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La peur, l’indignation, l’empathie ou l’humiliation sont devenues les moteurs des grandes transformations de notre époque. Pour la philosophe italienne et chercheuse au CNRS Gloria Origgi, les passions apparaissent comme des facteurs déterminants de nos choix politiques et sociaux. De l’abnégation à la xénophobie, elle vient de diriger un ambitieux dictionnaire des passions.

Alter Échos : Les passions semblent faire un retour en force. On le voit, par exemple, avec le mouvement des gilets jaunes en France. Comment analysez-vous cette recrudescence ?

Gloria Origgi : Le mouvement des gilets jaunes est loin d’être la seule manifestation de cette recrudescence. Si vous pensez aux Indignés, à Occupy Wall Street ou aux printemps arabes, cela fait quand même une décennie que les passions ont fait un véritable retour en force. Cela dit, je ne crois pas que les passions soient plus présentes aujourd’hui qu’hier – c’est un élément qui a toujours existé –, mais elles sont plus saillantes désormais. Si elles apparaissent comme un phénomène plus ancré dans le présent, c’est parce qu’elles semblent plus indispensables que jamais pour comprendre les raisons pour lesquelles les individus, les citoyens agissent dans l’espace social. C’est surtout un terme dans une ère comme la nôtre, où la propagande reprend un rôle fort à travers les réseaux sociaux ou les fake news (infox), qui est plus approprié pour comprendre nos motivations politiques. La peur, la colère, l’indignation, le patriotisme ou l’espoir apparaissent ainsi comme des facteurs déterminants de nos choix de société, mais aussi comme des formes de cohésion sociale. Des émotions souvent revendiquées par leurs acteurs eux-mêmes. Le mouvement des Indignés est indigné et, à travers l’indignation, il a été au centre du vécu des gens et de leurs revendications, poussant à changer les normes en vigueur après la crise économique. L’indignation a d’ailleurs été l’une des passions les plus caractéristiques de cette dernière décennie.

“Ces inégalités sont devenues intolérables pour de nombreuses personnes et ont fait ressurgir des passions aussi diverses, parfois contradictoires, comme le ressentiment, l’indignation ou la solidarité.”

Alter Échos : Les passions comme objet d’explication de l’action sociale étaient présentes dès l’Antiquité. Aristote y faisait déjà référence dans sa Rhétorique. Avec votre livre, vous contribuez à la réhabilitation de ce terme en sciences sociales. Pourquoi ce concept a-t-il été mis de côté, négligé par la recherche ?

Gloria Origgi : C’est une question de dominance de modèle. Dans le modèle libéral, les explications sont avant tout rationnelles, tandis que les passions restent souvent considérées comme un surplus irrationnel qui amène l’action dans des directions imprévues. Depuis trente ans, ce modèle prédomine. Mais l’effritement du libéralisme à l’avantage du populisme auquel on assiste actuellement s’explique par ce rationalisme excessif qui n’a pas pris en compte des aspects plus culturels et sociaux, plus émotionnels aussi. En mettant en avant les passions et leur étude, il s’agit de remettre en cause en fait l’homo œconomicus, figure du modèle libéral, comme incapable de comprendre nos relations sociales.

Alter Échos : Nos passions ont longtemps été reléguées à la sphère intime, à une lecture psychologisante, comme si elles étaient dénuées de toute portée collective. Elles sont, vous l’avez dit, encore très souvent liées aussi à l’irrationalité. Or, il faut absolument sortir de cette dichotomie raison-passion…

Gloria Origgi : Absolument. Cette opposition entre raison et passion est largement dépassée par la manière dont les individus réagissent à la réalité sociale et aux transformations de la société autour d’eux. Il faut garder à l’esprit que les passions sont un élément fondamental dans nos jugements. On ne peut pas évaluer la réalité sans avoir, dans le même temps, une réponse émotionnelle aux faits, aux événements auxquels on assiste. Dans des périodes de transformation, où il y a des changements des normes sociales, les passions apparaissent d’ailleurs d’une façon extrêmement visible. Raison pour laquelle elles ressurgissent ces dernières années face à un changement à grande échelle des valeurs. Le mouvement MeToo est l’exemple parfait de cette transition, de ce changement des normes. Des comportements qui étaient tolérés jusque-là, en lien avec de grandes inégalités de statut entre hommes et femmes, ne le sont plus. Dès lors, les individus se rabattent sur leur passion, leurs émotions. Cela va du masculinisme, de la misogynie au féminisme. Tout simplement parce que les individus n’arrivent plus à se comprendre, ne savent plus ce qu’ils doivent faire. C’est à ce moment que les émotions nous aident à comprendre qui nous sommes.

Alter Échos : Uniquement dans des périodes de crise ou de rupture ?

