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Regard critique · Justice sociale

Le chiffre

Les aides aux entreprises,
un «pognon de dingue»?

Dans une note publiée en mai 2025, Éconosphères évaluait le montant des aides aux entreprises privées belges à 51,9 milliards d’euros en 2022. Avant que la Banque nationale de Belgique ne produise sa propre estimation quelques mois plus tard. Avec toujours la même interrogation: ces aides sont-elles efficaces? Et les évalue-t-on assez ?

Le chiffre aurait pu faire l’objet de débats enflammés, la «une» de grands quotidiens. Il n’en a rien été, à part la «reprise» de celui-ci par quelques publications. Pourtant, il avait de quoi frapper: 51,9 milliards d’euros d’aides aux entreprises lucratives en Belgique en 2022, soit 9,2% du PIB ou 17,6% des dépenses publiques.

Tiré d’une note publiée en mai 2025 par Éconosphères, un réseau d’organisations et de chercheurs fondé par la FGTB Bruxelles, la FGTB wallonne, la CSC, Attac Bruxelles-Wallonie et le Gresea, ce montant correspond aussi à l’équivalent de 115% des dépenses de santé ou 1,5 fois le budget de l’enseignement. Soit «un pognon de dingue» d’après le titre de la note et qui fait dire à l’une de ses autrices, Clarisse Van Tichelen, conseillère au service d’études de la CSC, que «l’État néolibéral ne correspond pas à moins d’État. Il s’agit plutôt de rediriger l’argent vers les entreprises capitalistes sous couvert de création d’emploi, au détriment d’autres secteurs comme le social ou les services publics». Et qui pousse la note à affirmer qu’une garantie de profit est ainsi octroyée aux entreprises lucratives et que «le risque de l’investissement capitaliste est alors transféré, par le biais de l’État et de la Sécurité sociale, sur le contribuable, les enseignants, les fonctionnaires, les infirmières, etc.».

«L’État néolibéral ne correspond pas à moins d’État. Il s’agit plutôt de rediriger l’argent vers les entreprises capitalistes sous couvert de création d’emploi, au détriment d’autres secteurs comme le social ou les services publics.»

Clarisse Van Tichelen, CSC et Éconosphères

À parler d’argent, la note d’Éconosphères ne s’intéresse pas qu’aux subsides directs (aides à l’investissement, subsides à la production, subsides salariaux, etc.) octroyés aux entreprises, qu’elle estime à 19,2 milliards d’euros. Elle se penche aussi sur d’autres sources d’aides caractérisées par des pertes de recettes pour l’État, comme la réduction du taux des cotisations sociales patronales et la réduction de l’impôt des sociétés (11,7 milliards), les réductions fiscales ou parafiscales (20,9 milliards). Et dresse un constat: depuis les années 1990, ce soutien est en augmentation constante, passant de 12% des dépenses publiques en 2003 à 19% en 2019, puis donc 17,6% en 2022. Pour quels résultats? Là aussi la note se veut sévère: elle pointe des problèmes de transparence, d’exhaustivité et d’harmonisation des données rendant l’évaluation des mesures compliquée, s’interroge sur la capacité réelle de celles-ci à créer de l’emploi. «Si elles ne le font pas, cela veut alors dire que ces aides finissent en dividendes ou en bénéfices distribués à un moment ou un autre sur une partie de la chaîne de valeur», affirme Bruno Beauraind, secrétaire général du Gresea et également auteur de la note.

La BNB entre dans le jeu

On aurait pu en rester là et se dire que la note émanait de quelques chercheuses et chercheurs militants. Mais en octobre 2025, c’est au tour de la Banque nationale de Belgique de venir ajouter sa pierre à l’édifice des polémiques concernant les aides aux entreprises. Dans un document intitulé «Are government subsidies and investment grants to enterprises higher in Belgium?», l’institution publie sa propre estimation, se limitant cette fois aux subsides directs et aux aides à l’investissement aux entreprises, qu’elle estime à 25,1 milliards d’euros en 2024 en lieu et place de 19,2 milliards d’Éconosphères. L’explication de ce «gap»? La BNB reprend dans ses chiffres l’ensemble du non-marchand, que les chercheurs et chercheuses d’Éconosphères ont «sorti» de leur note.

