistes comme Benjamin François ont été conquis : « En ville, vous ne verrez jamais quelqu’un arriver dans votre cabinet avec un hameçon dans la joue ou avec trois doigts coupés… Les gens vont directement à l’hôpital. Alors qu’ici, c’est nous qu’ils viennent voir en premier. On fait régulièrement des petits actes de chirurgie, la pratique est beaucoup plus technique et variée. » « Nous sommes la vraie première ligne de soins », rebondit Anne Legrand, qui partage ses bureaux avec le médecin, devenu depuis peu son collègue.

Les différences de contexte entre milieux rural et urbain, notamment en matière de densité de population, appellent à une réponse politique à la pénurie qui tienne compte de ces réalités multiples. Certains défendent par exemple l’idée de numéros Inami « géolocalisés », répartis selon le territoire, afin de renforcer les zones en pénurie. En attendant, les cabinets groupés continuent de se propager, faisant germer une médecine rurale rajeunie, consciente et fière de ses atouts. « Mais on revient de loin, conclut Laurent Dutrieux. Et il y a encore du boulot. »

Clara Van Reeth

Clara Van Reeth

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