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« Les femmes migrantes qui prennent la route sont de plus en plus jeunes et de plus en plus formées »

En 2007, les femmes représentaient 49% de toutes les personnes migrantes dans le monde (1). Dans leur dernier ouvrage «Exils au féminin» (Éditions Academia), Jacinthe Mazzocchetti et Xavier Briké donnent voix aux récits de certaines de ces femmes en exil, résidant aujourd’hui en Belgique. La migration des femmes est singulière et ses trajectoires variées. Leur livre dépasse les stéréotypes et met en lumière les stratégies d’émancipation déployées par les femmes migrantes.

Xavier Briké et Jacinthe Mazzocchetti

Alter Échos : Pourquoi un ouvrage qui porte exclusivement sur les parcours migratoires de femmes ?

Xavier Briké : Le livre est issu de plusieurs travaux que l’on a accompagnés avec Jacinthe et en partie d’une formation en santé mentale en contexte social de l’Université catholique de Louvain. À partir de ces nombreuses enquêtes de terrain sur les parcours de femmes, des lignes transversales se dessinaient. Toutes ces femmes, qui arrivent seules, sont fortement invisibilisées, que ce soit dans le travail, la sphère domestique ou ailleurs.

Jacinthe Mazzocchetti : Les discours médiatiques, politiques mais aussi parfois dans le monde de la recherche, massifient leur diversité et tendent à ne pas les considérer comme des sujets. Dans cette massification, les femmes sont davantage rendues invisibles. Souvent, on sous-estime leur nombre et l’on en parle très peu. Les images médiatiques qui circulent sont surtout celles de jeunes hommes et cela a des impacts sur l’imaginaire collectif. Lorsque l’on entend parler des femmes migrantes, c’est plutôt via la figure de la mère et de l’enfant, dans une posture de victimisation. Dans cet ouvrage, il était important pour nous de ne pas englober leurs parcours, mais de s’intéresser aux femmes exilées dans leur diversité.

AÉ : En quoi leurs conditions d’exil sont-elles différentes ?

JM : Lorsque les femmes migrantes trouvent à s’insérer dans l’économie du pays d’accueil, elles travaillent souvent dans les sphères informelles de l’économie. Le fait d’être femme se sur-rajoute à la condition de migrante via des formes d’invisibilisation, notamment dans les secteurs du soin ou de la domesticité. De plus, les femmes migrantes sont victimes de violences particulières. Même si la condition de femme prend des connotations différentes en fonction des pays, cela reste une condition singulière en termes de droits et de discriminations. À cela vient s’ajouter ce que j’appelle la condition ethno-raciale, c’est-à-dire l’apparence qui peut poursuivre les personnes qui ne sont plus migrantes, mais descendantes d’exilés, parfois sur deux ou trois générations. Enfin, il est important de mettre en avant leurs manières singulières de lutter contre les assignations et de s’affirmer dans la société.

« Lorsque l’on entend parler des femmes migrantes, c’est plutôt via la figure de la mère et de l’enfant, dans une posture de victimisation. » Jacinthe Mazzocchetti

AÉ : Peut-on parler de féminisation des flux migratoires ?

JM : En termes statistiques, il n’y a pas beaucoup plus de femmes qui migrent. La féminisation des flux migratoires ne signifie pas une augmentation statistique, mais une transformation des trajectoires. On assiste de plus en plus à des migrations de femmes en autonomie, non plus dans une logique de regroupement familial, dans le sens où elles ne vont pas rejoindre un mari comme c’était majoritairement le cas à l’époque où les migrations ouvrières étaient régularisées. Aujourd’hui, les femmes qui prennent la route sont de plus en plus jeunes et de plus en plus formées. Les migrations étudiantes se transforment aussi. Sur l’ensemble de la planète, il y a de plus en plus de jeunes filles et de femmes qui ont accès aux études, ce qui bouleverse les flux migratoires.

AÉ : La maternité est-elle un facteur de migration ?

