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Maisons de jeunes  : l'accueil sous tension

L’accueil en maison de jeunes : lieu d’ouverture, mais aussi de tensions.

22-01-2012 Alter Échos n° 330

L’accueil est au cœur du travail d’une maison de jeunes (MJ). Les jeunes ne sont pas contraints d’y suivre des activités. Cet espace d’écoute et de liberté est parfois lelieu où se développent des comportements violents ou intolérants, à l’antithèse des valeurs des MJ. Comment affronter ces phénomènes qui questionnentle secteur  ?

La chaudière ne fonctionne plus au Foyer des jeunes des Marolles1. Elle est tombée en panne au moment où l’hiver a décidé de se faire remarquer. Maisqu’importe, en ce mardi soir de janvier, une poignée de post-ados du quartier a décidé de braver le froid pour passer quelques heures à l’accueil de la maison de jeunes(MJ). Si, selon leurs mots, ils viennent « gratter la chaleur », c’est bien de chaleur humaine qu’il s’agit.

On y trouve le sacro-saint kicker, ainsi qu’une table de ping-pong. Quelques fauteuils et un studio d’enregistrement très prisé pour créer des morceaux de rap. Une fresque degraffitis orne les murs. Le dessin est brutal. Il joue avec les clichés urbains  : des kalachnikovs sortent d’une voiture et tirent sur les passants.

Aimé a vingt ans. Il dit et redit qu’il vaut mieux passer du temps à l’accueil du Foyer des Marolles que dans la rue. Ce qu’il apprécie, « c’est lesactivités, les projets, les amis ». Gabriel partage cet avis enthousiaste. Il fréquente les MJ du quartier depuis qu’il est tout petit. Au foyer des jeunes des Marolles, ilpeut « discuter, regarder un film et parler de ce qu’il va faire avec les autres jeunes. » Car s’il aime simplement « passer du temps », il insiste sur lefait que « c’est grâce à l’accueil » qu’il a pu faire des projets. Et pas des moindres. Gabriel se souvient avec émotion de ce voyage au Sénégal« pour amener de l’eau dans un village ». La MJ propose donc des projets excitants. « Contrairement à beaucoup d’autres MJ où les jeunes ne fontrien », lâche Victor. Pour lui, le Foyer des jeunes marolliens a une grande qualité  : « Il permet de sortir du quartier. Sans ça, peut-être qu’onsortirait des Marolles une fois par mois. C’est aussi une aide aux jeunes, un moyen de concrétiser quelque chose. »

En discutant avec ces jeunes, on sent une douce fragrance de cannabis. Elle provient de l’extérieur et se glisse par la porte. « C’est une vraie victoire », aux yeuxde Bilal Chuitar, le coordinateur. Car avant, lorsque la MJ avait très mauvaise réputation, les jeunes fumaient dans les locaux. Une autre époque. Pour lui, l’accueil« c’est un espace-temps sans contraintes d’accès, ni d’activités, mais avec un règlement ». Bien plus qu’un lieu où tout est permis. C’estl’occasion, « à travers les discussions informelles, de déceler une envie, un besoin, une demande d’aide ». Il compare l’accueil à un entonnoir. Làoù de nombreux jeunes passent. Certains ne veulent que de l’accueil, d’autres se mettent en projet. De l’information est donnée aux jeunes, sur les projets qu’ils peuvent entamer, surdes formations. « Leur première demande, c’est de travailler ». Du coup, l’équipe n’hésite pas à accompagner certains jeunes dans leursdémarches, en aidant à la rédaction de c.v. ou de lettres de motivation. Lorsque certains ont des problèmes qui nécessitent l’intervention d’un assistant social,l’éducateur peut même accompagner le jeune vers le service d’Aide en milieu ouvert.

Dans les maisons de jeunes, l’accueil joue un rôle essentiel. « Point névralgique », « colonne vertébrale », ou « coeurde l’activité », sont des qualificatifs que l’on entend régulièrement.

