Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Politique

L’Europe peut faire davantage en faveur des personnes handicapées

Les institutions européennes peinent à prendre des mesures qui améliorent la vie des 107 millions de personnes qui présentent un handicap, soit un adulte sur quatre. Une nouvelle stratégie spécifique est attendue au printemps, mais rien ne dit qu’elle sera suivie d’effets sur le terrain.

Céline Schoen Crochet 02-02-2026 Alter Échos n° 527
(c) Charles Monnier

«Des textes, de jolis textes, des textes qui font mille promesses, qui laissent vraiment penser que la condition des personnes handicapées va s’améliorer. L’Union européenne (UE) en produit à tour de bras, mais ce sont les actions concrètes qui manquent», s’agace le Maltais Alex Agius Saliba. Élu eurodéputé en 2019, à 31 ans, ce socialiste originaire de Pietà, dans la banlieue de La Valette, est membre de l’intergroupe «Handicap» au Parlement européen. Plus de 70 eurodéputés en font partie et, ensemble, ils échangent régulièrement à ce sujet. Leur constat est unanime: l’UE pourrait faire plus, faire mieux – dans la limite de ses compétences.

Au 15e étage de l’imposant bâtiment bruxellois, avec une vue dégagée sur les alentours, Alex Agius Saliba a l’un des plus beaux bureaux du parlement. Il en est l’un des vice-présidents. Les lumineux et vastes bureaux, tout en haut, leur sont réservés. Le ciel rosé qui habille majestueusement le parc Léopold, en contrebas, ne suffit pas à apaiser Alex Agius Saliba: «Il est frustrant de voir un manque d’égalité des chances si marqué dans les domaines de l’éducation, du sport, de l’emploi, de la santé et du logement pour les personnes handicapées.» Durant un débat en plénière à Strasbourg le 26 novembre, l’élu avait déjà alerté ses collègues à ce sujet, notant qu’il s’agit là de «droits pourtant fondamentaux» qui restent hélas une «perspective lointaine pour les personnes handicapées».

Au reste, des données récoltées dans l’UE montrent qu’un risque accru de pauvreté et d’exclusion sociale pèse sur les personnes en situation de handicap. En 2024, 28,8 % des personnes en situation de handicap étaient exposées à ces risques, contre 17,9 % dans le reste de la population. L’acronyme «AROPE» (pour «at risk of poverty or social exclusion» ou «risquant la pauvreté ou l’exclusion sociale») est largement utilisé par les statisticiens. En Belgique, 30 % des personnes en situation de handicap étaient considérées «AROPE» en 2024 – contre 13,4 % dans le reste de la population belge. En Lituanie, 45,8 % des personnes handicapées étaient concernées, 43,8 % en Bulgarie, 40,2 % en Croatie, 39,4 % en Lettonie, 39,1 % en Estonie…

«Des textes, de jolis textes, des textes qui font mille promesses, qui laissent vraiment penser que la condition des personnes handicapées va s’améliorer. L’Union européenne (UE) en produit à tour de bras, mais ce sont les actions concrètes qui manquent», s’agace le Maltais Alex Agius Saliba. Élu eurodéputé en 2019, à 31 ans, ce socialiste originaire de Pietà, dans la banlieue de La Valette, est membre de l’intergroupe «Handicap» au Parlement européen.

«C’est alarmant», concède la députée écologiste allemande Katrin Langensiepen, elle aussi vice-présidente (comme Alex Agius Saliba) de l’intergroupe «Handicap». Dans l’hémicycle, elle est la seule eurodéputée dont le handicap est visible. Et témoigne: «Le risque accru d’exclusion et de pauvreté commence dès les plus jeunes années, car avoir accès à l’éducation est déjà plus compliqué pour les personnes handicapées.» À l’issue de sa scolarité à Langenhagen, au nord de Hanovre (Basse-Saxe), Katrin Langensiepen s’est vu proposer une place pour devenir apprentie, certes à Berlin, ce qui lui plaisait, mais dans une structure uniquement réservée aux personnes handicapées à plus de 70 %. «Ce que je voulais, moi, c’était devenir journaliste et travailler à Addis-Abeba», se souvient-elle.

Elle a refusé la place, a poursuivi son cursus avec des études supérieures, mais l’admet: «Tout dépend du genre de parents que vous avez. Certains considèrent qu’avec un handicap, il n’est pas possible de faire certaines choses. Les miens m’ont toujours poussée en avant.» Elle a été élue au Parlement européen en même temps qu’Alex Agius Saliba, en 2019. Tous deux attendent maintenant beaucoup de la nouvelle version de la stratégie en faveur des droits des personnes handicapées, que la Commission européenne doit présenter au printemps.

