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Regard critique · Justice sociale

Culture

Libérer la parole

Faire circuler les écrits de personnes détenues à Haren dans les ateliers d’écriture animés à la librairie bruxelloise Quartier libre. Et réciproquement. En profitant de ce va-et-vient pour créer des textes à plusieurs mains… Tel était le point de départ du projet socioculturel «Interstice», mis en lumière à la Maison Poème lors des Journées nationales de la prison.

Interstice. «Nom masculin. Très petit espace vide (entre les parties d’un corps ou entre différents corps).» Et si le Robert avait tout faux? Si cet espace était plein… de parcelles de liberté dans lesquelles voguent les mots, gonflés d’espoir, d’émotion et d’envie. Des mots de toutes sortes: tendres, absurdes, sages, graves aussi parfois quand ils écrivent l’absence et disent le silence… Des mots qui (s’)élèvent, portés par un tel élan d’humanité, qu’ils survolent les murs des prisons et font résonner les voix du dedans en écho avec celles du dehors.

«Écrire, ça permet d’extérioriser les émotions», commente GK*, 30 ans, enfermé à Haren depuis deux ans. «J’ai commencé par un petit texte de rap pour la fête de l’école quand j’avais 12 ans et, depuis, je n’ai plus arrêté. Lettres, slam, poèmes… j’explore la force et l’impact des mots. Ce trésor, la peine n’a pas pu me le retirer.» Cette après-midi de novembre, GK, Nicolas, Rayan, Sergio, Mario et Romain se sont retrouvés dans l’aile «Océan» pour participer au cercle d’écriture facilité, comme chaque jeudi pendant deux heures, par Margot Autphenne, chargée de projets culturels pour APO, le service d’aide aux justiciables du Centre social protestant.

«Dans un lieu hautement sécurisé, où tout est contrôlé, il me semble essentiel de disposer d’un espace où les pensées et paroles ne sont pas censurées, explique l’animatrice. Durant l’atelier, on écrit, on lit, on échange. Chaque participant partage les textes qu’il a rédigés à voix haute, histoire d’incarner ce qu’il a envie de dire au monde.» Écrire, c’est aussi dévoiler son univers, son intimité et donc, potentiellement, montrer ses failles… «Ce qui est loin d’être évident pour un groupe d’hommes dans un contexte carcéral. Mais lorsqu’ils s’ouvrent aux autres, ils expérimentent généralement une vraie solidarité dans la vulnérabilité.»

Vivre plusieurs vies

À chaque rendez-vous, à l’exception de quelques habitués, le groupe évolue au gré des participations volontaires. Pour briser la glace, Margot propose comme échauffement de compléter la phrase «Je me lève si…» tout en joignant le geste à la parole. Les réponses fusent, à tour de rôle. «Je me lève…» «Si des souvenirs d’enfance remontent parfois.» «Si je rêve d’endroits où je ne suis jamais allé.» «Si je n’ai pas tenu toutes mes promesses.» «Si j’ai déjà aimé quelqu’un.» «Si j’espère encore», s’élance Nicolas, 34 ans, emprisonné depuis un an, qui a pris goût à l’écriture derrière les barreaux, au point de se lancer dans la rédaction d’un livre.

À chaque rendez-vous, à l’exception de quelques habitués, le groupe évolue au gré des participations volontaires. Pour briser la glace, Margot propose comme échauffement de compléter la phrase «Je me lève si…» tout en joignant le geste à la parole.

«L’écriture et la lecture permettent de s’évader et de vivre plusieurs vies», confie cet amateur de romans et d’essais, qui vient d’entamer Réinventer l’amour de Mona Chollet. «Dans un livre, la fin ne se termine pas toujours comme on veut. Quand on écrit, on est maître de l’histoire. On n’est pas limité, on peut changer d’avis. Participer à ce cercle m’entraîne à écrire succinctement. J’y reçois des feed-back utiles.» Et Nicolas d’insister sur l’importance de ne pas perdre son temps en prison: «Cette activité, comme les cours d’anglais et d’informatique auxquels je me suis inscrit, m’aide à me coucher un peu moins bête que quand je me suis levé. Tant qu’on ne nous enlève pas notre capacité de penser et de raisonner, on est libre.»

Rester connecté au monde

Difficile, toutefois, d’oublier la captivité entre les messages et consignes que diffusent sans répit les haut-parleurs; la guérite du surveillant au bout du couloir; le fait qu’aucune porte ne donne vers l’extérieur. Mais plusieurs fenêtres fixes éclairent et structurent la salle d’atelier. Comme les petites tables et chaises en bois assorties, disposées en U pour stimuler la créativité et favoriser la convivialité. Dans la pièce contiguë se donne un cours de langue. En face, un plus grand espace accueille l’atelier de théâtre. Juste à côté de la salle de fitness. Autant d’occupations à envisager, pas juste comme des dérivatifs, mais comme de premiers pas vers la réinsertion.

Difficile, toutefois, d’oublier la captivité entre les messages et consignes que diffusent sans répit les haut-parleurs; la guérite du surveillant au bout du couloir; le fait qu’aucune porte ne donne vers l’extérieur. Mais plusieurs fenêtres fixes éclairent et structurent la salle d’atelier. Comme les petites tables et chaises en bois assorties, disposées en U pour stimuler la créativité et favoriser la convivialité.

