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Les étudiants stagiaires dans l‘incertitude

La crise du coronavirus a rendu la vie de nombreux étudiants dans le domaine de la santé bien compliquée. Entre ceux qui ont vu leur stage annulé par les établissements hospitaliers et les autres qui sont obligés de s’y rendre sous peine de ne pas obtenir leur diplôme, le futur des étudiants est incertain. À cela se rajoutent le manque de matériel et le risque de devenir un vecteur supplémentaire de transmission du virus.

La crise du coronavirus a rendu la vie de nombreux étudiants dans le domaine de la santé bien compliquée. Entre ceux qui ont vu leur stage annulé par les établissements hospitaliers et les autres qui sont obligés de s’y rendre sous peine de ne pas obtenir leur diplôme, le futur des étudiants est incertain. À cela se rajoutent le manque de matériel et le risque de devenir un vecteur supplémentaire de transmission du virus.

Ilona Lybeer a, après une interruption depuis le début du confinement, repris la route de son stage. « Je suis en année diplômante et il me manque 100 heures de stage. Je retourne à mon stage, je n’ai pas le choix », explique la future infirmière. Durant leurs quatre années d’études, les étudiants infirmiers doivent effectuer un quota de 2.300 heures. De nombreux stages ont été interrompus à l’annonce du confinement, mais ils reprennent depuis la fin du mois avril, sur décision de la ministre. Le 7 avril dernier, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté un certain nombre de mesures visant à réguler la fin d’année des étudiants. Il est permis à l’étudiant de reporter son stage sur le troisième quadrimestre, prolongé. En ce qui concerne les stages pour les professions réglementées (médecins et infirmiers), la Commission européenne a transmis des signaux qui laissent présager du maintien strict des normes en vigueur. Il est conseillé aux établissements de maintenir ou de reprendre les activités de stage en donnant priorité aux étudiants qui devraient être diplômés cette année, afin de ne pas retarder leur entrée sur le marché du travail.

La situation est tellement complexe qu’aucun acteur ne s’avance à présenter la solution gagnante. « Nous comprenons la position de la ministre de l’Enseignement supérieur. D’un point de vue théorique, sa crainte est que les étudiants en année diplômante n’atteignent pas le quota d’heures imposées. Mais, selon nous, elle ne tient pas compte du facteur humain et de la réalité du terrain », se désole Carlos, du collectif des étudiant·e·s « infis en ARCA », collectif d’étudiants en soins infirmiers. Il prend comme exemple certains pays européens où les stages ont été suspendus et où les étudiants ont été prédiplômés.

“Je ne sais pas comment je vais pouvoir m’organiser si les écoles ne reprennent pas, car j’ai un fils qui est autiste et qui réside habituellement en internat” Angèle Nzakimuena, étudiante au Parnasse-ISEI

Pour certains étudiants, la reprise du stage n’est pas possible en raison de facteurs personnels ou familiaux : proches fragiles ou enfants en situation de handicap par exemple. « Je recommencerai mon stage avec une grosse interrogation, je ne sais pas comment je vais pouvoir m’organiser si les écoles ne reprennent pas, car j’ai un fils qui est autiste et qui réside habituellement en internat, explique Angèle Nzakimuena, étudiante au Parnasse-ISEI. Nous sommes forcément une minorité d’adultes à reprendre les études, mais je trouve qu’à situation exceptionnelle il devrait y avoir des solutions exceptionnelles. » Pour elle, une dérogation de la directive serait une des solutions idéales. « Je pense que ces quatre dernières semaines de stage qu’on nous demande de prester ne vont pas être les plus déterminantes dans l’ensemble de nos stages », explique-t-elle.

« Soyons honnêtes, nous allons surtout servir de main-d’œuvre », rapporte Angèle. Une position qu’Annick Vandeuren, directrice du département santé chez HELB-Prigogine, partage. « On sait que, dans certains services, ils ont besoin de personnel, surtout dans les maisons de repos et de soins. Dans beaucoup de services, ils vont remédier à ce manque de personnel. D’ailleurs, les services n’acceptent que les étudiants en année diplômante », déclare-t-elle.

Cas par cas et base volontaire chez les médecins

De nombreux étudiants en médecine ont également vu leur stage en médecine suspendu par les établissements de santé. De manière générale, les stages sont maintenus via une directive ministérielle, mais sous la responsabilité du lieu d’accueil. « Les modifications des stages se sont principalement faites en fonction des besoins des hôpitaux », explique Joanne Rasschaert, doyenne de la faculté de médecine à l’ULB, qui mentionne des besoins très variables d’un hôpital à l’autre, avec des fermetures de services. « Certains de nos étudiants sont toujours en stage dans le cadre de leur stage prévu, mais ne font pas toujours les activités cliniques qui doivent être faites. » En effet, de nombreux étudiants ont été affectés à des tâches administratives, telles que l’encodage. « Dans mon cas, mon stage en gynécologie a été plus ou moins maintenu, c’est-à-dire que je ne dois pas venir tous les jours, mais je preste environ une ou deux gardes de 24 heures par semaine dans mon service ou aux urgences, témoigne Marie, étudiante en troisième année de master. De manière globale, nos stages ont été prolongés dans le même lieu, afin d’éviter un risque de transporter le virus si certains parmi nous sont porteurs, d’autres ne vont plus dans leur service, mais sont assignés aux urgences à la place. »