XB : En Amérique latine, beaucoup des femmes en exil partent seules pour subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles. Leurs maris ne sont pas forcément présents et les enfants sont alors élevés par les grands-parents ou la famille élargie. Il y a une volonté d’émancipation, notamment en payant des études aux enfants. Pourtant, on constate dans des travaux récents que de plus en plus d’enfants ne suivent pas forcément cette route de formation. Le projet migratoire est alors vécu comme un échec à distance, avec des femmes qui ne retournent pas au pays parce qu’elles n’y ont plus leur place et qui restent dans une situation précaire, qui dure, puisqu’elles n’ont pas de statut régularisé en Belgique. Dans d’autres trajectoires, d’immigration africaine en particulier, beaucoup de femmes sont des ouvreuses de parcours migratoire. Dans l’imaginaire collectif, on a souvent l’image de l’homme qui part chercher de l’emploi pour ensuite demander un regroupement familial. Pourtant, dans plusieurs cultures africaines, ce sont souvent les femmes aînées qui, d’une part, ouvrent les voies, mais portent aussi la responsabilité du soin aux familles arrivées ici, aux parents en particulier.

AÉ : Une fois installées en Belgique, les femmes migrantes qui sont mères parviennent-elles à faire venir leurs enfants du pays d’origine ?

JM : La question des enfants est souvent centrale dans les questions de migration de femmes. L’idée est de pouvoir assurer leur avenir, que ce soit en les faisant venir auprès de soi ou en s’assurant que là-bas, sur place, ils soient bien nourris et qu’ils puissent faire des études. Si je prends le cas du Brésil, par exemple, les universités n’ont rien à envier aux nôtres, donc financer des études là-bas, c’est tout aussi bien que de les faire venir ici. De plus, le projet n’est pas toujours de faire venir les enfants, mais simplement de faire vivre la famille à distance, en envoyant de l’argent. Il y a parfois une forme de culpabilité par rapport à l’éloignement, mais pas forcément. Si l’on veut par la suite faire venir les enfants, parce que cela peut aussi être le projet, on en vient à la question des statuts, qui est fondamentale. Cela passe d’abord par l’obtention des papiers, de suffisamment long terme, mais aussi de conditions économiques propices à l’accueil. Il faut remplir toutes ces cases et le faire avant que les enfants n’aient 18 ans. Très souvent, les femmes se trouvent dans l’impossibilité d’aller au bout du projet migratoire.

AÉ : L’émancipation des femmes européennes se fait-elle au détriment des femmes migrantes ?

JM : Pour une partie des femmes européennes, de classes moyennes supérieures et de classes supérieures, il y a toute une réflexion sur le fait qu’elles puissent se détacher de la question de la domesticité et du soin, en s’appuyant sur le travail des femmes migrantes. De plus, ce travail effectué par les femmes du Sud global, est souvent un travail au noir, dans des conditions difficiles, peu valorisé et peu payé. Certaines femmes ont laissé leurs enfants derrière elles et se retrouvent à materner ici, alors que leurs propres enfants sont loin. On met ici le doigt sur un impensé à l’intérieur des mouvements féministes blancs : comment peut-on se libérer d’avoir été assignée à la domesticité, tout en sachant qu’on le fait au prix d’une autre femme ? Tous ces impensés font qu’à l’intérieur même du groupe que l’on pourrait dire « femmes », se perpétuent des rapports de pouvoir et des rapports de domination.

XB : Oui, pour les femmes, mais aussi pour les hommes. En exil, on dégringole souvent de classes sociales. C’est la particularité des femmes qui ont des formations ou qui ont une expertise professionnelle et qui se retrouvent dans un travail de type domestique. On peut faire un parallèle avec l’émancipation d’hommes de classes moyennes qui se fait parfois via l’engagement d’un migrant ukrainien qui vient travailler dans le jardin, refaire la terrasse ou le plafonnage. Ce sont des rapports de subordination, de domination économique. Dans les classes moyennes, il y a cette possibilité de transcender une classe sociale au détriment de personnes avec un statut illégal ou avec une formation qui n’est pas reconnue.

