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Logement

L’insertion par le logement à Bruxelles : au plus près des victimes de la crise

Les associations d’insertion par le logement (AIPL) accompagnent, soutiennent et trouvent du logement pour les personnes en situation de précarité. Ce mécanisme régional constitue un levier essentiel pour de petites ou grandes structures, pour des projets novateurs et des solutions alternatives, temporaires ou pérennes, qui prend tout son sens en période de crise. Les AIPL sont aujourd’hui sujettes à une évaluation. À quelle sauce seront-elles mangées?

© Maud Romera Tomad

Le gouvernement bruxellois a marqué son accord en mai dernier pour octroyer un agrément et une subvention de fonctionnement à 47 associations d’insertion par le logement pour les personnes en situation de précarité. Budget : 4 millions d’euros. Avec deux nouveaux agréments : pour Diogènes, association qui accompagne des sans-abri, notamment en matière de logement, et Singa, orientée inclusion et hébergement des personnes réfugiées.

« Ces acteurs de terrain réalisent un travail essentiel, en première ligne face aux difficultés que rencontrent les Bruxellois les plus fragiles pour accéder à un logement décent. Un travail d’autant plus important dans le cadre de la pandémie Covid-19 », communiquait alors la secrétaire d’État au logement, Nawal Ben Hamou (PS).

Diversité d’expériences et d’activités

AIPL. Quatre lettres pour une multitude de missions, toutes définies dans un arrêté du gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale en 2016, qui comptent, notamment, la défense des locataires, l’information, la formation, le montage d’habitats innovants, l’offre d’un hébergement au profit d’occupants précarisés, l’amélioration de la qualité du logement ou encore l’accompagnement.

« Ce mécanisme, riche d’expériences et d’acteurs, s’adresse à des publics en situation de précarité, est à l’écoute d’un public fragilisé. On a vu, pendant la crise Covid, le rôle fondamental qu’il joue. Il remplit des trous que le secteur public ne peut pas combler », explique Werner Van Mieghem, coordinateur du Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat, qui regroupe plusieurs associations agréées et qui est lui-même reconnu comme AIPL.

En plus de « remplir les trous », les AIPL ouvrent aussi des brèches. En effet, si l’on passe en revue la liste des associations agréées, on retrouve plusieurs associations qui proposent des projets novateurs et solutions alternatives en matière de logement, à partir des besoins rencontrés sur le terrain. À l’instar des Woonbox de l’asbl Samenlevingsopbouw, des habitats intergénérationnels de 1Toit2Âges, mais aussi des projets de Housing First, de colocation solidaire, d’occupation temporaire, etc.

« L’AIPL est une première reconnaissance publique et cela nous assure un soutien sur plusieurs années. C’est aussi une reconnaissance qu’il est difficile pour des personnes qui ont un statut de réfugié ou de protection subsidiaire de trouver un logement. » Lionel et Chloé, Singa

Des projets « de niche » comme les qualifie le Comité scientifique du logement (CSL), mis en place durant le confinement par le gouvernement bruxellois (en vue notamment de lui permettre « de préciser les enjeux spécifiquement bruxellois liés à l’habitat en milieu urbain dans un contexte [post-]crise sanitaire »). Et le CSL de plaider pour leur soutien, via, notamment, la levée d’obstacles juridiques et financiers et « la stabilisation des opérateurs associatifs en quittant la logique d’appels à projet par un soutien plus structurel des services publics ».

L’agrément constitue à ce titre un levier pour « pérenniser » des initiatives expérimentales, des projets pilotes, financés par du privé ou des subsides ponctuels, ou portés jusque-là à bout de bras par des bénévoles. Prenons l’exemple de Singa et de son projet de colocation solidaire, inspiré d’initiatives d’hébergement solidaire mises sur pied lors de la crise migratoire de 2015. Singa met en lien des colocations et des personnes ayant le statut de réfugié et leur assure un accompagnement administratif et social. Le projet assure une mise en logement donc, mais porte aussi des objectifs en matière d’inclusion et d’intégration.

« L’AIPL est une première reconnaissance publique et cela nous assure un soutien sur plusieurs années. Jusque-là, on ne fonctionnait qu’avec des fondations et des petits subsides, expliquent Lionel et Chloé, deux des six employés. C’est aussi une reconnaissance qu’il est difficile pour des personnes qui ont un statut de réfugié ou de protection subsidiaire de trouver un logement, qu’ils doivent affronter des discriminations de tous ordres, et que le logement est la clé pour ouvrir d’autres droits. »

« On a vu, pendant la crise Covid, le rôle fondamental que jouent le dispositif AIPL. Il remplit des trous que le secteur public ne peut pas combler. » Werner Van Mieghem, coordinateur du Rassemblement bruxellois pour le droit à l’habitat

Évaluer, et recadrer ?

Les AIPL ont fait l’objet en 2020 d’une évaluation, menée par Isis Consult, boîte d’évaluation externe. Le rapport a été validé en juillet dernier par le gouvernement, mais pas encore rendu public. Objectifs de la secrétaire d’État : accompagner les AIPL dans une professionnalisation, à l’instar des AIS ; clarifier ; encourager le partage des bonnes pratiques ; améliorer les processus de gouvernance. Et, on peut en faire l’hypothèse… mettre un peu d’ordre et justifier les dépenses auprès de ses collègues.

« Les buts politiques de cette évaluation n’ont pas été précisés », regrette Pierre-Yves Lux, député bruxellois (Écolo), favorable aux AIPL dont il suit la réforme de près. Et émet certaines craintes. « Je sens une volonté de cadrer, de contractualiser, ce qui rend l’innovation sociale plus compliquée. Je serai attentif à ce qu’on ne balise pas trop pour continuer d’avoir un secteur qui imagine, propose des solutions, soit un partenaire politique et même critique les pouvoirs publics. » 

La menace de la quantification

Les associations concernées attendent de voir avant de parler. Elles sont plusieurs néanmoins à partager la crainte d’un glissement vers le quantitatif. « On ne voit pas l’évaluation d’un mauvais œil, mais on sait que quantifier le travail social est assez compliqué », explique Barbara Liebshardt, de la Febul, AIPL également. Comment, en effet, quantifier le plaidoyer politique ? Comment chiffrer la mise en confiance des personnes accompagnées par les AIPL ? Comment objectiver un travail de terrain complexe et vaste ? Comment juger de l’efficience du travail social dans un contexte de crise du logement abordable et de manque structurel de solutions durables ?

Interrogée par l’opposition (MR) favorable à « fixer des objectifs quantifiables », la secrétaire d’État, qui n’a pas encore répondu à nos questions, a défendu son approche lors d’une commission Logement en juillet dernier. « Si l’on se limite à la seule perspective quantitative, on perd la dimension qualitative de leur travail. La crise sanitaire a d’ailleurs mis en évidence cette dimension. Cependant, je vous rejoins sur le besoin d’un suivi quantitatif efficace. Il ne faut néanmoins pas que ce suivi soit chronophage au point de détourner ces acteurs de leur première raison d’être, à savoir le travail social d’insertion par le logement », a-t-elle déclaré.

Elle a également partagé quelques éléments et recommandations du rapport : un canevas de base unique pour les rapports d’activité, un partage des bonnes pratiques entre les AIPL ainsi qu’une réorganisation des missions de base des AIPL autour de quatre axes.

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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