Gloria Origgi : D’abord, les passions n’expliquent pas uniquement les crises ou les ruptures à l’instar des mouvements sociaux, des révolutions, événements qui peuvent être animés par des passions comme le ressentiment, l’indignation ou la colère. Il y a beaucoup de passions positives, éminemment sociales dans le sens où elles permettent de faire tenir ensemble la société comme l’altruisme, la solidarité ou l’empathie. Elles participent à créer des valeurs communes. Adam Smith les appelait d’ailleurs « des passions sociales ». Autant de passions qui aident à consolider, renforcer un modèle social. Dans les années 1960, ce sera à travers le mouvement des droits civils, plus tard, dans les années 90, avec le mouvement des droits humains… Les passions servent aussi à faire évoluer une société vers le mieux.

“Les passions identitaires sont très fortes et sont au premier plan pour le moment. Là aussi, elles sont le résultat de fortes transitions des modèles économiques et sociaux dans nos sociétés…”

Alter Échos : Quelles sont, selon vous, les passions typiques de notre époque ?

Gloria Origgi : Vu de France, on dira que c’était une année de passions tristes. Le mouvement des gilets jaunes est l’expression surtout de l’humiliation, émotion dominante dans l’atmosphère sociale actuelle à travers la violence et la colère qui se sont déclenchées. Si on prend les mouvements populistes, il y a une forte présence de ressentiment, passion particulière qui conduit à un renversement des valeurs : comme on ne peut pas atteindre un certain objectif, par exemple, un succès social ou économique, on se sent déprécié, on estime que c’est injuste. Mais ce ne sont pas les seules passions présentes aujourd’hui. L’altruisme et l’empathie sont aussi à l’ordre du jour. Si, face à l’arrivée de migrants, on a vu une forte opposition des gouvernements à leur entrée, on a assisté également à une très forte empathie de citoyens pour aider ces personnes.

Alter Échos : Derrière tous ces enjeux, que ce soit les gilets jaunes, le populisme ou la crise migratoire, les inégalités sociales semblent être le vecteur principal des passions.

Gloria Origgi : En effet, je dirais même que les passions peuvent être considérées comme des détecteurs d’inégalités. Dans une période comme la nôtre, où elles se sont accrues de façon impressionnante, il n’y a rien d’étonnant à ce que les passions ressurgissent de la sorte. Ces inégalités sont devenues intolérables pour de nombreuses personnes et ont fait ressurgir des passions aussi diverses, parfois contradictoires, comme le ressentiment, l’indignation ou la solidarité.

Alter Échos : Un autre des sentiments actuels dominants et contagieux, c’est le nationalisme et le souverainisme…

Gloria Origgi : Totalement. Les passions identitaires sont très fortes et sont au premier plan pour le moment. Là aussi, elles sont le résultat de fortes transitions des modèles économiques et sociaux dans nos sociétés, à l’instar de la globalisation… Dans une société globalisée, il est plus difficile de comprendre quelle est sa place d’individu et de citoyen. Dès lors, la passion identitaire est un moyen de justifier son existence, sa présence au monde. Le ressurgissement de ces passions identitaires, nationalistes, a été savamment exploité par des leaders politiques dans une série de mouvements populistes, un peu partout dans le monde, mouvements basés sur les réactions passionnelles fortes et souvent contradictoires pour provoquer un discours, une action extrêmement émotionnelle. Toute la campagne de Donald Trump faisait référence aux passions. Que ce soit à travers le ressentiment de la classe moyenne blanche américaine, se sentant délaissée par les élites, ou à travers la nostalgie avec le slogan Make America Great Again. Pareil pour le Brexit, mouvement traversé tantôt par le patriotisme, la nostalgie d’un pays qui n’est plus le même qu’avant, tantôt par l’orgueil et le mépris à l’égard de l’Europe. Cela amène à réfléchir aussi à la façon dont ces passions peuvent être manipulées…

Alter Échos : Dans ce contexte où l’impression de déclassement est éprouvée tant par les individus que par des États, les passions permettent aussi d’évaluer notre statut social, notamment vis-à-vis des autres.

Gloria Origgi : C’est, à mes yeux, la partie la plus originale de la conception sociale des passions. L’humiliation est d’ailleurs un bon exemple de passion qui permet d’évaluer notre statut social : celui qui humilie essaie de rabaisser le statut de l’autre, et celui qui est humilié sent que son statut a été réduit, mis à mal. Dans les relations internationales, l’humiliation compte pour beaucoup. Lorsqu’un pays se sent humilié, il peut avoir des réactions nationalistes et populistes, en se repliant sur lui-même, en cherchant des valeurs autochtones. Mais on retrouve la même logique dans les relations individuelles avec le harcèlement au travail avec, par exemple, la vague de suicides chez France Télécom, considérant le suicide comme l’expression d’une passion forte.

Passions sociales, sous la direction de Gloria Origgi, Presses universitaires de France, 664 pages, 29 euros.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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