Mettre les bouchées doubles

En matière de politique du handicap, le texte central à l’échelle de l’UE n’est autre que cette stratégie. Dévoilé en mars 2021 sous le titre «Union de l’égalité: stratégie en faveur des droits des personnes handicapées 2021-2030», ce document doit encore être complété. En effet, sa première mouture ne proposait que des actions pour 2021-2025. Il s’agit maintenant de s’intéresser à la période courant jusqu’à 2030. La plus grande avancée déjà obtenue dans le cadre de cette stratégie est l’introduction d’une carte européenne d’invalidité et d’une carte européenne de stationnement, pour permettre l’égalité d’accès aux conditions spéciales et aux traitements préférentiels prévus pour les personnes en situation de handicap le temps de cours de séjours intra-UE.

La mise à jour de la stratégie devrait se focaliser largement sur les problématiques liées à l’emploi, notamment pour mieux accompagner l’accès au marché du travail pour les personnes porteuses d’un handicap. Pour Valérie Legrand, 50 ans, directrice, depuis 2011, de La Canopée, une ASBL qui forme des personnes handicapées pour devenir soit technicien de surface (ou aide-ménager[ère], ouvrier[ère] en repassage, etc.), soit ouvrier en maraîchage (ou ouvrier[ère] dans les parcs ou jardins), par le biais d’une formation sur mesure, l’UE devrait mettre les bouchées doubles et agir pour augmenter le taux d’emploi des personnes handicapées, et ainsi réduire le risque d’exclusion sociale.

La mise à jour de la stratégie devrait se focaliser largement sur les problématiques liées à l’emploi, notamment pour mieux accompagner l’accès au marché du travail pour les personnes porteuses d’un handicap.

«Au quotidien, on se rend bien compte que notre public cible est souvent dans une situation financière compliquée, notamment parce que certains soins coûtent cher et qu’il est difficile de mettre de l’argent de côté. C’est un public fort isolé, souvent en situation de monoparentalité, qui vit dans des logements précaires, inadaptés, à l’extérieur des villes et qui a donc des problèmes de mobilité pour aller travailler», témoigne Valérie Legrand, qui souligne, au-delà de la problématique de la mise à l’emploi, la «difficulté de garder les personnes à l’emploi, car chaque micro-événement peut remettre en cause cet emploi».

Vers une définition européenne du «handicap»?

Côté Parlement, les eurodéputés ont listé, dès la fin 2025, un certain nombre d’actions qu’ils jugent prioritaires et pour lesquelles ils attendent la Commission au tournant. Ainsi, afin d’améliorer la situation professionnelle des personnes en situation de handicap et d’augmenter leur taux d’emploi, les députés proposent notamment une «garantie européenne pour l’emploi et les compétences», qui serait financée par l’UE. Il s’agirait donc là d’ajouter une enveloppe spécifique dans le budget européen.

Lancées l’année dernière, les discussions en cours autour du prochain cadre financier pluriannuel (CFP), c’est-à-dire le budget de l’UE pour la période 2028-2034, sont en effet très importantes. Pour Katrin Langensiepen, il faut par exemple éviter qu’un seul euro issu du budget européen ne finance des institutions dans lesquelles des personnes handicapées sont placées, et ainsi «tenues à l’écart de la société», pointe-t-elle du doigt. «L’UE ne doit pas être autorisée à investir dans l’exclusion sociale», martèle la députée.

Selon un rapport de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publié en novembre dernier, 1,4 million de personnes en situation de handicap vivent actuellement dans des institutions spécialisées dans l’UE. Katrin Langensiepen insiste sur le fait que la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées est contre ces institutions. La députée réclame à la Commission une stratégie de «désinstitutionnalisation», mais admet que, pour l’heure, elle n’est pas entendue par l’exécutif européen.

La Commission devrait en revanche publier, au printemps, une stratégie dite «anti-pauvreté»: cette stratégie entend notamment «renforcer l’inclusion des personnes en situation de pauvreté dans nos sociétés et sur nos marchés du travail pour libérer leur potentiel et leur offrir une vie digne», résume Eva Hrncirova, porte-parole à la Commission. Et elle doit se pencher plus spécifiquement sur le cas des personnes en situation de handicap.

Selon un rapport de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE publié en novembre dernier, 1,4 million de personnes en situation de handicap vivent actuellement dans des institutions spécialisées dans l’UE. Katrin Langensiepen insiste sur le fait que la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées est contre ces institutions. La députée réclame à la Commission une stratégie de «désinstitutionnalisation», mais admet que, pour l’heure, elle n’est pas entendue par l’exécutif européen.