Définition de l’accueil dans le décret sur les maisons et centres de jeunes2

Assurer un accueil libre répondant aux critères minimaux ci-après  :

a) L’horaire d’ouverture doit être établi en tenant compte des occupations scolaires ou professionnelles du public cible

b) L’information sur les heures d’accueil doit être claire, lisible, visible à l’intérieur et à l’extérieur du local destiné à l’accueil
c) L’accueil du public doit être encadré par un animateur ou une autre personne ayant une expérience dans la dynamique de l’accueil
d) La durée cumulée des périodes de fermeture ne peut excéder 6 semaines par an (…)

e) Il ne peut y avoir d’obligation de participation à une activité déterminée

« Le premier lieu de socialisation »

A la Fédération des maisons de jeunes3, on insiste sur l’importance de l’accueil, défini comme le « premier lieu de socialisation des jeunes, sanscontrainte d’activité ». Pour Nancy Brijs, formatrice au pôle formation de cette Fédération, l’accueil c’est un « espace alternatif,dédié à la jeunesse, pour faire des rencontres, sans avoir à faire d’activité ». L’accueil est protéiforme. Il varie en fonction des jeunes, desanimateurs, des contextes locaux. Des jeunes peuvent devenir bénévoles et encadrer l’accueil. « Ils deviennent co-porteurs du projet », explique Nancy Brijs,« car l’accueil doit être une possibilité pour les jeunes de s’investir ». La vision de la Fédération des centres de jeunes en milieupopulaire4 est assez proche de celle exprimée par Nancy Brijs. Il faut dire que le décret sur les centres de jeunes est un point commun fort entre toutes les Maisons dejeunes. « L’accueil a un rôle essentiel, affirme Pierre Evrard, le directeur de cette Fédération. C’est un cadre dédié à l’écoute active.Grâce aux activités ludiques, des choses se disent et les acteurs de terrain, les éducateurs pointent des problématiques. L’accueil permet aux jeunes de s’exprimer, lesanimateurs peuvent réorienter ou lancer des projets en fonction des besoins du jeune. »

L’accueil n’est pas un long fleuve tranquille

Dans beaucoup de maisons de jeunes, l’accueil est un espace de difficultés. Violence, intolérance, rejet de l’autre peuvent s’y manifester. L’accueil étant un lieu deliberté, certains expriment des frustrations, lâchent des tensions. Dans certains quartiers, les animateurs sont confrontés à de la brutalité, verbale et, parfois,physique. Beaucoup de maisons de jeunes, dans les grandes villes, offrent un accueil différencié aux garçons et aux filles, qui ne se mélangent plus. Dans d’autres encore,les tensions ont été si fortes qu’il a fallu fermer l’accueil, au moins provisoirement. C’est le cas à Annesseens, où l’accueil de la MJ Interpôle est fermédepuis de longs mois. Ce fut aussi le cas à Angleur, près de Liège, ou à Verviers. «&n
bsp;Lorsqu’il y a des phénomènes de violence dans des quartiers,la tension vécue par les jeunes rentre avec eux dans la MJ, analyse Pierre Evrard, et c’est à l’accueil que ces difficultés se rencontrent. »

Pour ces maisons de jeunes, dépasser les tensions, instaurer un dialogue constructif et instiller des idées d’ouverture et de mixité est un réel défi (cfrencadré 2). La maison de jeunes, selon Nancy Brijs, doit toujours se demander « comment être la garante du vivre ensemble  ? ». Lorsque des conflitséclatent, « des solutions constructives doivent être apportées, dit-elle. Il y a par exemple des situations où les jeunes travaillent avec les animateurs pourélaborer le règlement. Parfois, ils réfléchissent ensemble aux sanctions. Dans cette idée, la maison de jeunes de Rochefort a mis en place un conseildémocratique des jeunes. » Des initiatives qui ne réussissent pas à tous les coups. « Dans les cas de violence extrême, détaille Nancy Brijs,l’accueil est fermé. Mais il ouvre pendant une ou deux heures pour revenir sur ce qui s’est passé. Pour discuter d’une réouverture possible et selon quellesconditions. » Des exclusions temporaires sont parfois décidées. Car si l’accueil de la MJ doit être ouvert à tous, le cadre collectif « ne doit pasêtre mis en péril », affirme la formatrice.

