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Le Covid remet l’industrie allemande de la viande dans le droit chemin

L’Allemagne promulgue une réforme pour encadrer le recours aux travailleurs sous-payés dans ses abattoirs. Des salariés venus des pays de l’Est européen, payés une misère et mal-logés par des entreprises sous-traitantes. Un bouleversement précipité par l’épidémie de coronavirus qui interroge, une nouvelle fois, sur le coût véritable de ce qui se trouve dans nos assiettes.

19-02-2021
© Flickr CC/ Catharticflux

C’est une image qui a marqué le début de l’été 2020. Des barrières enserrant les habitations à Verl. La petite banlieue de Gütersloh, en Rhénanie-du-Nord–Westphalie, est alors mise sous cloche. Les camions de la Croix-Rouge allemande distribuent du pain, des conserves et des légumes aux habitants soumis à une sévère quarantaine. Une mesure stricte car, à l’abattoir voisin, on a découvert 1.300 cas d’infection au coronavirus parmi les 6.700 employés. C’est l’entreprise Tönnies qui gère ces lieux faisant figure de l’un des plus grands abattoirs d’Europe. Après l’émoi suscité par cette nouvelle est venu le rappel de la situation précaire des milliers de salariés est-européens venus travailler sous « contrat d’usine ». Un outil juridique qui fait florès dans l’industrie de la viande et qui donne la possibilité à une entreprise de passer commande pour une prestation donnée. Une entreprise sous-traitante, généralement enregistrée à l’Est, vient réaliser cette commande en Allemagne avec sa main-d’œuvre est-européenne, payée à un tarif médiocre.

1.300 euros pour presque 10 heures par jour

Il règne une certaine opacité sur le salaire pratiqué. Un travailleur roumain, interrogé par un quotidien allemand, faisait mention d’un salaire de 1.300 euros pour 170 à 190 heures de travail par mois. Le plus souvent, ces travailleurs sont logés par l’entreprise sous-traitante, le loyer étant déduit de leur paye. Les caméras de télévision ont tenté, avec un succès mitigé, de filmer les conditions de travail et de vie de ces ouvriers de la viande, parqués par leurs employeurs dans des appartements collectifs au confort très rudimentaire et dont la promiscuité favorise la transmission du virus. Tous les avantages sociaux liés à l’emploi (pécule de vacances, titres-restaurant…) n’existent pas pour ces travailleurs.

Un travailleur roumain, interrogé par un quotidien allemand, faisait mention d’un salaire de 1300 euros pour 170 à 190 heures de travail par mois.

Pire encore, l’opacité des entreprises sous-traitantes, celles qui fournissent la main-d’œuvre bon marché, a considérablement compliqué le tracing de ses travailleurs repartis à la fin de la saison, ramenant le virus avec eux au pays. Une situation qualifiée d’« horrible, honteuse et intolérable » par le ministre fédéral du Travail, le social-démocrate Hubertus Heil. Angela Merkel a appuyé le travail des ministres en appelant à des « changements urgents ». Le gouvernement fédéral profite de cette occasion, aggravée par la crise sanitaire, pour agir.

Un « nouveau départ » pour l’industrie de la viande ?

La loi « Arbeitsschutzkontrollgesetz » (loi de protection du contrôle de la protection du travail) agit en plusieurs temps. Depuis le 1er janvier, les « contrats d’usine » sont interdits. L’abattage et le dépeçage ne peuvent être réalisés que par des employés de l’entreprise qui produit les denrées alimentaires. Au mois d’avril, le recours aux intérimaires sera également interdit dans les abattoirs mais pourra se prolonger chez les agriculteurs, au prix de lourds contrôles. Il faut signaler une exception notable à l’interdiction des « contrats d’usine » : les entreprises de moins 50 salariés pourront continuer à recourir aux travailleurs étrangers, la cible principale du gouvernement fédéral étant les mastodontes de l’industrie de la viande. Ses représentants, à l’instar des entreprises comme Tönnies ou Westfleisch, avaient dénoncé « l’irresponsabilité » supposée de cette loi, arguant le fait qu’elle était rédigée en des termes imprécis et créait des discriminations entre petites et grandes entreprises. C’est ce qu’elles ont plaidé devant la Cour constitutionnelle allemande le 30 décembre, un jour avant l’entrée en vigueur de la loi. Les juges la valident, renvoyant l’industrie de la viande à ses arguments.

Avec 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires l’année passée, les grands de la viande peuvent se permettre de ne plus rémunérer les gens qui travaillent pour eux aux salaires les plus bas de l’Europe de l’Est.

Certains syndicats de travailleurs du domaine de l’alimentation ne boudent pas leur plaisir. « L’interdiction des contrats d’usine et de l’intérim est un point d’étape qui libère la voie à un nouveau départ dans la branche de la viande. Les entreprises vont enfin assumer leurs responsabilités dans la production responsable de la viande et ne peuvent plus désormais se cacher derrière les entreprises sous-traitantes, prestataires de personnels », analyse Guido Zeitler. Le patron de NGG, le plus vieux syndicat du pays, insiste : « La balle est maintenant dans le camp des employeurs. » L’industrie semble l’avoir entendu : elle annonce avoir embauché directement les salariés auparavant venus des sociétés sous-traitantes. Dans le cas de l’entreprise Tönnies, ce recrutement concerne 6.000 personnes. Une mesure sage, car le métier de l’abattage, difficile et épuisant, ne suscite guère de vocations en Allemagne. Selon une étude du sérieux journal économique Handelsblatt, la part des travailleurs étrangers dans le milieu de l’abattage et de la préparation de la viande est passée de 9 à 29 % en l’espace de dix ans. Le secteur peut donc difficilement se passer de cette main-d’œuvre étrangère. Mais avec 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires l’année passée, les grands de la viande peuvent se permettre de ne plus rémunérer les gens qui travaillent pour eux aux salaires les plus bas de l’Europe de l’Est.

La fin de la viande pas chère allemande ?

La société civile dénonce depuis longtemps le prix largement sous-évalué des produits carnés. Certaines chaînes de supermarché ont même, cette année, proposé à leurs clients de faire leurs emplettes en comparant le prix à l’achat (Verkaufspreis) et le coût véritable (Wahre Kosten). Évidemment plus élevé, ce dernier prend en compte le coût environnemental de la production. Dans le cas de la viande, l’écart se chiffre à 173 %. Exemple concret, l’américain de 500 grammes de bœuf affichait 2,79 € à l’achat. Il coûtait en vérité 7,62 €. D’autres produits, comme la mozzarella ou le lait (122 % d’écart), interrogent eux aussi la légèreté du coût pour le consommateur par rapport à celui sur l’environnement. La première puissance économique européenne restait, selon les derniers chiffres de l’Institut européen des statistiques parus en 2018, un bon pays pour faire ses achats alimentaires. Les prix de la viande se situaient en tout cas dans la moyenne européenne, là où la Belgique affichait un coût plus élevé. La viande vendue en Allemagne était 5,9 % plus chère que la moyenne européenne. On trouvait dans le haut du panier l’Autriche (+45 %), la France (+30 %) puis le Royaume (+26 %).

La question reste de savoir à quel point le changement majeur dans la politique de recrutement influencera les prix de la viande allemande. Car même si les faibles coûts du travail peuvent expliquer pourquoi la viande était aussi peu chère, la concurrence que se livrent les hard-discounters tire les revenus des éleveurs vers le bas : sur un kilo de cochon vendu à 7 euros dans les rayons, l’agriculteur n’en touchait que 1,66.

Léo Potier

Léo Potier

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