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Carte blanche
La précarité, une compétition? © CC Pexels

«Nos SDF» ressemblent à «nos migrants». Primat du statut ou du besoin?

16 avril 2018 Laurent d’Ursel et Nicolas Marion

Le secteur informel regroupant les associations bruxelloises qui se donnent pour mission de lutter contre le sans-abrisme (ci-après «le secteur») fait face au quotidien à une première absurdité institutionnelle typiquement belge: selon que vous êtes ou non réfugié, demandeur d’asile ou migrant, votre sort dépend des instances fédérales ou régionales. Le statut administratif de la personne prime là sur ses besoins. Sur le terrain, ce choix ne tient pas toujours la route et se heurte souvent à l’impossibilité morale de refuser l’accès à un service sous prétexte que la personne n’a pas le statut ad hoc. Beaucoup d’associations excellent à contourner leurs obligations sans trop fâcher leurs pouvoirs subsidiants. Il reste que la satisfaction d’un même besoin (manger, par exemple), sans lien pourtant avec le statut de la personne, doit parfois passer par des associations différentes et peut donc prendre une forme différente.

Une chose tombe pourtant sous le sens: plus le besoin à satisfaire est «primaire», moins la question du statut est pertinente et, en toute logique, moins elle devrait entrer en ligne de compte. Le primat du besoin sur le statut devrait présider à l’organisation de l’aide, c’est-à-dire à la détermination du point de croisement entre le choix de l’offre de services d’une association et le choix de son public cible. En d’autres termes: «Celui qui a besoin de ce service est mon public», plutôt que: «Mon public est celui qui a ce statut».

Il nous apparaît donc plus intelligent, plus humain et plus efficace de faire passer a priori la ressemblance devant la différence. Une position autant pratique que politique et philosophique.

Est-on d’abord une femme en situation irrégulière ou d’abord une victime de violence conjugale? Est-on d’abord un sans-abri «habitant» dans telle ou telle commune ou d’abord une personne dépourvue de revenu? Est-on d’abord un mineur étranger non accompagné ou d’abord quelqu’un en manque de douche? Est-on d’abord un migrant ou d’abord une personne en recherche d’un toit pour la nuit?

Cette dernière question est d’une actualité brûlante.

On ne présente plus la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés qui, depuis 2015, vient en aide aux migrants dits du parc Maximilien, organisant, entre autres, leur hébergement temporaire chez des particuliers, en plus de l’hébergement, depuis mi-décembre 2017, de 200 migrants à Haren, à «La Porte d’Ulysse», le nom donné au bâtiment mis à la disposition de la Plateforme par la Ville de Bruxelles. Et l’on ne mentionne ici que la Plateforme parce qu’elle est la partie la plus visible d’une mobilisation citoyenne énorme et sans précédent. Et l’on rappelle que la Plateforme ne cible pas les «SDF bien de chez nous» (ni a fortiori les sans-papiers qui, à la longue, se sentent pourtant de plus de plus «chez eux» ici).

Pourquoi, parmi les sans-abris, préférer les migrants aux SDF (et aux sans-papiers)? Comment justifier cette exclusive? Y a-t-il d’un côté les «bons» migrants et, de l’autre, les «mauvais» SDF?

Ce sont les questions qu’a soulevées le Think Tank #24 de DoucheFLUX, intitulé «Et nos SDF ? – La précarité, une compétition?», le 14 décembre 20171.

Si le primat du besoin sur le statut faisait a priori l’unanimité, il est apparu que son application se heurte à beaucoup d’obstacles, s’agissant de l’hébergement de sans-abri chez des particuliers. Sans doute les portes qui se sont ouvertes pour les migrants sans abri ne l’auraient pas été pour les SDF, pourtant dans le même manque d’un toit pour la nuit2.