Des coordinateurs et animateurs de maisons de jeunes tentent au quotidien de trouver des solutions pour répondre de manière appropriée à ces excès. L’idéeétant d’éviter que l’accueil ne devienne un simple exutoire pour des jeunes en manque de repères. A XL’J5, une maison de jeunes d’Ixelles, la notion d’accueil aété au centre des préoccupations ces dernières années. Sophie Engelskirchen, la coordinatrice, nous raconte comment « l’accueil était devenu le”territoire” d’un groupe de jeunes qui excluait d’autres groupes et, notamment, les filles ». Pour contrer cette tendance, la MJ a mis en place de petites initiatives, pour faireévoluer lentement les mentalités. « Dépasser l’exclusion, ça ne se fait pas d’un coup de baguette magique, confie la coordinatrice. Nous avons tout d’abordréservé une partie du local de l’accueil pour les filles, le samedi, afin qu’elles reviennent. Nous leur proposions des choses pour essayer de les intéresser, puis d’ouvrir peuà peu à des activités mixtes. Nous les avons amenées à passer la porte. Quand le lien s’est noué avec l’équipe, cela a été plus facilede mettre en place une vraie mixité. »

Redéfinir l’accueil  ?

Le décret sur les maisons et centres de jeunes du 20 juillet 2000 prévoit une évaluation. Une évaluation qui n’a toujours pas eu lieu6. Ce que le secteur dela Jeunesse regrette. Pour certains, elle devrait être l’occasion de rediscuter la notion même de l’accueil (cfr encadré). C’est ce que n’hésite pas à faire PierreEvrard  : « On nous oblige à pouvoir accueillir tous les jeunes. On essaye de répondre à la demande. Si on accueille 30 jeunes dans 25 m2, l’accueil estrendu plus complexe. Surtout lorsqu’il n’y a même pas d’espace pour que l’animateur s’isole avec un jeune. La question est de savoir s’il faut limiter à un accueil réservéà un certain nombre de jeunes, ou si on les accueille tous, mais avec assez d’animateurs. » Autre problématique que souligne Pierre Evrard  : l’obligation d’offrir unnombre précis d’heures d’accueil. « Quand on a créé le décret, nous voulions mettre l’accueil au centre, dit-il. Mais quand cela devient une obligationadministrative, ça ne correspond plus vraiment à la réalité de terrain. Les maisons de jeunes sont évaluées sur un nombre d’heures d’ouverture alors qu’ellesdevraient plutôt l’être sur les enjeux pédagogiques de l’accueil, sur la qualité plutôt que sur la quantité. » Car pour lui, l’accueil est bien plusqu’un lieu. C’est un concept qui devrait être plus souple. « L’accueil peut avoir différentes formes et il faut laisser le choix aux institutions de faire l’accueil quicorrespond à leur projet pédagogique et à leur situation », assène-t-il. Il donne l’exemple des maisons de jeunes qui sont contraintes à fermer leuraccueil. Si le lieu physique est fermé, l’accueil continue. C’est ce qu’il explique  : « Il est possible de faire un accueil différencié, devant la MJ ou sur unterrain de foot. L’animateur se déplace. L’accueil, c’est un contact plus qu’un lieu, c’est une notion philosophique. » A la FMJ, on partage le point de vue selon lequel l’accueilest aussi une idée vivante. L’accueil est parfois décentralisé, en été, sur des terrains de sport, « mais avec les mêmes règles que dans laMJ », précise Nancy Brijs. Elle note une ligne de fracture au sein du secteur, « entre ceux qui tendent à mettre de côté l’accueil, car il estdifficile de gérer un espace sans activités et ceux qui pensent toujours que l’accueil est très important. » C’est évidemment cette dernière façonde voir qui séduit Nancy Brijs pour qui l’accueil en maison de jeunes est définitivement le « centre névralgique des activités d’une MJ ».

