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CC Stephan Harmes

Les paris sportifs attirent de plus en plus un public jeune, parfois mineur. Le manque de contrôle sur l’accès aux jeux et le matraquage publicitaire sont pointés du doigt.

Imaginez Louis, 17 ans, étudiant et fan de foot. Et, en tant que tel, il lui est quasiment impossible de passer à côté d’un spot publicitaire vantant les mérites d’une société de paris. Il y a quelques jours, il a donc franchi le pas et s’est dit qu’il se ferait bien un peu d’argent de poche. Vu ses connaissances, ça devrait être simple. Ce soir, c’est jour de match. Le Bayern Munich reçoit le Real Madrid dans une rencontre qui émoustille déjà tous les fans de football. Louis joue sur une borne qui se trouve dans la librairie en face de son école. Alors que ses camarades achètent du chocolat ou des chips, lui insère un billet de cinq euros dans la machine et joue sur l’équipe bavaroise.

1620 librairies en Belgique sont équipées de bornes de paris.

De l’autre côté de la borne se trouvent des sociétés de paris qui ont vu leur chiffre d’affaires exploser ces dernières années. À titre d’exemple, celui de Betfirst est passé de 8 millions d’euros à 100 millions en à peine quatre ans. Bien sûr, la loi interdit aux mineurs de jouer aux jeux de pronostic, mais ce n’est pas à un ado qu’on apprend à outrepasser les règles. Parier s’apparente à un jeu pour beaucoup. Mais la frontière entre plaisir et addiction est facilement franchissable. Aujourd’hui, il y a une omniprésence de spots publicitaires pour des opérateurs de paris sportifs. Ajoutez-y une facilité d’accès totale et vous obtenez une porte d’entrée à une dépendance au jeu chez les jeunes, un public particulièrement influençable et attentif aux tendances.

Les paris ont la cote

L’histoire fictive de Louis peut sembler sans danger vu les sommes mises en jeu. Pourtant, la facilité pour entrer dans le monde des paris, liée à un âge toujours plus bas, fait que ce problème de société prend beaucoup d’ampleur. En 2011 déjà, une étude du CRIOC révélait que 30 % des jeunes de 10-17 ans avaient déjà misé sur une compétition sportive. Aujourd’hui, les libraires et les agences de paris remarquent une augmentation du nombre de jeunes joueurs. Même son de cloche auprès des associations d’aide aux joueurs. « Le jeu a toujours existé, et il y a toujours eu des accros. Les méthodes et les types de jeu changent, mais l’addiction reste. Mais il est vrai que de plus en plus de jeunes viennent nous voir pour des problèmes avec les paris sportifs », constate Marc Crijns, bénévole pour Joueurs anonymes à Liège. Mélanie Saeremans (psychologue – Clinique du jeu) confirme : « Nous constatons que les paris sportifs entrent dans les habitudes des mineurs soit avec l’accord de leurs parents (qui prêtent la carte bancaire), soit en trouvant des moyens de contourner les interdictions (en agences ou sur internet) ».

Facilité d’accès

Les lieux pour jouer ne manquent pas. Selon les chiffres de la Commission, environ 1.620 librairies en Belgique sont équipées de bornes de paris. Sans compter les agences spécifiquement dédiées à ces jeux, qui sont plus de 600 en Belgique. Pour jouer sur une borne en librairie, il suffit d’introduire de l’argent dans la machine, comme un simple distributeur de boissons. Le joueur doit alors passer au comptoir pour récupérer un ticket, qu’il ramène plus tard si ses pronostics sont corrects. Le contrôle ne s’opère qu’au moment de récupérer d’éventuels gains. Ce qui n’empêche pas les jeunes de trouver des subterfuges. « J’ai deux jeunes gamins qui jouent avec un parent. Le père laisse l’enfant faire ses choix sur la machine, puis l’adulte vient récupérer lui-même le ticket, je ne peux rien faire contre cela », déplore un libraire situé à deux pas des facs de Namur. « D’autres viennent avec leur cours de droit sous le bras pour jouer, les jeunes sont très nombreux et on ne peut pas forcément identifier au premier coup d’œil qui est majeur ou non. Beaucoup passent l’écueil du contrôle d’identité. » Il est vrai qu’en restant 30 minutes face à une borne dans un night-shop, les jeunes sont nombreux à se succéder pour parier sur leur sport favori. Sur internet, c’est encore plus simple, mis à part à l’inscription, où un numéro de registre national est nécessaire. Ensuite, c’est sans limites, partout, tout le temps, puisqu’on peut parier sur des compétitions se déroulant de l’autre côté du globe, et sur n’importe quel sport. Finalement, que le jeune ait 17 ans ou 19, cela ne change pas grand-chose, il joue.