« Certaines femmes ont laissé leurs enfants derrière elles et se retrouvent à materner ici, alors que leurs propres enfants sont loin. » Jacinthe Mazzocchetti

AÉ : Au niveau politique, deux mécanismes entrent en conflit : la protection des femmes migrantes victimes de violences particulières et le contrôle des flux migratoires. Ces deux approches sont-elles compatibles ?

JM : Non, ou en tout cas difficilement. De plus, la question de la protection est vraiment devenue mineure par rapport à la question du contrôle, si l’on doit mettre les deux en balance. En arrière-plan, il y a la protection des personnes migrantes, notamment dans le cas de violences, mais, pour en bénéficier, il faut entrer dans la bonne case. De plus, cette dimension tend à les enfermer dans une posture de victime. Beaucoup d’études montrent que ces mesures de contrôle des gens mises en œuvre au niveau européen et au niveau belge coûtent très cher et n’ont que très peu d’incidence sur le nombre de personnes en mobilité. De plus, ces restrictions ouvrent la porte à des violences et finissent par rendre les personnes migrantes extrêmement vulnérables, alors qu’elles ne le sont pas toujours au départ. Je dirais que l’on se donne bonne conscience quant à la protection des victimes, mais que cela ne compense pas vraiment la direction principale qui est une direction sécuritaire, de fermeture.

AÉ : Au-delà de ces mesures prises par les gouvernements, il y a aussi les luttes de terrain via des collectifs, comme on l’a vu récemment avec l’Union des sans-papiers pour la régularisation…

JM : Les politiques publiques de contrôle ne doivent pas minimiser les luttes qui viennent du bas et les accomplissements qui en découlent. Que ces luttes soient celles des associations ou des principales et principaux concernés, leur travail effectué n’est pas mineur. Se battre pour obtenir des droits par le bas, petit à petit, c’est fondamental. Le fait, par exemple, d’avoir un centre d’accueil spécialisé dans l’accueil des femmes qui ont subi des violences, bien sûr que cela fait une différence pour les femmes qui y sont accueillies. Mais ce n’est pas une volonté politique. Dans le cas des centres d’accueil Croix-Rouge qui existent depuis maintenant quelques années, c’est une partie des équipes qui s’est formée à la question des violences et qui s’est mobilisée pour que ce centre puisse exister. C’est la même chose pour les luttes des personnes sans papiers, elles viennent du bas. Je ne me fais pas beaucoup d’illusions quant à des changements par le haut.

XB : Nous ne sommes pas de grands optimistes sur ces problématiques, surtout qu’on a pu constater les impacts de ces politiques sur le terrain, dans les espaces frontières. On constate toutefois des évolutions en termes de soutien ces dernières années, en particulier dans le profil des personnes qui accompagnent les personnes migrantes. Là où l’on trouvait avant des personnes de gauche, très engagées sur les questions de sans-papiers par exemple, on voit aujourd’hui d’autres types de profils, de personnes de classes moyennes et pas forcément impliquées sur ces questions auparavant. Ce que l’on constate aussi sur le terrain, ce sont des travailleurs qui sortent de leur posture et qui s’engagent en dehors de l’espace professionnel. Mais cela reste des implications par le bas. À un niveau plus global, sur la fermeture des frontières, on voit que la crise sanitaire a bon dos, en bloquant les accès aux territoires.

  1. Selon le rapport annuel de l’Institut international de recherche et de formation des Nations Unies pour la promotion des femmes (UN – INSTRAW)

 

En savoir plus

« CGRA : les oreilles s’ouvrent peu à peu aux femmes », Alter Échos n°491, 3 mars 2021, Cédric Vallet.
« Violences conjugales : les femmes migrantes paient le prix fort », Alter Échos n°480, 30 janvier 2020, Cédric Vallet.
« L’emploi toujours plus au rabais des travailleurs sans papiers », Alter Échos n° 492, avril 2021, Marinette Mormont.

 

Adeline Thollot

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