Le Parlement souhaite en outre que la Commission propose une définition européenne du terme «handicap», qui n’existe pas à l’heure actuelle. Objectif affiché? «Garantir que tous les citoyens de l’Union en situation de handicap jouissent de droits égaux», selon le rapport voté par les eurodéputés en novembre 2025, par 490 voix pour, neuf voix contre et 109 abstentions. Qui plus est, selon les députés, lorsque les autorités publiques et privées ne respectent pas les obligations européennes d’accessibilité, des sanctions et des pénalités claires doivent être appliquées. L’UE s’est d’ailleurs dotée, dès 2019, d’un «acte européen sur l’accessibilité». Cette directive cherche à harmoniser les exigences d’accessibilité pour des produits et services clés (comme les téléphones, les ordinateurs, les services bancaires, les transports, etc.) afin d’améliorer l’inclusion des personnes handicapées «dans le marché unique».

Cette approche choisie par la Commission, qui vise à supprimer les obstacles «sur le marché unique», est intéressante, car, par son biais, elle permet à la Commission de rester dans son champ de compétence. La politique du handicap est en effet une compétence dite «partagée», en cela que Bruxelles fixe les grandes lignes, les caps à atteindre (par exemple dans sa stratégie en faveur des droits des personnes handicapées), mais il revient aux États de choisir comment mettre en musique ces objectifs, par le biais de mesures nationales, incontestables par Bruxelles (sauf, évidemment, si elles ne respectent pas le droit européen). Résultat: la marge de manœuvre des institutions européennes n’est pas énorme, et le plus gros des décisions se prend dans les 27 capitales.

Prise de conscience

Marie Denninghaus, qui travaille au sein du European Disability Forum (EDF, l’un des acteurs centraux sur la scène européenne pour la défense des droits des personnes handicapées), résume: «L’UE est là pour donner des idées, faciliter les discussions, mais, dès qu’il est question de l’harmonisation des définitions ou des droits, on entre dans le dur du sujet et les pourparlers se compliquent. C’est le problème de la subsidiarité. Alors, l’UE cherche souvent à travailler autrement, en mettant en avant les bonnes pratiques.»

La spécialiste note aussi que le virage à droite pris par l’Europe, à la fois dans les États membres, mais aussi au sein du Parlement européen, n’aide pas à faire progresser «l’Europe sociale»: «La focale s’est déplacée vers les questions de compétitivité, de défense, de sécurité, donc, forcément, les thématiques sociales passent à la trappe», soupire-t-elle. Marie Denninghaus souligne toutefois que les institutions européennes ont «suivi le mouvement du reste de la société», à savoir qu’elles sont devenues «plus conscientes des problèmes des personnes en situation de handicap».

Marie Denninghaus, qui travaille au sein du European Disability Forum (EDF, l’un des acteurs centraux sur la scène européenne pour la défense des droits des personnes handicapées), résume: «L’UE est là pour donner des idées, faciliter les discussions, mais, dès qu’il est question de l’harmonisation des définitions ou des droits, on entre dans le dur du sujet et les pourparlers se compliquent. C’est le problème de la subsidiarité. Alors, l’UE cherche souvent à travailler autrement, en mettant en avant les bonnes pratiques.»

«Pendant longtemps, à la Commission, seule la direction générale responsable des Affaires sociales prenait en considération les questions en lien avec le handicap; maintenant, la prise de conscience est plus globale.» Et l’experte de préciser: «Il y a trente ans, on parlait de personnes qui ‘souffrent’ d’un handicap, la définition médicale primait. Aujourd’hui, le contexte social prévaut et la focale se déplace: ce n’est pas la personne qui a un problème, c’est la société qui cause un problème quand les bâtiments ne sont pas accessibles à une personne en fauteuil roulant. L’étape d’après, ce sera de réellement faire de l’accès et de l’inclusion un droit fondamental, mais l’UE n’en est pas là.»

Les femmes et les filles en situation de handicap sont particulièrement concernées par ces problématiques d’accès et d’inclusion. Dans son rapport de novembre, le Parlement appelle à leur «porter une attention particulière». Les eurodéputés soulignent en outre la nécessité de lutter contre les discriminations qu’elles subissent et d’améliorer, notamment, leur accès aux soins de santé. Il y a urgence à agir. En 2023, la Cour des comptes européenne, installée à Luxembourg, s’est penchée sur les initiatives de l’UE dans le domaine du handicap, et son constat est sans appel: «Les mesures prises par l’UE pour améliorer la situation des personnes handicapées dans les États membres n’ont eu que peu d’impact sur le terrain.» Jusqu’à quand encore?

Alter Échos

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)