Une publicité incontrôlée

Pour François Mertens (psychologue – asbl Le Pélican), l’omniprésence des spots publicitaires a une réelle influence sur les jeunes et banalise l’acte de jouer. « Cela reste une pratique à risque, il ne faut pas l’oublier », ajoute-t-il. Les jeunes sont un public influençable, les sociétés de paris le savent. « Ils cherchent à attirer les jeunes, notamment avec ce qu’on appelle les jeux virtuels, où l’on parie sur des événements sportifs qui opposent des équipes virtuelles, modélisées en 3D. Ce type de paris s’apparente clairement au monde des jeux vidéo, ça attire une clientèle jeune. »

Avant, pendant, après une compétition sportive, la publicité pour les opérateurs de paris est partout. Des émissions télé sont carrément consacrées aux paris. Dans les magazines sportifs, on retrouve même, outre les publicités classiques, des interviews vantant les mérites de joueurs ayant gagné plusieurs milliers d’euros. Profitant d’une législation opaque, ces publicités mettent en avant un côté fun et tendance. C’est d’ailleurs une autre source d’inquiétude pour François Mertens : le type de slogan utilisé. « ‘On ne gagne jamais par hasard’, ça laisse croire au joueur que tout est sous contrôle. C’est un des symptômes principaux des addicts, croire qu’ils gèrent et que ce n’est pas du hasard, qu’une bonne connaissance peut permettre de gagner de l’argent. ‘Jouez quand vous vous sentez chanceux’, le joueur met donc de côté l’aspect jeu de hasard et se dit que c’est une question de bon moment pour miser. »

Dans les magazines sportifs, on retrouve des interviews vantant les mérites de joueurs ayant gagné plusieurs milliers d’euros.

Face à tout cela, le risque de jouer, de plonger, voire de replonger augmente. Comme cette jeune fille, qui a souhaité garder l’anonymat. Elle a commencé à jouer pendant ces études. Des sommes raisonnables d’abord. Mais une fois entrée dans la vie active, elle s’est mise à jouer des sommes plus importantes. « Ça a commencé avec de petites sommes, 10 ou 20 euros, puis j’en suis venue à mettre parfois 2.000 euros sur un seul match. » Ce qui a provoqué des pertes mensuelles allant jusqu’à 6.000 euros. « Quand je suis trop dégoûtée des montants que je perds, j’arrive à arrêter deux mois et puis malheureusement je recommence. Cela ne m’a visiblement pas encore servi de leçon. C’est très dur d’arrêter. »

Des solutions existent pourtant, mais, comme beaucoup de pathologies, le premier pas est difficile. Dans des cas extrêmes, il est possible de s’auto-exclure (sur une base volontaire ou non) des sites de paris sportifs. En 2015, plus de 300.000 personnes étaient interdites de jeu (sur une base volontaire ou celle d’un tiers, sur décision judiciaire, règlement de dettes ou exclusion par la profession). Septante mille de plus qu’en 2013. Mais cette interdiction ne s’étend donc pas aux librairies et agences de paris, qui restent la préférence des joueurs à risques, comme le confirme Marc Crijns, des Joueurs anonymes à Liège : « La plupart des joueurs vont dans les agences, car ils préfèrent le contact avec la machine et l’ambiance d’un bureau de paris. » De plus, cette interdiction pour le web est facilement annulable grâce à un simple formulaire à remplir.

