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Karine Lalieux : « On a essayé, avec les aides Covid, de changer la manière de penser des assistants sociaux »

Extraits choisis d’un grand entretien réalisé en octobre avec Karine Lalieux, ministre des Pensions et de l’Intégration sociale, chargée des Personnes handicapées, de la Lutte contre la pauvreté, autour de deux de ses grands chantiers: la réforme des pensions et le plan de lutte contre la pauvreté.

Un entretien à découvrir en intégralité via ce lien.

Alter Échos : Quels sont les leviers prioritaires que vous identifiez en termes de lutte contre les inégalités ?

Karine Lalieux : Il faut d’abord travailler sur les plus précaires. Dans ce cadre-là, l’augmentation des demandes de revenus d’intégration par des jeunes de 18 à 25 ans me préoccupe énormément. À Bruxelles, 42 % des RIS sont des jeunes de moins de 25 ans… c’est une bombe. Ce sont soit des jeunes qui sont aux études, dès lors il faut les soutenir pour qu’ils ne soient pas contraints de travailler à temps plein pour payer leurs études. Soit des jeunes qui n’étudient pas, ou plus, qu’il faut emmener vers le marché du travail, encourager à suivre des formations. Investir dans les jeunes n’est pas une dépense ! L’objectif est de les faire sortir des CPAS. Mon plan a quatre axes prioritaires. Le premier axe consiste à prévenir précocement la pauvreté, éviter que les gens n’y entrent. Pour cela, nous devons faire un travail sur le non-recours et pour ce faire, envisager l’automatisation de certains droits. Il nous faut aussi nous entourer des experts du vécu, déjà fort intégrés dans les administrations fédérales, qui jouent un rôle fondamental. Il faut aussi absolument agir sur le surendettement, assurer une prise en charge par les centres de médiations de dette. Vu l’augmentation des tarifs d’énergie, la situation va être explosive.

AÉ : Les travailleurs des CPAS sont à bout de souffle et le nombre de travailleurs augmente très peu proportionnellement au nombre de dossiers1. Comment comptez-vous les soutenir ?

KL : Je veux allouer un budget supplémentaire aux services de médiation de dette dans les CPAS qui ne savent pas répondre à la demande en hausse aujourd’hui. Je le répète souvent : sans ressources humaines, il n’y a pas de droit aux bénéficiaires. Il y a donc toujours une partie du budget qui est allouée aux ressources humaines. Dix à 20 % des aides Covid pour les CPAS ont été consacrés à l’engagement de personnel. Quand on décide de l’augmentation temporaire de 15 % du taux de remboursement du montant du revenu d’intégration, c’est aussi de l’argent qui rentre pour le personnel.

AÉ : Un autre axe important de votre plan, c’est l’emploi…

KL : Oui, un emploi de qualité. L’augmentation du salaire minimum est fondamentale. Dans ce cadre-là, nous devrons réfléchir à la question des droits dérivés : tarif social, aides complémentaires, etc. Que fait-on des personnes qui hésitent à prendre un emploi de peur de perdre ces droits ? La réflexion est donc de faire en sorte que les droits dérivés soient maintenus quand les personnes veulent quitter un statut et que ces droits ne dépendent plus du statut, mais des revenus globaux de la personne. Je suis convaincue que cela leur permettra de faire un pas vers l’emploi.

AÉ : L’enjeu pour les associations de lutte contre la pauvreté, c’est la suppression du statut de cohabitant : qu’allez-vous faire ?

KL : Je suis pour l’individualisation des droits, mais on n’y arrivera pas, ça n’est pas dans l’accord de gouvernement. Il faut donc travailler à comment effectivement mettre à mal le statut cohabitant, comme on l’a fait sur le prix de l’amour, à comment encourager les nouveaux modes de cohabitation – aujourd’hui freinés par le calcul des allocations sociales. On a réussi à éliminer le statut cohabitant dans le cadre du relogement pour les personnes sinistrées. C’est comme ça qu’il faut travailler, mettre le pied dans la porte, faire des avancées qui permettront de reposer des choses en 2024 dans un accord de gouvernement.

