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Le 6 novembre dernier, les représentants de plusieurs villes européennes[1] se sont réunis lors d’une conférence au Parlement européen organisée par Barcelona en Comú, parti espagnol créé à la suite de la fusion de partis radicaux de gauche écologistes, l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO) et le think tank progressiste Transnational Institute (TNI). Plusieurs municipalités à travers l’Europe tentent d’introduire une participation citoyenne plus légitime au sein de leurs organes de décisions politiques, économiques et administratives. Ces rassemblements municipalistes sont, de toute évidence, les premiers pas vers un municipalisme à grande échelle.

« Le municipalisme n’est pas une notion très populaire pour l’instant, mais elle se diffuse toujours plus au sein des mouvements sociaux qui cherchent une voie de sortie pour accélérer la transition écologique, favoriser les innovations sociales et rendre possible une réappropriation citoyenne des institutions démocratiques. » À en croire Jonathan Durand Folco, auteur de À nous la ville ! Traité de municipalisme[2] et professeur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul d’Ottawa, le système politique s’épuise. Aux quatre coins du globe, et plus particulièrement dans les grandes villes occidentales, les plateformes citoyennes, plusieurs partis d’opposition mais aussi quelques représentants en fonction sont unanimes. La légitimité de la représentation politique est noyée dans une crise qui explique une certaine forme de désaffiliation croissante des citoyens vis-à-vis de la chose publique. Pour les municipalistes, la première conséquence de ce désintérêt politique observé chez les populations urbaines et rurales résiderait dans le fonctionnement d’un système économique international qui prend le dessus sur nos systèmes politiques.

Quelles barrières face à un renouveau démocratique ?

Mais les partisans du municipalisme sont confrontés à de nombreuses barrières empêchant la mise en place d’un renouveau démocratique. La centralisation des pouvoirs gouvernementaux et européens à l’égard des pouvoirs locaux amplifie plus largement le sentiment d’impuissance et d’aliénation politique des citoyens. « De nombreuses villes se retrouvent par exemple confrontées, seules, à des problèmes de logement car les institutions européennes ne sont pas en mesure d’apporter du changement », indique Ernest Urtasun, député espagnol européen et membre de l’Initiative pour la Catalogne Verts, lors de cette séance au Parlement européen. Ian Brossat, maire adjoint à la mairie de Paris, condamne quant à lui l’omniprésence et la surpuissance des multinationales sur les droits fondamentaux de nos villes. Cela touche notamment de plein fouet le droit au logement. « L’objectif est de réguler leurs activités. Le meilleur exemple est Airbnb, qui pose un gros problème au sein du parc immobilier de nos municipalités. »

Un réseautage des villes européennes

L’objectif de ces réunions municipalistes entre « villes rebelles »[3] n’est donc plus de redéfinir la démocratie et l’initiative du peuple à l’échelon local, mais bien de créer un réseau de villes européennes indéfectible. Jonathan Durand Folco estime que ce « réseautage » doit se construire structurellement pour qu’il s’organise autour d’un mouvement large, translocal et transnational. « Il faut que le réseautage des ‘villes rebelles’ ne soit pas qu’un simple réseautage d’élus locaux, et que de réels processus de démocratisation (comme les budgets participatifs, pétitions citoyennes, démocratie numérique directe, tirage au sort, référendums révocatoires et d’autres mécanismes) soient mis en place pour transformer les institutions municipales. » C’est donc la pression que les villes peuvent mener ensemble qui forcera les institutions européennes à réagir sur le sujet. Afin de construire ce projet municipaliste pour l’Europe, un des élans pour un changement à l’échelle du continent viendra avant tout du travail que les villes effectuent déjà elles-mêmes au niveau local.

« La population peut changer la donne »

Face à la montée du nationalisme incarnée par Trump, Salvini, Orbán ou autre Bolsonaro, le municipalisme peut jouer un rôle considérable. Et pour que cet espoir ait du sens, il faut aussi prendre en compte les caractéristiques sociales et administratives propres à chaque municipalité et chaque pays. Lors de cette conférence, les représentants d’Amsterdam, Naples, Paris, Grenoble et Barcelone ont échangé sur les priorités à poser sur l’agenda politique européen. L’idée d’un syndicalisme des villes a plusieurs fois été abordée, tout comme la volonté d’organiser chaque année un sommet des villes « sans peurs » (« Fearless Cities »). Les participants à ce débat indiquent également que le municipalisme des villes n’est pas seulement l’affaire des élus locaux, mais avant tout celle des mouvements sociaux et des citoyens. Car sans démocratie locale, il n’est pas possible de lutter pour les droits communs. Les principales cibles des municipalités sont les programmes européens, principalement ceux concernant le logement. Ils considèrent que l’Europe fait la sourde oreille et qu’il est primordial qu’elle intervienne afin d’éviter les processus d’embourgeoisement et de gentrification des villes. Une bataille doit également être menée pour la remunicipalisation de la régie des eaux de certaines villes. « Le but de l’avancée municipaliste n’est pas de montrer à la population ce qu’on compte faire mais de lui faire comprendre qu’elle peut changer la donne », ajoute Anne-Sophie Olmos, conseillère municipale et métropolitaine à Grenoble.

 

Une synergie entre villes qui s’opère déjà

Après le premier sommet international « Fearless Cities » organisé à Barcelone en juin 2017, de nouvelles éditions de cet événement de réseautage, d’organisation et de partage d’expériences ont eu lieu à Varsovie en juillet 2018, puis à Bruxelles en septembre dernier. Il existe également un maillage de plusieurs villes et municipalités à travers l’organisation transnationale Cités et gouvernements locaux unis (CGLU) ou encore des réseaux comme le Transnational Institute for Social Ecology, basé à Athènes, qui s’inspire davantage du municipalisme libertaire de Murray Bookchin, militant et essayiste écologiste américain. Il s’agit pour l’instant d’une constellation de réseaux qui communiquent beaucoup sans, pour l’instant, former de fédération unitaire. Lors de la conférence de l’Observatoire international de démocratie participative (OIDP) à Barcelone les 26 et 27 novembre dernier, une centaine d’acteurs, élus, citoyens, chercheurs et activistes des quatre coins de l’Europe ont démontré une forte coopération.

1. Conférence animée par la journaliste Nora Hamadi, en compagnie de Marisa Matias, députée européenne portugaise, Eleonora De Majo, conseillère municipale à Naples, Ernest Urtasun, députée européen espagnol, Gerardo Pisarello Prados, adjoint au maire de Barcelone, Ian Brossat, adjoint au maire de Paris, et Anne-Sophie Olmos, conseillère municipale à Grenoble.

2. En savoir plus : Jonathan Durand Folco : « Les communes doivent devenir des communautés politiques gérées par et pour les citoyens », Manon Legrand, Alter Échos, L’invité du vendredi, 9 mars 2018.

3. Harvey, David, Villes rebelles, du droit à la ville à la révolution urbaine, 2015, Buchet Chastel.

 

En savoir plus

Découvrir une timeline interactive de l’histoire du municipalisme sur notre site www.alterechos.be ou via ce lien goo.gl/keQ8kY

Antoine Irrien

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