Une convention peu contraignante 

Que fait le législateur ? Il existe bien des organes de contrôle comme la Commission des jeux de hasard qui, comme son président Etienne Marique le rappelle, a deux rôles principaux : « La Commission des jeux de hasard a deux tâches capitales, l’une de police administrative (gestion des licences…), l’autre de protection des joueurs (la Commission peut d’ailleurs se montrer très sévère en matière de jeunes, les gérants qui laissent jouer des mineurs risquent un retrait de licence). »

En ce qui concerne l’omniprésence de la publicité, il existe un projet de loi émanant de Koen Geens, ministre de la Justice, visant à la limiter, mais qui n’a pas encore abouti. « Le Conseil supérieur de la santé a émis l’avis qu’il y avait lieu de ne pas permettre de publicité pour les jeux et paris. Le ministre de la Justice a indiqué dans sa note de politique générale du 3 novembre 2016 qu’il avait à son programme une réduction de la publicité pour les paris de manière générale. Un texte a été présenté au conclave budgétaire de fin juillet, mais il n’y a pas eu d’accord sur le texte proposé », explique Etienne Marique. En ce qui concerne le deuxième volet d’action de la Commission, celui de la prévention, on peut citer la campagne Bluff, construite autour d’un spot visant les jeunes. « Ce film a été utilisé dans le cadre de la présidence belge de l’Union européenne et a donc été distribué largement au niveau institutionnel et a été utilisé par la télévision belge et dans des écoles et des mouvements de jeunesse », se félicite le président de la Commission.

« On estime aujourd’hui à près de 15 % les joueurs surfant sur des sites illégaux de jeux de hasard (non contrôlés par le législateur) », Belgian Association of Gaming Operators

En réponse aux projets du ministre Geens, certains opérateurs de paris ont décidé de s’unir afin de mettre sur pied une association, Belgian Association of Gaming Operators (BAGO), qui réunit les six organisations les plus importantes du secteur. Cette union a accouché d’une convention qui définit une série d’interdictions et d’obligations relatives à la publicité, dont « celle d’avoir pour groupe cible les mineurs d’âge et les joueurs exclus ». Pour se défendre, les organisateurs de jeux arguent que réduire la publicité, c’est encourager les personnes à se tourner vers les jeux illégaux. « On estime aujourd’hui à près de 15 % les joueurs surfant sur des sites illégaux de jeux de hasard (non contrôlés par le législateur). Cette proportion grimperait en l’espace de cinq ans à 50 % si les opérateurs agréés ne pouvaient plus faire la promotion de leur offre », avance BAGO. Si elle a le mérite d’exister, cette convention n’a pas d’effets contraignants.

On le constate, la loi concernant la publicité pour les paris est floue, car elle n’est encadrée par aucune loi ni aucun arrêté récents. Ce qui a permis à beaucoup d’opérateurs d’inonder de spots télé les rendez-vous sportifs. Difficile de quantifier les effets précisément, mais associations d’aide aux joueurs et gérants notent un rajeunissement et l’associent à l’omniprésence de cette publicité. Une étude de 2004 indique que 2 % de la population est considérée comme à risque, mais, pour François Mertens, ce chiffre est bien loin de la réalité actuelle. Aujourd’hui, selon les chiffres de la Commission, les 21-30 représentent le plus gros segment sur les sites de paris sportifs. En attente de législation claire, le risque de voir les problèmes d’addiction se multiplier auprès d’une population jeune et vulnérable est réel. Reste à savoir si Louis arrivera à garder son sang-froid après le prochain pari perdu.

 

 

 

« Jouer même quand rien ne va plus », Alter Échos n° 441-442, Martine Vandemeulebroucke, 25 mars 2017

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