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Jouer même quand rien ne va plus

Plus de 300.000 Belges sont sur la liste noire de la Commission des jeux de hasard. Un chiffre qui ne dit rien pourtant sur l’ampleur de la dépendance au jeu ou sur le coût humain, sociétal que cela représente. Parce que l’État n’a rien à gagner à le connaître?

Mettre le grand braquet dans le jeu, la mauvaise idée…

Plus de 300.000 Belges sont sur la liste noire de la Commission des jeux de hasard. Un chiffre qui ne dit rien pourtant sur l’ampleur de la dépendance au jeu ou sur le coût humain, sociétal que cela représente. Parce que l’État n’a rien à gagner à le connaître ?

Il n’est jamais facile de reconnaître que l’on est dépendant du tabac, de l’alcool, de psychotropes et de demander de l’aide. Mais il y existe une assuétude pour laquelle cette démarche est particulièrement difficile, c’est le jeu. Le grattage d’un billet de loterie, ces quelques secondes d’excitation peuvent devenir pour certains joueurs comme une drogue dure, qui privent de toute liberté. « C’est la règle des trois ‘trop’, résume François Mertens, psychologue à l’asbl le Pélican, une des rares institutions à venir en aide aux joueurs dépendants. Trop d’argent, trop souvent, trop longtemps. » « Les joueurs viennent trop tard demander de l’aide, explique Laurence Genin, directrice et psychologue du Pélican. Et le plus souvent, c’est sous injonction judiciaire. Les demandes spontanées sont rares, bien plus rares que pour l’alcoolisme. »

« Il y a très peu d’associations spécialisées du côté francophone et celles qui existent sont récentes. », Laurence Genin, association Pélican.

Les joueurs « pathologiques », ce sont plus souvent des hommes que des femmes, mais le profil s’arrête là. Combien sont-ils en Belgique ? On n’en sait rien. Combien d’argent dépensé ? Quel coût sociétal ? Pas de réponse. Comme le constatait, en octobre 2016, la cellule générale de politique des drogues, les derniers chiffres remontent à 2006. Autant dire à la Préhistoire compte tenu du développement d’internet en matière de jeux de hasard. Une étude vient d’être demandée par la Communauté flamande au CAD (Centra voor alcohol- en andere drugproblemen) du Limbourg mais, en attendant, les seuls chiffres disponibles sur le plan européen sont allemands et datent tout de même de 2011 : 1.357 euros par an et par joueur. Une étude aux États-Unis (2014) évalue les frais annuels de perte de productivité au travail, de poursuites pénales, d’argent public investi à environ 30.000 dollars par joueur dépendant. « Le coût sociétal est énorme, affirme Laurence Genin. Surendettement, divorce, licenciement… »

Pourquoi alors si peu d’intérêt de la part des pouvoirs publics ? La directrice hausse les épaules et ne peut que constater le phénomène. Il a fallu, dit-elle attendre 2010 pour que l’association puisse être subsidiée pour l’assuétude au jeu. Cette forme d’addiction est d’ailleurs encore peu reconnue par le secteur d’aide aux toxicomanes. « Il y a très peu d’associations spécialisées du côté francophone et celles qui existent sont récentes. »

Déplaisir solitaire

Sans doute n’a-t-on pas encore pris toute la mesure de l’impact des jeux en ligne. Ils remplissent toutes les conditions recherchées par un joueur : simplicité, discrétion, rapidité du jeu. Et aussi le plaisir, qui est le moteur même d’une assuétude ? « Non, le joueur dépendant est dans l’irritation et la tension », constate François Mertens. L’histoire est toujours la même. Elle commence par un gain plus ou moins important qui va provoquer un choc émotionnel. Le joueur va vouloir reproduire ce qu’il a vécu. « Au début, il y a le plaisir et puis avec les premières pertes, un sentiment d’urgence. Il faut récupérer ce qui a été perdu. » Mais le joueur, poursuit François Mertens, vit dans un mensonge permanent. Il ment à son entourage en justifiant tant bien que mal ses absences au boulot, dans la famille, les pertes d’argent du ménage. Il se ment à lui-même en ne se rappelant que les gains et pas les pertes. « Le joueur vit dans une bulle. Il ne voit pas le temps passer, d’ailleurs tout est fait pour cela. Vous ne verrez pas d’horloge dans une salle de jeu. Contrairement à l’alcool, il n’y a pas de dimension sociale dans le jeu. Que ce soit au casino, au café, dans la salle d’une agence hippique, le joueur est seul. Il s’isole dans une tension nerveuse importante. » « Observez les parieurs dans une agence de tiercé, intervient Laurence Genin. Avec quel stress ils regardent les écrans ! »