”Il y a aussi un grand besoin dans les maisons de repos et de soins. Nous sommes en contact avec les hautes écoles pour envoyer des sortes de brigades avec infirmiers et médecins afin de renforcer ces institutions” Joanne Rasschaert, doyenne de la faculté de médecine à l’ULB

Une réserve de volontaires

Dans le cas où les chefs de stage estimeraient qu’ils ne peuvent plus encadrer la formation d’un étudiant, l’ULB a proposé à ses élèves de s’inscrire dans une réserve de recrutement afin d’aller aider des institutions hospitalières en tant que volontaires. « Il y a aussi un grand besoin dans les maisons de repos et de soins. Nous sommes en contact avec les hautes écoles pour envoyer des sortes de brigades avec infirmiers et médecins afin de renforcer ces institutions », rajoute Joanne Rasschaert.

La base de volontaires serait aujourd’hui bien fournie, permettant aux étudiants volontaires d’être réaffectés dans les hôpitaux en ayant le besoin. « Pas mal d’étudiants en médecine ont été volontaires, mais notre position reste la même : si les étudiants ne se sentent pas à l’aise parce qu’il y a un manque de formation ou autre, il ne faut pas imposer à ces étudiants de retourner en stage », explique Chems Mabrouk, présidente de la Fédération des étudiants francophones (FEF).

Manque de matériel et d’encadrements

Une des principales craintes des étudiants est le manque de matériel dans les hôpitaux, maisons de repos et maisons de santé. « Au début de la crise, les conditions sanitaires n’étaient pas respectées », déclare Carlos. À présent, c’est l’école qui permet aux étudiants de se rendre seulement dans les établissements ayant assez de matériel. « Le problème, c’est que l’hôpital est garant de ces conditions qui peuvent changer d’un jour à l’autre », regrette-t-il.

Sur le terrain, le personnel est débordé et le manque de matériel est toujours une crainte bien réelle qui touche tous les secteurs de la santé. « Quand je suis de garde (24 heures), j’ai droit à un masque chirurgical, maximum deux, alors que ceux-ci sont efficaces de 4 heures à 6 heures », se désole Marie.

Bien que les stages soient maintenus en fonction des besoins des institutions d’accueil, une directive concernant la protection des étudiants en médecine est d’actualité : ils doivent toujours être supervisés et ils ne doivent pas subir de risque infectieux. « Personnellement, je trouve être encore bien encadrée dans mon stage, mais avec l’annulation des consultations et l’interdiction pour nous d’aller en salle d’opération, ça limite quand même fort mon apprentissage, et je pense que beaucoup d’étudiants ressentent la même chose », explique Marie.

”Quand je suis de garde (24 heures), j’ai droit à un masque chirurgical, maximum deux, alors que ceux-ci sont efficaces de 4 heures à 6 heures”

Les conséquences d’un encadrement peu approprié sont multiples : aspect pédagogique peu optimal, risque pour le patient et l’étudiant… « On nous envoie juste en stage pour faire nos heures », s’indigne Ilona. Afin de renforcer les équipes Covid-19, les étudiants doivent combler le manque et certains se retrouvent dans des services où ils doivent effectuer des soins qu’ils n’ont jamais faits. « On sait que les stages en soins infirmiers manquent déjà d’encadrement en temps normal suite à la pénurie. Nous ne le percevons pas comme quelque chose de sain pour l’étudiant dans son parcours ni comme étant une excellente idée », explique Chems Mabrouk.

Des conséquences redoutées

« Notre fin d’année reste fort incertaine, on ne sait pas comment on sera évalué », explique Martin Dubois, étudiant en troisième année de master en médecine. Mais la doyenne de l’ULB, Joanne Rasschaert, tient à rassurer : « Pour le moment, il n’y a pas de grand problème concernant la cote, car nous effectuons une cotation globale, et non par stage. » Certains s’inquiètent également des répercussions que pourrait avoir cette crise sur leur choix de spécialisation. « Le fait qu’on ne soit pas en stage autant qu’avant ni dans les services que nous souhaitons stresse beaucoup d’étudiants qui se demandent si ça ne leur portera pas préjudice », déclare Marie.

Du côté des infirmiers, ce sont les étudiants en année diplômante qui ont accès en priorité aux lieux de stage afin de remplir le quota d’heures imposées. « Nous n’étions pas favorables à la reprise, mais nous essayons de protéger et de soutenir un maximum nos étudiants. Il y a énormément de refus des institutions d’accueillir des stagiaires, mais je pense qu’on arrivera à atteindre le nombre d’heures pour les années diplômantes en utilisant l’été », explique Annick Vandeuren.

Pour Chems Mabrouk, la crise actuelle démontre qu’il faut changer les conditions des étudiants stagiaires. Pour les années à venir, la présidente de la FEF tient à pointer un réel risque d’embouteillage dans les lieux de stage des étudiants. « Il y a des contradictions sur le terrain et on va se retrouver avec un embouteillage parce que les étudiants qui n’ont pas pu faire leur stage cette année devront tous les rattraper dans les années suivantes. »

Emilie Gline

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