«Photo, radio, ping-pong, théâtre, basket, néerlandais… je m’implique dans différentes activités afin de ne pas sombrer, d’avoir des échanges sociaux, de garder un rythme régulier, de rencontrer d’autres personnes que des détenus, enchaîne GK. Commencer la réinsertion en prison, c’est être acteur de sa peine et se réapproprier sa vie. Ce passage, il va rester gravé en moi jusqu’à ma mort. Mais je vais aussi garder cette force de résilience qui m’a aidé à tenir. Le fait que d’autres humains se reconnectent à nous – des proches, des profs, des gens de l’atelier d’écriture… –, ça permet d’évoluer.»

Voire d’exister! «À part ma mère et ma sœur qui me rendent visite tous les quinze jours, je n’existe plus pour le monde extérieur», relève Romain, 33 ans, condamné à la réclusion à perpétuité. «Savoir qu’une trace écrite de moi est sortie d’ici et a été lue par d’autres, que nos textes ont été débattus, qu’ils ont touché des gens, ce n’est pas rien.» Parallèlement au cercle d’écriture, en effet, Margot Autphenne a monté un partenariat avec la librairie Quartier libre, à Uccle, dans le but de regarnir la bibliothèque de la maison d’arrêt de la prison de Haren, qui était essentiellement composée de romans de gare et autres ouvrages peu attrayants. «La prison ne doit pas être la poubelle de notre société», s’insurge l’animatrice.

Bibliothèque suspendue

«Inspirée du café napolitain solidaire, l’idée était de suggérer à nos clients lors de l’achat de leur livre d’en offrir un aux détenus, en y inscrivant éventuellement un petit mot», se remémore Vincent Demulière, cofondateur de la librairie Quartier libre. «Beaucoup ont joué le jeu et 250 livres neufs ont rapidement été collectés. D’autres librairies ont ensuite rejoint le projet de bibliothèque suspendue qui est toujours en activité.»

Assez vite s’est posée la question d’élargir la collaboration à des ateliers d’écriture afin de poursuivre le dialogue entre la librairie et la prison au travers d’une correspondance collective et créative. À peine ouvert, le premier cycle d’«Interstice» était sold out. Si bien que deux autres cycles ont été programmés dans le local mis à disposition par Quartier libre. Durant ces six ateliers que suivront in fine près de 40 personnes, l’animatrice ne mentionnera jamais le nom ni le vécu des détenus. Les mots serviront de fil conducteur. Tantôt les productions feront écho aux textes écrits en prison, tantôt il s’agira de construire des ponts entre ici et là. Au fur et à mesure se déploieront des récits protéiformes. Surréalistes. Spirituels. Intimes. Touchants…

Durant ces six ateliers que suivront in fine près de 40 personnes, l’animatrice ne mentionnera jamais le nom ni le vécu des détenus. Les mots serviront de fil conducteur. Tantôt les productions feront écho aux textes écrits en prison, tantôt il s’agira de construire des ponts entre ici et là.

«J’ai été surprise de recevoir des textes d’une telle qualité littéraire, avec autant de jeux autour de la langue, déclare Camille, l’une des participantes. Je ne doutais pas qu’il puisse y avoir de grands écrivains en prison, mais je partais du cliché que leur quotidien devait être tellement difficile que leurs écrits allaient se concentrer autour et que ça allait être très dur à lire. Et en fait, non. Cet interstice d’écriture constitue visiblement leur moment de joie et d’amusement. Ils se sont montrés beaucoup plus interactifs, drôles et libres que nous. C’était beau à voir!»

Garder une trace

À l’issue du projet, une centaine de textes, puisant dans une large variété de registres littéraires, ont été (co)écrits. Une œuvre organique, vibrante, qu’aucun participant n’avait envie de consigner dans un tiroir. L’idée a alors germé de faire entendre ces voix croisées dans le cadre d’une scène ouverte, enrichie par une performance du poète et ancien détenu Khaled Miloudi. Celle-ci a pris place le 19 novembre à la Maison Poème, dans le cadre des Journées nationales de la prison, qui ont pour vocation de sensibiliser et nourrir la réflexion autour du système pénitentiaire.

«À peu près la moitié des participants aux ateliers se sont mobilisés pour sélectionner les textes, les mettre en valeur, les habiter», sourit l’animatrice, touchée par la puissance du collectif. Un groupe intergénérationnel, autant intéressé par la confrontation artistique que par les liens humains et la dimension sociopolitique revêtue par «Interstice». Seul GK a pu bénéficier d’une permission de sortie pour prendre part à cette restitution, mais par le truchement d’une captation sonore, les voix des autres prisonniers ont aussi retenti dans la salle. «J’aurais aimé que plus de détenus puissent sortir, car déclamer son texte devant un public et mettre des visages sur des mots font vraiment exister les propos, reprend-elle. Mélanger les mondes, c’est l’aboutissement de tout le processus. Le spectacle a été filmé, j’espère pouvoir organiser une projection en prison réunissant l’ensemble des participants.»

Autre ambition: imprimer chez Quartier libre un recueil de tous les textes afin de conserver une trace de ce projet tentaculaire et le maintenir vivant. «Ce livre papier pourra intégrer la bibliothèque de la prison, être transmis aux politiques, être vendu dans l’optique de soutenir les actions menées par APO», précise Vincent Demulière qui se réjouit de raconter à ses clients l’histoire à l’origine de cet ouvrage. «Je suis convaincu que ce livre sera un succès. En plus de démontrer que toutes les personnes qui sont en prison ne sont pas analphabètes, contrairement à ce que certains pensent. Les gens à l’intérieur sont les mêmes que ceux à l’extérieur.» Et ce lieu, à l’image de notre société, peut se révéler source de création. Car, même en retrait du monde, même immobilisé, tant que son esprit chemine, l’homme reste en mouvement.

*Les prénoms des personnes détenues ont été modifiés à des fins d’anonymisation.

Allison Lefevre

Allison Lefevre

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