« Je fais quatre parties par minute. Le sentiment de perte disparaît immédiatement car la nouvelle partie commence très vite et je me dis que, cette fois, je vais gagner. », Philippe, accro aux machines à sous

À quoi est-on « accro » surtout ? Les hommes aiment davantage les paris sportifs, les femmes préfèrent la roulette et les salles de jeux. Le bingo, accessible dans pratiquement tous les cafés, séduit tout le monde. Ce qui compte surtout, c’est que le jeu soit rapide pour qu’il puisse être recommencé immédiatement. Donc, plutôt le « grattage » que le Lotto dont il faut attendre les résultats. « Le problème, c’est que je ne sens pas que je suis en train de perdre, témoigne Philippe, accro aux machines à sous, sur le site d’aide en ligne créé par le Pélican (1). Je fais quatre parties par minute. Le sentiment de perte disparaît immédiatement car la nouvelle partie commence très vite et je me dis que, cette fois, je vais gagner. Ce n’est que quand je fais une pause que je réalise que je suis en train de perdre. Je suis alors complètement abasourdi : ‘Mince, encore 400 euros de perdus ?’ » En France, on a lancé le Rapido, une loterie qui recommence toutes les cinq minutes, raconte François Mertens. « C’est très rapide et donc très addictif. L’interdiction de fumer dans les cafés, qui oblige les joueurs à sortir, est la seule chose qui fasse diminuer le chiffre d’affaires de la Loterie française. »

Les jeux de hasard ne le sont pas pour les joueurs. Ils sont convaincus de maîtriser le jeu par leurs compétences. « Cela fait partie de la pensée magique, explique Laurence Genin, l’illusion de vaincre le hasard. » Alors, on ne prend pas le ticket que la libraire vous tend. On choisit tel croupier plutôt qu’un autre. On décide de jouer de préférence tel jour à tel endroit. Pour se donner l’impression du contrôle.

Une publicité omniprésente

Peut-on sortir aisément de cette dépendance ? Non, reconnaît-on au Pélican. L’assuétude au jeu est la plus difficile à vaincre. « C’est une thérapie comportementale qui doit se mettre en place. Il faut réapprendre la notion du temps, la valeur de l’argent. Les rechutes sont nombreuses. » C’est pour cette raison que l’asbl a créé, sur fonds propres, le site en ligne d’aide aux joueurs. La principale demande sur ce site ? Comment se faire interdire de jeu. Depuis 2003, un joueur peut être « interdit » par un juge de paix, un président de CPAS, un membre de la famille. Plus de 300.000 personnes font l’objet d’une mesure d’interdiction en Belgique. « L’idéal est que la demande émane du joueur même mais c’est rare. » L’interdiction est prononcée par la Commission des jeux de hasard mais elle ne s’étend pas aux bingos ni aux paris sportifs. On voit par ailleurs rarement un libraire demander la carte d’identité d’un adulte qui lui achète des billets de loterie. De fait, une seule mesure d’interdiction a visé, en 2015, les jeux de la Loterie. Elle a été demandée par le petit-fils d’une octogénaire qui avait dépensé plus de 500.000 euros au « grattage ».

La Loterie s’est aussi distinguée par son refus d’adhérer à une charte éthique sur la publicité des jeux, qui avait été proposée par la Commission des Jeux en 2016. La convention n’a donc pas vu le jour alors que la publicité pour les jeux de hasard augmente de manière exponentielle, selon la note de la cellule générale de politique Drogues.

Et les jeunes ? Ils ne peuvent entrer dans les casinos avant 21 ans mais, dès 18 ans, ils accèdent aux paris sportifs et aux jeux de la Loterie. Le VAD, l’organisation coupole en matière de toxicomanie en Flandre, a mené une enquête en 2014 dans les écoles secondaires. Près de 36 % des garçons et 19 % des filles avaient déjà joué à des jeux de hasard, surtout des billets à gratter. La Loterie nationale le sait bien, elle qui a installé des distributeurs automatiques dans les gares et les grands centres commerciaux. Et qui diffuse depuis quelques mois une publicité pour un billet à gratter (le « cash ») qui leur est spécialement destiné. Mais après 18 ans, bien sûr.

En savoir plus

Lire le dossier d’Alter Echos : « Loterie nationale et subsides : jeux et enjeux »

Martine Vandemeulebroucke

Martine Vandemeulebroucke

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