AÉ : Des allocataires peuvent se sentir malmenées dans les CPAS où les travailleurs sociaux sont tiraillés entre contrôle et accompagnement…

KL : On a essayé, avec les aides Covid, de changer la manière de penser des assistants sociaux, on a allégé les enquêtes sociales, ce qui a généré certaines incompréhensions et résistances de certains travailleurs, pris dans des logiques de contrôle administratif et des logiques financières. Je constate que l’image des CPAS est négative dès la formation. Il y a un travail à faire auprès des étudiants en école sociale. J’ai entendu de jeunes assistantes sociales me confier que leurs professeurs leur ont dit « tout sauf le CPAS ». J’aime à rappeler qu’on peut avoir toutes les associations de première ligne qu’on veut, seuls les CPAS ouvrent les droits. Les associations pourront se démener autant qu’elles peuvent, mais si elles n’envoient pas les citoyens vers les CPAS, ils n’auront pas de droit. Je veux aussi arriver à intégrer plus de simplification administrative pour renforcer le travail d’accompagnement. On a vu que les souplesses octroyées pendant le Covid n’ont pas enrayé le fonctionnement des CPAS. J’ai réactivé un groupe de travail avec les CPAS. De bonnes idées remontent, comme la présomption de six mois. Il y a aussi un autre problème : des personnes ne veulent pas se rendre aux CPAS. Cela pose question. Les gens ont peur de s’identifier aux « assistés » – le discours ambiant des dernières années n’a pas aidé –, ils craignent également d’y rester pour la vie après y avoir posé un pied dedans.

AÉ : Vous parlez d’« assistés », mais la notion d’« activés » est aussi dans le discours ambiant et les politiques publiques, à travers notamment le PIIS (projet individualisé d’intégration sociale), objets de critiques des réseaux de lutte contre la pauvreté (voir encadré)…

KL : Je ne vais pas arrêter le PIIS. Si on utilise le PIIS correctement, c’est un très bel outil. Le PIIS, ça n’est pas dire « Vous devez trouver un travail dans les six mois ». Le PIIS, c’est l’occasion de voir ce dont la personne a besoin pour, demain, pouvoir sortir du CPAS. C’est intéressant pour les jeunes de 18 à 25 ans. Les jeunes ont envie de faire des choses, de faire autre chose, et ils ne savent pas comment. On est là pour les soutenir.

Mauvais bulletin pour le PIIS 

PIIS. Quatre lettres pour un dispositif, le Projet individualisé d’insertion sociale, contrat passé entre les bénéficiaires du RIS et leur assistant social censé mener à terme à un contrat de travail ou, pour jeunes de moins de 25 ans, un projet d’études. En parallèle à l’évaluation du dispositif menée par le SPP Intégration sociale, le Réseau belge de lutte contre la pauvreté publie sa propre étude(1) et souligne de nombreuses défaillances.Il ressort des entretiens réalisés avec les bénéficiaires que le PIIS devient de plus en plus conditionnel et sujet aux contrôles. « Souvent, les personnes ne savent pas qu’elles ont signé un contrat, des conditions irréalisables sont imposées sans soutien, et les conditions tiennent trop peu compte des besoins et des points de vue des bénéficiaires », peut-on y lire. Pour les réseaux de lutte contre la pauvreté réunis au sein du BAPN, les sanctions dans le cadre de l’accompagnement ne doivent pas exister. « Les objectifs du parcours d’intégration doivent être basés sur les attentes et les possibilités des ayants droit, et lorsque celui qui entame un parcours de chemin vers l’emploi, celui-ci doit être durable et de qualité. Par ailleurs, toutes les personnes doivent pouvoir bénéficier d’une protection sociale », rappellent-ils aussi.

Lire le rapport « Le PIIS : un outil de sanction plus qu’un outil d’accompagnement. »

  1. Lire à ce sujet notre entretien avec Luc Vandormael : « Sur le plan financier, nos services sont arrivés au bout des possibles », août 2021.
Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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