Deux poids, deux mesures? Plutôt deux profils qui rendent les uns a priori sympathiques, les autres a priori inquiétants. Les uns restent combatifs malgré les épreuves qu’ils ont endurées pour arriver jusqu’ici, les autres n’ont pas saisi la chance qu’ils ont eue d’être nés ici et ils baissent les bras. Les uns sont persécutés par l’État policier, les autres sont des assistés de l’État social. Les uns sont en transit, les autres sont indécrottables. Les uns présentent un problème humanitaire, les autres sont un problème social. Les uns ne demandent qu’à travailler, l’inactivité définitive des autres a pour seul mérite d’offrir une opportunité d’emploi aux travailleurs sociaux. Un migrant caricatural est jeune et dynamique. Un SDF caricatural est alcoolique, sale et instable. Bref, comme il y sans-abri et sans-abri, il y a toit et toit.

Et pourtant.

Depuis l’approche de la fin graduelle du dispositif hivernal, c’est-à-dire depuis la fin du mois de mars, le nombre de places disponibles dans les asiles de nuit diminue et la Plateforme, que ce soit à La Porte d’Ulysse ou chez les hébergeurs particuliers, semble accepter peu à peu des sans-abri non-migrants.

Si ce revirement se confirme, à la faveur d’un changement de nom (Plateforme citoyenne de soutien aux sans-abri, avec ou sans papiers, d’ici ou d’ailleurs?), ce serait proprement historique. Car si la société civile applique le primat du besoin sur le statut, les décideurs politiques seront contraints de revoir à leur tour leur copie.

Et le secteur n’en sortira pas indemne.

D’autant que, poussé plus loin encore et affiné, le primat du besoin permettrait de sortir de la seconde absurdité à laquelle le secteur fait face au quotidien: venir en aide à des personnes aux profils les plus divers et qui n’ont qu’un statut en commun, à savoir être sans logement. Il y a mille enchevêtrements de raisons de se retrouver un jour sans logement et autant de réponses spécifiques et adaptées à trouver pour et avec chaque sans-abri. Parce qu’ils se démènent dans un secteur-réceptacle, les travailleurs de première ligne doivent multiplier les expertises dans les domaines les plus variés. Il leur est demandé d’être «généralistes» et ils s’improvisent le plus souvent «urgentistes», alors que ce sont des «spécialistes» qui seraient nécessaires. Car on ne répond pas de la même manière au besoin de logement d’un SDF cumulant des problématiques de troubles psychiques et d’assuétudes et à celui d’un ex-détenu qui vient de se retrouver à la rue. Car leur besoin de logement diffère.

Au passage, cela permettrait aussi un meilleur usage de l’énergie considérable dépensée uniquement pour éviter les mésententes, les frictions et les violences générées par la promiscuité imposée dans les centres de jour, les asiles de nuit et les maisons d’accueil à des personnes qui se retrouvent côte à côte sans s’être choisies. Une chose est d’encourager ou stimuler le désir de solidarité, une autre est de faire comme si ce désir était la règle, alors qu’il est évidemment – et très rationnellement dans une situation de survie – l’exception. La mixité obligatoire peut être délétère et elle n’aide en tout cas personne à retrouver un logement. Dans cette perspective, ne serait-il pas plus efficace d’institutionnaliser des «cellules logement» spécifiques et adaptées dans tous les secteurs où l’on sait que des personnes sont susceptibles de se retrouver à la rue (prison, santé, violence conjugale, faillite, assuétude, surendettement, expulsion, licenciement…)?

La fin du sans-abrisme ne passe-t-elle pas par l’éclatement du secteur du sans-abrisme?

Une carte blanche de Laurent D’ursel et Nicolas Marion (asbl DoucheFLUX vzw).

  1. Les intervenants étaient Frank LAEREMANS, SDF pour cause d’acharnement administratif, Nabil MOUJAHID, de Citoyens Solidaires, Éric SMEESTERS et Joanne HALLEZ, citoyens hébergeurs via la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés, et Laurent d’URSEL, président de DoucheFLUX. Coordination : Nicolas Marion.
  2. Soulignons que la première urgence de l’hébergement citoyen était d’éviter aux migrants les « rafles » policières qui se sont systématisées au parc Maximilien, problème ne concernant pas les SDF. Il n’empêche que, tout aussi rapidement, c’est l’évident besoin d’un logement qui devint le besoin primaire à combler, faisant passer la Plateforme citoyenne de la désobéissance civile au service humanitaire d’urgence.

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