Depuis les années 1990, ce soutien est en augmentation constante, passant de 12% des dépenses publiques en 2003 à 19% en 2019, puis donc 17,6% en 2022.

Pour le reste, la BNB souligne que les subsides représentent 3,6% du PIB, soit plus du double de ce que l’on peut observer dans la zone euro, où leur niveau moyen était d’environ 1,5% du PIB en 2024. Elle note aussi, dans la foulée d’Éconosphères, que les études sur l’efficacité des subventions «aboutissent à des conclusions mitigées». Avant de conclure qu’«une évaluation critique des politiques actuelles en matière de subventions à tous les niveaux de gouvernement est essentielle compte tenu de la nécessité d’un assainissement budgétaire».

La BNB souligne que les subsides représentent 3,6% du PIB, soit plus du double de ce que l’on peut observer dans la zone euro, où leur niveau moyen était d’environ 1,5% du PIB en 2024.

Alors, inutiles les aides? Alter Échos aurait souhaité pouvoir disposer des avis de partis de la majorité fédérale, comme le MR ou encore les Engagés. Sans succès. Du côté de l’opposition, c’est Écolo qui est sorti de sa réserve par la voix de Sarah Schlitz pour qui une réforme fiscale est nécessaire. «Le système fiscal et parafiscal est trop peu progressif et les taux plafond sont atteints trop vite», souligne-t-elle, tout en soulignant qu’«on ne peut pas faire l’économie d’une évaluation. Il faut que les subsides soient orientés vers la création d’emploi».

Évaluer, c’est possible?

Orienter les subsides vers la création d’emploi? Du côté d’Agoria, qui rassemble plus de 2.200 entreprises technologiques des secteurs manufacturiers, du numérique et des télécommunications, on ne nie pas le besoin de créer de l’emploi. Mais Clarisse Ramakers, sa directrice générale, trouve tout de même que le constat «méconnaît la situation dans laquelle nos entreprises se trouvent. Pour 2026, les chiffres de croissance qui sont annoncés montent à 1,1% alors qu’on est à 2,5% d’indexation salariale… Plutôt que de parler de création d’emploi, je poserais donc la question autrement: combien d’emplois les aides ont-elles permis de maintenir?»

«Pour 2026, les chiffres de croissance qui sont annoncés montent à 1,1% alors qu’on est à 2,5% d’indexation salariale… Plutôt que de parler de création d’emploi, je poserais donc la question autrement: combien d’emplois les aides ont-elles permis de maintenir?»

Clarisse Ramakers, directrice générale d’Agoria

Une question qui ramène à l’un des constats posés par l’étude de la BNB. Si la Belgique, avec son coût du travail élevé, reste compétitive, c’est notamment grâce aux subventions salariales. En déduisant un taux d’imposition «net», c’est-à-dire après déduction des subventions salariales, elle arrive au constat que la charge fiscale «nette» sur le revenu du travail en Belgique se situe au même niveau qu’en Allemagne (36%) en 2023 et en dessous de celui de la France (39%). Alors, «évaluer oui», dit en substance Clarisse Ramakers, «mais avec un périmètre suffisamment large pour tenir compte des différents éléments de compétitivité et de l’objectif que l’on dédie à ces aides».

Reste à savoir si cela est possible. Koen Declercq est professeur d’économie à l’Université Saint-Louis Bruxelles. Et pour lui, «certaines mesures sont parfois difficiles à évaluer de façon quantitative. Si on voit par exemple que l’emploi d’un groupe cible augmente, est-ce lié à une mesure spécifique ou au contexte économique global? Il est donc important de mener des recherches sur les effets causaux des mesures politiques et de les adapter si elles n’ont pas les effets attendus.»

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste

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