La Cabane à Ganshoren

La Cabane est la maison de jeunes de Ganshoren7. La MJ est souvent le théâtre de violences, verbales, parfois physiques. Didier Deroy témoigne de cesdifficultés et de ce qui a été mis en place pour les juguler.

« Il y a à Ganshoren des difficultés socio-économiques. Beaucoup de familles monoparentales, du chômage, qui font que les jeunes n’ont pas deréférent “travail”. Il y a des familles de primo-arrivants, ou originaires du Maghreb qui ont des difficultés “d’intégration”. Parmi les jeunes qui fréquentent laMJ, beaucoup sont en décrochage sur une série d’éléments.

La MJ est l’objet de nombreuses tensions. Des problèmes de violence verbales d’insultes, de menaces, voire de violence physique. Ces phénomènes ne sont pas forcémentliés au quartier. Mais le fait de rassembler des personnes qui ont des difficultés économiques, sans référent de réussite – dans un contexte deconsommation omniprésente – engendre des micro-sociétés avec des normes de débrouille. A cela s’ajoutent des contextes en partie imaginés, liés au rap« gangsta », contre la police, contre la société.

La population de Ganshoren change. Une partie des habitants arrive de Molenbeek. Et les jeunes drainent une série d’éléments qui ont été constitutifs de leur viedans ces quartiers. Dans la MJ, il y a une tendance à vouloir régler les problèmes par l’agressivité.

Depui
s plus d’un an, nous tentons de faire changer les choses en réaffirmant les missions et valeurs des MJ. Nous sommes une école de vie, avec ses valeurs, dont le respect. Nousaffirmons aux jeunes nos missions, avec clarté, en insistant sur les limites à ne pas dépasser.

Nous avons entamé un gros travail d’information et d’écoute, pour comprendre les attentes des jeunes. Afin de les amener vers quelque chose de nouveau. L’an passé, nous avonsamené un groupe mixte à créer un projet de camp en France. La réussite de ce projet pousse d’autres groupes à suivre l’exemple. Les choses ont beaucoupchangé. Mais il faudra encore deux ou trois ans pour qu’elles s’améliorent réellement. »

1. Foyer des jeunes des Marolles :
– adresse : rue de la Prévoyance, 46 à 1000 Bruxelles
– tél.  : 02 512 78 68.
2. Décret déterminant les conditions d’agrément et de subventionnement des maisons de jeunes, centres de rencontres et d’hébergement et centres d’information des jeunes etde leurs fédérations.
3. Fédération des maisons de jeunes en Belgique francophone :
– adresse : place Saint-Christophe, 8 à 4000 Liège
– tél.  : 04 223 64 16
– courriel  : fmj@fmjbf.org
– site  : www.fmjbf.org
4. Fédération des centres de jeunes en milieu populaire :
– adresse : rue Saint-Ghislain, 46 à 1000 Bruxelles
– tél.  : 02 513 64 48
– courriel  : info@fcjmp.be
– site  : www.fcjmp.be
5. XL’J :
– adresse : chaussée de Boendael, 302 à 1050 Bruxelles
– tél.  : 02 647 30 72
– courriel  : ixellesjeunes@gmail.com
– site  : www.xlj.be
6. L’évaluation, initialement prévue en 2012 devrait être repoussée en 2013. C’est ce qu’a affirmé Evelyne Huytebroeck en réponse à une questionparlementaire.
7. Maison des jeunes de Ganshoren :
– adresse : rue Mertens, 22 à 1083 Ganshoren
– tél.  : 02 468 04 81
– courriel  : mjganshoren@hotmail.com

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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